
Le blocage des facs annoncé depuis une quinzaine de jours a bien démarré. Lundi, le Snesup-FSU, premier syndicat de l'enseignement supérieur, annonçait que près d'un cours sur deux (45%) était perturbé -un chiffre tempéré du côté du ministère. Le mouvement, parfois doublé du gel des notes, concerne les grosses universités comme les petits pôles d'enseignement, y compris des IUT, ou encore des instituts d'études politiques et le gros des IUFM.
Ici ou là, on annonce déjà que la mobilisation des prochaines semaines sera « historique », alors que la coordination nationale des universités, qui regroupe 74 universités, écoles et instituts, a appelé lundi à une grève illimitée, à une journée de manifestations en France jeudi 5 février et à une manifestation nationale à Paris le mardi 10.
Sur le net, l'exaspération bat son plein, depuis le discours de Nicolas Sarkozy sur la recherche, le 18 janvier, qui a fait office de catalyseur pour la mobilisation. Un internaute de Rue89 nous a signalé cette vidéo qui circule sur les blogs, mixant graphiques OCDE sur les crédits aloués à la recherche et extraits du discours présidentiel. (Voir la vidéo)
Les enseignants-chercheurs sont à l'amorce du mouvement, pas les étudiants. Et ce, même si, à Rue89, nous recevons de plus en plus de témoignages spontanés d'étudiants qui débattent à leur tour de la réforme et entendent se joindre au mouvement. Mais c'est d'abord la réforme de leur statut qui a stimulé la contestation des 57 000 enseignants-chercheurs que l'on compte en France au total.
Parmi les principaux points d'achoppement, il y a le recrutement des enseignants, qui doit évoluer à la faveur de l'autonomie des facs. Le projet de décret Pécresse, qui remonte à octobre 2008, donne davantage de flexibilité à la hiérarchie d'une fac en la matière. Quitte à entailler largement l'égalité d'accès à ces postes qui relèvent pourtant de la fonction publique.
Ainsi, pour recruter un maître de conférences, certaines facs prévoient des commissions plutôt nombreuses (une vingtaine de personnes à Strasbourg)… alors que d'autres misent davantage sur l'entre-soi (quatre à Aix-Marseille, précise un riverain maître de conférences de la région).
Autre critique adressée par les personnels en grève : le recours possible à des intervenants extérieurs, y compris venus du monde de l'entreprise. Sur ce point, pas mal d'ATER (« attaché temporaire d'enseignement et de recherche », c'est à dire des chargés de cours qui terminent leur thèse et attendent un poste de maître de conférences) ont déjà écrit à Rue89 pour dénoncer « manque de légitimité » des jurés et « risques d'arbitraire ».
Or cette marge de manœuvre nouvelle à la faveur de l'autonomie des facs risque d'accentuer le « localisme », version universitaire et savante du « clientélisme ». Au printemps 2008, Rue89 s'était justement fait l'écho des travaux sociologiques d'Olivier Godechot et Alexandra Louvet. Ils montraient qu'un doctorant a en moyenne dix-huit fois plus de chances d'obtenir un poste d'enseignant-chercheur dans la fac où il a poursuivi son cursus qu'un candidat de l'extérieur.
L'autre enjeu très décrié de la réforme du statut des enseignants, c'est l'évaluation des enseignants et la gestion de leur carrière. C'est ce point qui a mobilisé des pôles pas franchement activistes d'ordinaire. Ainsi, les facs de droit, de sciences économiques, ou encore les Instituts d'études politiques.
Pour le moment, les maîtres de conférence doivent assurer une charge horaire répartie sur l'année, à raison de 128 heures de cours ou de 192 heures de « travaux dirigés ». Ces cours ne sont qu'un volet de leur travail, le reste de leur temps étant en censé être alloué aux travaux de recherche.
Or, selon le projet de décret Pécresse, la hiérarchie de chaque fac aura là aussi davantage de marge de manœuvre pour ventiler les activités de ses personnels enseignants. Notamment en fonction de l'évaluation.
Or cette évaluation des enseignants-chercheurs par leur hiérarchie administrative pose un problème de critères. Sur leur blog, Pierre-Philippe Combes (directeur de recherche CNRS à Aix-Marseille) et Laurent Linnemer (professeur d'économie à Montpellier 1) s'interrogent : « Peut-on mesurer la productivité des enseignants ? »
Economistes, ils mettent en garde sur « la représentation inégale des différents domaines de recherche », un des biais de cette évaluation :
« Le problème central de la mesure des publications des enseignants-chercheurs est l'évaluation de leur qualité. Comment distinguer les découvertes capitales des avancées plus progressives de la connaissance ? Les indices de qualité pondérant les publications donnent en général plus de poids aux premières mais n'ignorent pas les secondes. Une solution souvent utilisée s'appuie sur les citations reçues par les publications. Travailler dans un domaine “à la mode”, où les chercheurs sont nombreux, engendre mécaniquement plus de citations. »
Si économistes et juristes s'émeuvent de la réforme plus que d'ordinaire, c'est parce qu'ils s'estiment menacés. Notamment parce que les juristes travaillent souvent à titre d'expert, dans le cadre de leurs recherches, et pas forcément sous forme de publications académiques.
L'enseignement supérieur apparait moins mal loti que le secondaire, si l'on compare les chiffres Darcos et Pécresse. Toutefois, 900 suppressions de postes sont prévues pour la rentrée 2009. C'est ce que rappelait notamment jeudi dernier le cortège d'enseignants du supérieur venus participer à la mobilisation intersectorielle.
Les enseignants protestent aussi contre la perte de pouvoir d'achat d'une corporation surdiplômée dont le salaire, durant les premières années en début de carrière, ne dépasse pas 2000 euros net par mois. Aucun rapport avec la réforme du statut et l'autonomie des facs ? Pas sûr : si l'on poursuit la lecture des économistes blogueurs de Montpellier et Aix-Marseille, on relève cette analyse :
« On ne peut oublier qu'un directeur de master en France fait souvent ses emplois du temps lui-même ou gère aussi le site Internet de sa formation. Que les enseignants-chercheurs assurent leurs surveillances d'examen. On ne peut oublier non plus à l'inverse que d'autres ont des décharges complètes ou très larges d'enseignement ou ne participent guère à l'administration de leur université.
Nous avons dit que les enseignants-chercheurs du Royaume-Uni publient 63% plus que les Français. Il se trouve qu'ils ont également des salaires moyens 62% plus élevés. Si l'on ajoute l'Allemagne, la Belgique, la Suède et les Pays-Bas à notre comparaison, la relation entre publications et salaires est fortement positive, avec une corrélation de 0,81. »
Dans les IUFM, c'est la réforme du recrutement des enseignants du primaire et du secondaire, avec la « masteurisation » qui mobilise.

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Photo : manifestation à Paris le 24 janvier contre les suppressions de postes dans l'Education (Jacky Naegelen/Reuters).


























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De Benoux59
Etudiant en économie / gestion | 23H56 | 03/02/2009 |
>> Le décret : http://media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/2009/89/2/Decret_sta…
Je suis étudiant à Lille 1 en économie / gestion et je l'ai lu entièrement.
Les enseignants-chercheurs se mobilisent de plus en plus sur notre campus (de sciences dures mais aussi économie gestion et sociologie et géographie même, très mélangé donc ! ) et interviennent dans les cours pour nous expliquer la situation, les doctorants aussi se mobilisent et expliquent aux étudiants… mais d'une UFR à l'autre les réactions des étudiants sont très différentes : alors que les étudiants mathématiciens et sociologues s'y intéressent réellement, j'ai été surpris de voir que les étudiants en économie pensaient plus à leurs notes retenues qu'à la loi et ses conséquences. Les enseignants-chercheurs font donc bien de nous parler de tout ca. Mais le mieux serait de lire le texte de première main… car parfois on déforme un peu…
Intéressant aussi de voir une mobilisation différente des enseignants-chercheurs en économie selon les tendances des différents laboratoires de recherche… certains hésitent encore à rejoindre le mouvement.
J'ai cru comprendre que la stratégie (chez nous en tout cas) était de ne pas griller toutes ses cartouches d'un coup par une grève illimitée décrédibilisante (« profs. faignants sur leurs acquis » etc) mais en faisant un jour de grève par semaine et ce jour changerait la semaine suivante etc. En effet, on cherche à éviter à trop pénaliser les étudiants, notamment ceux en licence 3 qui auront connu 3 mouvements de suite : CPE, LRU et celui-là…
De Marx_attracts
Intermittent de la recherche | 23H51 | 03/02/2009 |
La loi est effectivement passée, mais ce décret pas encore. Mais il est vrai qu'il découle de la loi LRU et qu'il fallait la refuser dès le début. Et effectivement les enseignants chercheurs n'ont pas soutenu les étudiants. Je ne sais pas si beaucoup ont traité les étudiants de Pol-Pot/sales gauchistes, mais il y a eu au mieux beaucoup d'indifférence.
Il en faut beaucoup pour sortir les profs de fac dans la rue. Ils n'ont pas bougé non plus pour le démarrage du démantèlement du CNRS l'été dernier, pas plus que les chercheurs du CNRS eux-mêmes.
J'entends souvent ces jours-ci que ce sont des va-t-en-grève … en fait, contrairement à ce qui se dit dans les médias, c'est plutôt l'inverse.
Depuis 2003 on économise sur la recherche, pour investir dans des mesures futiles sensées relancer la croissance économique et limiter la croissance de la dette publique. En ce sens, la loi d'autonomie est en fait une loi d'économies.
De Schtroumpf perplexe
physicien | 09H46 | 04/02/2009 |
Je voudrais reprendre votre premier point à propos des décisions du CA d'une université sur les charges des enseignants chercheurs.
Je vais donner l'exemple, l'université d'Orsay. Y travaillent 2800 enseignants chercheurs ou chercheurs, répartis dans120 laboratoires. 26000 étudiants y étudient, il y a 26 écoles doctorales, et plus de 2400 étudiants en thèse.
Le conseil d'administration est composé de 30 membres, dont 14 enseignants chercheurs.
Ces quatorze ou trente personnes sont-elles capables de statuer, ou même de renseigner le président, sur la répartition des enseignements des 2800 enseignants, plus celles des thésards en monitorat et les ATER (contrats précaires d'enseignement) ?
Cela est d'autant plus préoccupant que le CA doit aussi s'occuper du budget, des bâtiments (responsabilités renforcées dans le cadre de la LRU où la fac serait propriétaire de ses locaux), des carrières des BIATOS (tout le personnel hors enseignement et recherche) et du fonctionnement général de la boîte.
Le président de la République dit souvent qu'il faut prendre exemple sur le monde de l'entreprise. Je ne pense pas que le PGD ou le CA d'une grande entreprise décide directement de la promotion et du plan de travail de chacun de ses salariés.
Malgré les nombreux défauts du système actuel, il est quand même plus sain que ce genre de répartition soit établie lors d'un débat contradictoire dans un conseil d'UFR (unité d'enseignement) où sont représentés les pairs qui connaissent le travail de leurs collègues.
Certes, les décisions des comités nationaux (mais là il s'agit du CNRS pas de la fac) ou les Comités de Spécialistes (conseils pour le recrutement dans les facs) sont loin d'être parfaits… surtout lors des recrutements où ils doivent choisir une ou deux personnes parmi vingt qui ont déjà prouvé qu'elles feraient l'affaire. Ces comités ont néanmoins l'avantage de faire appel à des personnes qui consacrent assez de temps, qui étudient les dossiers, et font face à des contradicteurs dont les intérêts sont opposés, ce qui les force à un compromis. Un compromis est toujours mieux qu'un abus de pouvoir ou une décision rapide et arbitraire.
De newf
essaye de s'en sortir | 10H21 | 04/02/2009 |
Quelle hypocrisie !
L'article explique que la réforme risque d'« entailler largement l'égalité d'accès à ces postes qui relèvent pourtant de la fonction publique. »
On croit rêver ! Cette égalité d'accès n'a jamais existé. Les maitres de conférence ont toujours été recrutés en passant une audition devant une commission composée de mandarins qui s'arrangent entre eux pour placer leurs thésards. Cette année on case le tien mais l'année prochaine ce sera le mien. Et les grévistes qui craignent « le risque d'arbitraire » ? La présence d'intervenants extérieurs ne pourrait au contraire n'être que salutaire à l'objectivité de ces commissions. Sauf bien sûr si ces intervenants sont des chefs d'entreprise qui financent les thèses (en tout cas en sciences) auquel cas le problème sera le même mais il ne sera pas plus grave qu'il ne l'est déjà.
Quant à l'évaluation des enseignants au nombre de publications, elle a également toujours existé. Les maitres de conf sont déjà évalués sur le nombre et non la qualité des publications. Par contre personne n'a jamais pensé à évaluer leurs qualités pédagogiques car sinon effectivement çà ferait de la place.
La seule revendication légitime est celle des salaires et des moyens donnés à la recherche publique. Mais la comparaison avec les autres pays est une intoxication médiatique, notamment pour les pays anglosaxons où le privé finance beaucoup plus la recherche qu'en France (même la recherche fondamentale). Mais çà les idéologues qui manifestent ne le diront jamais parce que le privé, quelle horreur ! n'est-ce pas ?
De Spiripotain
dilettante | 10H34 | 04/02/2009 |
Le jour où les enseignants-chercheurs daigneront prendre en compte la situation des chagés de cours, on se solidarisera avec eux…
Rappel des faits : les chargés de cours sont soit des doctorants, soit, dans les filières « professionnalisantes », des professionnels qui apportent à l'université leurs savoirs et leur expérience. La plupart du temps, ils héritent des cours les moins bien rétribués (TD et TP).
Ils ne peuvent être embauchés qu'à condition de justifier d'un emploi.
Ils ont donc un employeur principal, qui paie l'essentiel des charges sociales, d'où des économies pour l'université.
Ils sont embauchés par semestres, sans aucune garantie d'être ré-embauchés le semestre suivant ni avoir le même nombre d'heures. L'université ne se fend même pas d'un courier pour les prévenir.
Ils sont payés par semestre, une fois le travail effectué, en général en février et en juin/juillet. Il n'existe pas d'autre cas, à ma connaissance, de salaire versé tous les 6 mois. La rétribution est, si je ne me trompe, d'environ 35 euros nets de l'heure (tout dépend du statut du cours)
Certains départements universitaires n'existent qu'en recourant à une masse importante de chargés de cours, parfois supérieure au nombre de maîtres de conférence ou de professeurs.
Dans leurs mouvements revendicatifs le étudiants comme les enseignants négligent systématiquement ce prolétariat de l'enseignement supérieur. C'est tout simplement scandaleux.