TRIBUNE

Recherche : Monsieur le Président, vous vous trompez d'indicateur

Le discours de Nicolas Sarkozy aux chercheurs, mi-janvier, a largement contribué à mobiliser la communauté universitaire contre les réfomes en cours. Depuis, l'exaspération est allée crescendo, jusqu'au blocage des facs, à la grève des notes et aux manifestations à venir jusqu'au 10 février, journée de mobilisation nationale. Une riveraine, membre du groupe Pénombre, nous a envoyé cette réponse au président de la République.

Monsieur le Président,

L'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, que vous avez explicitement dénigrée dans votre discours du 18 janvier 2007 à Saclay, abrite un département de sociologie statistiques plutôt en pointe : on y apprend, entre autres, comment choisir un indicateur pour comprendre des phénomènes sociaux. Un tel cours aurait pu vous être utile. Si vraiment vous ne souhaitez pas vous réinscrire à la fac, l'association pénombre est, elle, ouverte à tous.

Cela vous aurait peut-être évité des constats très contestables. Vous auriez évité de dire, dans un discours du 22 janvier 2009 à l'Elysée sur le ton blasé de l'évidence, que la recherche française ne fonctionne pas, diagnostic basé sur « la part des publications françaises dans le monde » ; vous auriez réfléchi au choix de votre indicateur de « la vitalité de la recherche française », ainsi qu'aux conséquences de vos constats.

Quel indicateur pour la vitalité de la recherche française ?

Ainsi, pour vous, le nombre de publications dans des revues anglo-saxonnes est « the » indicateur qui convient pour juger des performances de la recherche en France… Les prix Nobel et autres médailles Fields ne comptent pas, ni le fait d'avoir trouvé un virus ou un vaccin ?

Le fait de mettre en place des technologies utiles à Airbus ou aux militaires n'ont pas plus d'impact sur l'économie française que la publication en anglais ? Un article de vulgarisation qui touche les Français ne vaut pas mieux que des articles publiés lus par une élite mondiale ?

Alors oui, il faut certainement publier, et justement dans des domaines de pointe se confronter aux critiques (constructives) internationales mais de là en faire l'indicateur absolu, je ne vous suivrais pas.

Si la recherche mondiale publiait moins et plus à propos, on serait certainement moins noyé sous un flux d'informations pas toujours si novatrices et extraordinaires d'où qu'elles viennent. J'encouragerai plutôt les chercheurs à publier un peu moins et à prendre plus le temps de la recherche approfondie.

Par ailleurs, si vraiment vous voulez rester sur la publication comme indicateur, sachez que les pays anglo-saxons, par exemple, attribuent les publications des doctorants à leur directeur, ce qui augmente le nombre de publications des directeurs et améliorent leur « rentabilité ».

Si on élargit les publications dites « haut de gamme » aux publications francophones et qu'on harmonise la comptabilité dans les différents pays, la recherche française a plutôt un bon rapport qualité-prix.

Une erreur de diagnostic

Fort de constats très différents de vous, je considère également que la recherche française va relativement mal. Voyez, nous sommes d'accord !

Pourtant ce sont des constats très différents car aussi bien le témoignage de Michel Wieviorka sur sa candidature au poste de directeur du CNRS que le suicide de la talentueuse Marie-Claude Lorne révèlent les méandres et les affres de la recherche française, de son organisation, et de son recrutement surtout.

Et donc, mes constats de départs n'étant pas les mêmes que les vôtres, je ne considère pas que passer à une politique de « rentabilité » permet d'atteindre les objectifs visés.

Je ne vois pas le lien entre un malaise lié à des cooptations ou des opacités de recrutement et un besoin d'évaluation du nombre de publications en anglais. Attendez-vous de chercheurs en cryptographie qu'ils publient tout ce qui pourrait donner des avantages décisifs à la France sur un plan militaire ou sur la communication ?

Vous savez très bien qu'en matière de brevets, beaucoup de chercheurs préfèrent ne pas breveter pour éviter de dévoiler leurs trouvailles et garder un avantage compétitif.

Alors oui, la recherche française va mal, mais pas parce qu'elle ne publie pas assez, et cette erreur d'indicateur vous conduit visiblement à une erreur de diagnostic. Vous êtes en train de soigner une maladie imaginaire (le manque prétendu de rentabilité) tout en laissant la gangrène pourrir le système.

A lire aussi :
L'analyse du discours du 22 janvier 2009
L'analyse du discours du 18 janvier 2007
Tous les articles de Rue89 sur la recherche

5 commentaires sélectionnés

Portrait de Veum

De Veum

doctorant | 13H51 | 04/02/2009 | Permalien

Pour ce qui est de la recherche, le document « le budget de la recherche expliqué à Sarkozy » de Sauvons la recherche, basé principalement sur les chiffres de l'OCDE, démonte d'un bout à l'autre la propagande mensongère de Sarkozy. Tout est là, avec rigueur, clarté et concision au regard de l'ampleur du sujet :

http://www.sauvonslarecherche.fr/spip.php ? article1878

Et d'ailleurs si la recherche française se classe 6ème des publications mondiales, c'est pas si mal, vu que la recherche publique qui est seule à fournir des publications voit son ratio financement/pib classé à la 18ème position mondiale.
Pour les universités, le classement de Shangai soit disant catastrophique classe la France dans son ensemble (plus pertinent que le classement par université, vu la division géographique et sectorielle des facs françaises) à la sixième position mondiale. Alors que son financement/pib a baissé de 10% entre 2000 et 2006 !

Portrait de Keldan

De Keldan

Polytoxicomane à temps partiel | 18H40 | 04/02/2009 | Permalien

La bonne vieille histoire du « publish or perish »…

Mais je pense qu'il se trompe, car même si je ne suis pas un lecteur de Nature, je compulse de nombreux sites scientifiques, et la recherche française y est régulièrement citée. Certes, moins que les Américains, qui ont pour eux le nombre et l'attraction des cerveaux étrangers, mais nettement plus que 90% des autres pays du monde.

Certes, on peut apporter de nette amélioration au fonctionnement du CNRS, qui est victime de la même maladie que toute la bureaucratie française, et favoriser la recherche privée peut être porteur de bonne chose (surtout si ce n'est pas au détriment de la recherche publique).
Mais ce ne sont pas le genre de propos à sortir à tout va, sans y réfléchir et sans même comprendre de quoi il en retourne.

Enfin, vu que c'est un président qui adore parler comme un bon français moyen, il est normal qu'il voie la recherche comme un bon français moyen…

Portrait de Jyscall

De Jyscall

Apprenti biologiste | 20H07 | 04/02/2009 | Permalien

Bof, « il » est surtout rancunier envers tout ceux qui l'ont raillé lorsqu'il laissait entendre sue la pédophilie était génétique ; un grand moment de sarkozysme.

Mais ce n'est plus lui qui me fait peur, mais toute cette bande qui le « soutient sans faillir »

Maintenant je pense qu'il est déjà en campagne, comme tout le temps d'ailleurs, il ne sait faire que ça. En campagne donc, et quelle meilleure cible, en ces temps troublés que l'Université ?
Montrez du doigt un secteur qui coûte énormément sans résultats directs (de nombreux exemples prouvent le contraire en cherchant bien) lui assurera une sympathie de la part des gens qui souffrent vraiment, il aura l'image d'un président qui fait la chasse au gaspillage.

Il se trompe à la fois grandement, et le pire sciemment, par simple calcul purement électoral.

Portrait de Servais-Jean

De Servais-Jean 4591

alpha-béta | 22H31 | 04/02/2009 | Permalien

Sarco prend les indicateurs qu'il veut. Comme Zorro qui fait son trou là où il veut, non mais…

D'ailleurs comme le dit la morano depuis plus d'un an il a été élu et bien élu pour ça.

http://www.cpolis.com/chimulus/

Portrait de hallucine

De hallucine

dans le flou | 08H56 | 05/02/2009 | Permalien

Une vidéo qui explique tout
http://www.youtube.com/watch ? v=iyBXfmrVhrk

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