Avec la sortie en salle de « Che : Guérilla », deuxième volet du portrait du révolutionnaire signé Steven Soderbergh, l'histoire et le cinéma se seraient-ils entendus pour jouer un mauvais tour à Régis Debray ? Chroniqueur au journal Le Monde, l'intellectuel se voit aujourd'hui pris au piège de ce qu'il dénonçait pour le général de Gaulle dans son billet d'humeur du 21 mars 2008 : la muséification sur grand écran. (Voir la bande-annonce)
Alors que le feu président de la République donnait son nom à une salle aux Invalides, Debray observait combien l'installation vidéo censée rendre hommage au grand homme le vidait au contraire de sa substance politique. Visiblement ulcéré, il écrivait :
« Dans cet espace dont le cœur est un film projeté sur cinq écrans et qui sert la gorge, l'homme de plume et de pensée […] a disparu derrière l'homme d'action et d'image. L'icône a gommé les mots. »
Aleida Guevara a accusé Debray « donné » le Che
Ces remarques ont maintenant valeur de prédiction de Cassandre : quelques jours plus tard, on apprenait par le menu le casting du « biopic » (le film biographique) sur Che Guevara de Steven Soderbergh, avec Benicio Del Toro dans le rôle-titre et l'acteur canadien Marc-André Grondin dans celui de… Régis Debray !
Sur ce choix, le père de la médiologie est resté muet mais, reconnaissons qu'il n'a pas à s'en plaindre, Soderbergh aurait pu choisir moins photogénique.
Reste ce silence entretenu, presque sourd, comme une blessure qui n'en finit pas de cicatriser. C'est que l'utopie allumée par El Commandante s'est terminée dans le sang et les larmes pour le jeune agrégé de philosophie qui prenait le maquis à ses côtés.
En avril 1967, Régis Debray est ainsi arrêté par la police bolivienne, la junte du Général Barrientos tentant de stopper une fois pour toute la propagation de la révolution cubaine en Amérique du Sud. Que s'est-il alors passé dans le poste de police de Camiri où il a été interrogé ?
On se rappelle encore des accusations d'Aleida Guevara, la fille du révolutionnaire, dans le quotidien argentin Clarin en 1996 : elle estimait que le Français aurait « donné » son père. « Che : Guerilla » ne met pas d'huile sur le feu.
Debray n'a pas réagi à la sortie du film
Le visage maculé de sang, passé à tabac, le double de Régis Debray regarde face caméra avec un désespoir à fendre l'âme. Passent sur son visage la fin d'un espoir politique, la peur de la mort et une angoisse que la libération ne viendra calmer que quatre ans plus tard.
Sans être un animal médiatique, le philosophe n'a jamais rechigné à s'exprimer par voie de presse. Pour le documentaire de l'ancienne militante de la gauche chilienne Carmen Castillo (Rue Santa Fe, 2007), il était d'ailleurs revenu sur la pérennité des idées du Che.
Mais, dans le cas de « Che : Guérilla », c'est le silence radio. On peut hésiter sur les interprétations de cette réserve mais, toutes sont contenues dans « La Guérilla du Che », le livre clinique qu'il publia sur l'action politique du Che en Amérique du Sud (éd. du Seuil) :
« Au fur et à mesure que cette que cette histoire s'enfonce dans le passé, et que le temps se creuse […], la silhouette du Che se détache et s'éclaire […], avec sa voix affilée qui […] brise ce rêve de fausse paix qui cherchera toujours à nous endormir. »
Une âme intranquille.




















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De johanjohan
johan | 17H11 | 30/01/2009 |
Dans la biographie du Che de Pierre Kalfon, l'une des plus complètes et mieux documentée, Debray est mis hors de cause dans la délation des guérilleros restés dans la montagne. Il est possible que Kalfon ait entretenu une certaine proximité avec Debray, il aurait donc souhaité le laver de l'ignominie.
Sauf qu'il est très convainquant lorsqu'il dirige ses soupçons sur l'artiste argentin Ciro Bustos qui a délivré à la CIA et à l'armée bolivienne des portraits-robots de tous les guérilleros qui accompagnent le Che. Ce document, preuve accablante contre Ciro Bustos, est reproduit dans l'ouvrage de Kalfon.
Rappelons que Bustos et Debray sont arrêtés ensemble, en tentant de rejoindre la ville après avoir passé un temps avec le groupe guérillero. Si on en croit Kalfon, Debray a bien été torturé, mais pas Bustos qui fut intimider par la menace de s'en prendre à sa famille. Il aurait alors tout déballé, les pseudo de chacun, les portraits, et même l'organisation dans la ville (Tania en particulier).
De Sissi of Marseille
Rebelle | 21H19 | 30/01/2009 |
Et si on se calmait un peu ?
Le film de Soderberg sur le « Che » est documenté, soigné et intelligent. Ni hagiographique, ni hostile.
Pour le compléter utilement, la lecture de la biographie du « Che » par Paco Ignacio Taibo II. ( Et pour les plus tenaces, celles de tous les ouvrages cités dans la biblio de cette biographie…)
Quant au rôle de Régis DEBRAY dans la mort du « Che », à quoi servirait qu'il s'exprime ? La lecture des commentaires sur votre site, et ailleurs, donne à comprendre que, lorsqu'il jurera une nouvelle fois n'être pour rien, ou peut-être par bien involontaire maladresse, dans la mort du « Che », ceux qui n'aiment pas DEBRAY hurleront au mensonge.
A chacun ses convictions : il y a si peu d'entre nous qui peuvent parler de cette histoire là autrement qu'au travers de leurs lectures, leurs convictions politiques ou leurs délirantes certitudes…
De Zibel
(inquiète depuis le 6 mai 2007) | 21H22 | 30/01/2009 |
Debray, Vacquin, Kouchner… on dirait que les soixante-huitards sexagénaires se rappellent à notre souvenir sous des prétextes bien divers…
Bizarre, malgré leurs déboires, je ne parviens à détester vraiment aucun de ces « papys ». Ils ont quand même participé à une tranche d'histoire dont j'aimerais que nous puissions écrire un nouvel épisode aujourd'hui…
De Alex Engwete
Consultant | 00H41 | 31/01/2009 |
Il faut d'abord souligner qu'à l'époque bolivienne du Che, Régis Debray, comme Marc-André Grondin, était beau et photogénique.
L'article et le film ne mentionnent pas le pamphlet désarticulé de Debray « Révolution dans la révolution ? », qui l'a fait connaître au Che et qui lui a valu d'être invité à Cuba où il a très vite intégré le cercle fermé des dirigeants révolutionnaires cubains (Raoul, Fidel, etc. où on l'appelle affectueusement « El Francés » = Le Français) sous la couverture de professeur à l'Université de La Havane.
Le film, bâclé sur le plan de la vérité historique, ne mentionne pas non plus que Debray n'était pas n'importe qui pour Che Guevara en Bolivie — il y a été personnellement envoyé par Fidel Castro pour servir de liaison entre la guérilla qu'essayait d'y allumer le Che et l'arrière-base cubaine.
Le film ignore aussi le fait que le Che voulait mettre en pratique sa théorie de la guerre révolutionnaire appelée « théorie des foyers » : en allumant des foyers insurrectionnels (« un, deux, plusieurs Vietnam ») à travers le monde, Guevara pensait pouvoir mettre à genou l'« impérialisme yankee »…
Le film passe d'ailleurs sous silence tout un pan de cette praxis de Guevara : son passage en 1965 à l'est du Congo-Kinshasa, avant son départ pour la Bolivie, dans le maquis anti-Mobutu de Laurent-Désiré Kabila…
Ceci étant dit, pour nombre d'intellectuels et de militants de la gauche latino-américaine, Debray est pire que Brasillach : un spécimen infrahumain de traître et de collaborateur avec l'ennemi.
Ils notent d'abord l'insistance couarde de Debray de sortir du maquis, que Guevara note dans son journal à peu près en ces termes que je paraphrase : « Avec chaque jour qui passe, Le Français se transforme en une poule mouillée. Son insistance à sortir de la jungle va nous perdre ».
Et comme on pouvait le craindre, dès son arrestation à Camiri, après quelques gifles bien administrées, Debray a tout de suite révélé la présence du Che dans la région. Contrairement à ce que montre le film, Debray n'a pas été démoli par les tortionnaires du président bolivien, le Général René Barientos.
Debray n'avait absolument rien à craindre des autorités boliviennes : celles-ci savaient qui il était et surtout qui était sa mère : une élue du conseil municipal de la ville de Paris !
C'est d'ailleurs Mme Debray, aussi photogénique que son fils, qui a si bien médiatisé l'arrestation de Debray au point d'en faire une cause célèbre, débarquant à Washington, où elle était apparue, éplorée, sur les écrans de télé, aux côtés du Sénateur Ted Kennedy…
Il est donc normal qu'on puisse sérieusement parler de la responsabilité directe de Debray dans la mort de Guevara…
Mais ce qui diminue surtout Debray aux yeux des Latino-Américains, ce sont les mensonges qu'il débite dans ses textes autobiographiques sur le Che et sur la dureté supposée de ce dernier envers ses hommes.
Dans son texte autobiographique « Loués soient nos Seigneurs : Une éducation politique », Debray insère ce mensonge que tous les Cubains qui avaient accompagné le Che au Congo démentent véhémentement : ayant interdit à ses hommes de coucher avec les Congolaises sous peine de les épouser sans autre forme de procès, Guevara découvre que malgré son injonction l'un de ses hommes a couché avec une Congolaise ; il ordonne au guérillero d'épouser son amante ; puisque le Cubain était déjà marié à Cuba, l'homme se suicide !
De Susanna
10H39 | 31/01/2009 |
Votre article est particulièrement confus et me laisse la désagréable impression d'être manipulée - de manière peu soignée qui plus est.
La première piste explorée, qui donne le ton général, n'est pas poussée à son terme et repose sur des bases peu convaincantes. Que la comparaison soit cruelle, c'est un fait, mais la vidéo de de Gaulle est un outil hagiographique voulu et conçu, sinon par le général, du moins par des affidés.
Par comparaison, le cas Soderbergh est d'une tout autre nature, puisque les choix effectués échappent totalement à la volonté de Debray, y compris celui d'un acteur photogénique - mais je note que là encore, vous ne vous gênez pas pour glisser un point d'ironie.
Le reste de votre texte est aussi peu franc du collier. S'il vous dit de rappeler les soupçons ayant pesé sur Debray, libre à vous. L'affaire reste mystérieuse et elle est dans le domaine public.
Il semble que le statut d'habile utilisateur des médias acquis par Debray vous irrite. Vous n'êtes pas le seul.
Très bien, donc.
Mais quand je lis : « Le visage maculé de sang, passé à tabac, le double de Régis Debray regarde face caméra avec un désespoir à fendre l'âme », je me dis que le foutage de gueule est un peu facile, qu'il pourrait même être réjouissant, mais que ce mélange désinvolte de soupçons et d'hypothèses mal étayées tire plutôt ce texte du côté de la malhonnêteté.