Temoignage 29/01/2009 à 15h59

Quand mes élèves sont bourrés en cours d'histoire-géo


Sous une vigie consacrée à l'alcool chez les ados, Rue89 a repéré la courte réaction d'un certain Nicolas, prof trentenaire dans un lycée près de Marseille. Il a accepté de rédiger un témoignage à ce sujet, constatant être régulièrement confronté au problème dans l'enceinte de son établissement scolaire.

« Laissez-le m'sieur, il est bourré ». La phrase m'est à peine destinée, elle est lancée du fond de la classe. J'entends des murmures et des rires d'élèves entre eux. Qu'est-ce qu'il a ? Il est bourré.

Effectivement, malgré une engueulade sur mesure, l'élève assoupi dans ses bras croisés, peine à relever la tête. On est en cours et il est dix heures du matin. Je ne sais pas trop quoi faire. D'abord parce que je ne suis même pas sûr qu'il a bu et que je vais avoir du mal à le vérifier : je tente de renifler, je crois percevoir une odeur d'alcool.

« Qu'est-ce qu'il a ?
- Il est fatigué m'sieur, me répondent des élèves hilares.
- Emmenez-le à l'infirmerie. » Un copain l'emporte et je ne le reverrai pas de la journée. Il reviendra le lendemain comme si de rien n'était. Pas de nouvelle de l'infirmière ni de l'administration. Fin de l'histoire.

Je suis prof d'histoire géo dans un lycée de la région marseillaise. J'ai 36 ans et cela fait sept ans que j'y enseigne. La population n'y est ni pauvre ni riche, nous ne sommes pas en ZEP, mais elle reflète les difficultés quotidiennes d'une classe un peu moins que moyenne. Un niveau scolaire assez faible, un peu de violence, un peu de racisme, pas mal d'absentéisme. Mais des élèves globalement gentils. Et parfois, de l'alcool.

Quand j'étais élève, j'ai moi-même été un peu cancre, c'est assez rare chez les profs, et oserais-je l'avouer, je me suis déjà présenté au lycée en état d'ébriété, voire même, crime odieux, en ayant fumé du cannabis. Je devrais donc avoir une certaine compréhension du phénomène. Ce n'est pas le cas.

Chaque nouvelle confrontation me laisse perplexe mais surtout démuni. J'ai l'impression, peut-être à tort, que les pratiques actuelles diffèrent de ce que j'ai pu connaître à la fin des années 80. Et j'éprouve les pires difficultés à trouver la réponse appropriée entre la sanction, forcément lourde, et l'omission, forcément coupable.

Bonne élève et puant l'alcool

L'an dernier c'est deux filles, qui n'étaient, je crois, même pas copines avant ce jour-là, et dont l'une était plutôt une bonne élève, qui se sont présentées hoquetant de rire, bras dessus bras dessous. Elles puaient l'alcool. Avant les vacances de Noël, des dizaines d'élèves se sont promenés dans les couloirs le vendredi après midi, visiblement bourrés.

Parfois un collègue évoque un cas : un élève qui s'endort, un autre qui vomit, seul ou à plusieurs… Ce n'est pas tout le temps, ce n'est même pas fréquent, mais c'est régulier. Et puis il y a ceux que l'on ne voit pas mais dont on attrape l'évocation dans un couloir.

Des filles, des garçons, bons ou mauvais élèves, de toute origine sociale, de toute origine culturelle, qui se saoulent vite et mal, à n'importe quelle heure de la journée, sans avoir toujours de motif ou d'occasion. Et qui ensuite vont en cours. Vodka-Red Bull à la récré. Plus rapide et plus fort qu'un pétard. C'est pas festif, c'est utilitaire.

Dialogue au point mort

Il est très compliqué d'établir un dialogue sur ce sujet avec les élèves. A une classe à qui je demandais, dans le cadre de l'éducation civique, s'ils consommaient de l'alcool, je me suis entendu répondre un unanime et magnifique non. Dix-huit élèves de première et aucun consommateur d'alcool. « L'alcool, c'est pas bon, le coca c'est meilleur, l'alcool c'est mal. »

Leur rapport à l'alcool est moderne : dénigré et considéré, sans doute à raison, comme une drogue, ils l'appréhendent comme une drogue : illégal mais pratique pour ses effets psychotropes. Il ne s'agit plus d'aller s'en jeter un au bistrot après la classe, pas de plaisir dans l'alcool, mais bien de se défoncer le plus vite possible, pour aller en cours, pour aller en boite, pour rien.

Je ne suis pas sociologue, mes connaissances sur le sujet ne sont que le produit d'une faible expérience et j'aurais beaucoup de mal à expliquer cela, hors poncifs sur la désespérance d'une génération. Aucun élève n'est venu me voir pour me dire « voilà, je vais vous expliquer comment et pourquoi on se défonce ». J'entends des phrases, je reconstitue en pointillé. Mais l'impression que cela laisse est amère. Ces comportements ne semblent pas potaches, mais tristes. Ce n'est même pas de la révolte. C'est de la défonce. Et ça fait un peu peur.

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  • Thufir
    • Posté à 16h16 le 29/01/2009

    Bon, ce témoignage personnel, histoire de vous mettre du baume au coeur : je me suis personnellement défoncé et bourré la moitié des samedis matins de 8 à 9 pendant mon année de terminale. J'ai fini à Bac +5

    A l'adolescence, on découvre son corps. Je pense que la défonce fait partie du truc. C'est vrai que c'est un peu navrant mais globalement à mettre au même plan que l'acnée, les virées en boites débiles ou autres comportements un peu déviants, certes, mais temporaires.

  • ShredBluZ
    ShredBluZ
    Ingénieur Agronome
    • Posté à 16h35 le 29/01/2009
    • Internaute
      Ingénieur Agronome

    Ce rapport à l'alcool est quand même plutôt extrême ... J'étais en première il n'y a même pas 10 ans, ça m'arrivait de boire beaucoup en soirée, mais JAMAIS je n'aurais osé aller en cours bourré ... et dans le paysage lycéen de l'époque, c'était presque impensable ... J'ai un souvenir de terminale où des potes s'étaient ruinés juste avant d'aller en sport, j'en rigole maintenant mais j'avais très peur et très honte pour eux à l'époque. Et en 3 ans de lycée, je n'ai entendu que deux histoires de ce type. Les gens avaient beaucoup moins de scrupules à aller en cours défoncé que bourré.

  • I.P
    I.P
    Flat4
    • Posté à 16h42 le 29/01/2009
    • Internaute
      Flat4


    Avant les vacances de Noël, des dizaines d'élèves se sont promenés dans les couloirs le vendredi après midi, visiblement bourrés.

    Dans le supérieur la plupart de mes élèves sont bourrés de la veille le vendredi matin avant les vacances, enfin ceux qui sont là.
    Et quand j'étais au lycée il m'arrivait aussi d'aller bourré en cours, ça ne m'a pas empêché de faire des longues études, qui ne servent à rien quand je vois le coût horaire du moindre artisan.

  • tecole74hs
    • Posté à 16h43 le 29/01/2009

    De mon temps... non je ne peux pas démarrer ma réflexion comme mes parents le faisait, alors je regarde aujourd'hui, pour comprendre, et je vois mon fils, 20 ans, qui ne boit pas, qui ne se drogue pas,qui ne sort pas, mais qui déprime devant la télé ou l'ordi, et je vois son frère, lycéen, qui se bat et qui me raconte comment il a travaillé dans la grande distribution le 14 juillet payé comme un jour normal à cause du lundi de pentecôte travaillé et déplacable à souhait même pour un jeune en travail d'été. Vous ne voyez pas oú je veux en venir ? moi non plus, qui ne peut soutenir l'exploitation de mon fils travailleur, ni ne veut déprimer avec l'autre... De mon temps, (aïe, je l'ai dit) il y avait de l'espoir, Aujourd'hui, le jeune lucide ne perçoit pas le moindre espoir à travers la société... Sa réponse ? La défonce.

  • krista
    krista
    école de la vie
    • Posté à 16h53 le 29/01/2009
    • Internaute
      école de la vie

    J'étais en terminale l'année derniere, et Nicolas expose la situation telle qu'elle l'est, celon moi.

    Ne consommant pas d'alcool personnellement (pas comme un trou du moins), j'ai occasionellement vu des ami(e)s venir dechirés en classe, s'endormant ou tombant de leur chaise.

    Le probleme, celon moi, est profond et est le fruit de la réalité des jeunes de cette époque : il savent qu'on leur ment tout le temps, beaucoup sont mal dans leur peau (ou dans leur famille, dans leur contexte social, dans leur vie), et ils se rendent compte, au fond, on joue avec eux comme des petits pionts. Bien sur ils ne le disent pas comme ça. Mais c'est une façon de fuir, et d'enfin se marrer, d'arreter d'avoir peur, de devoir bien se tenir, de dire « oui monsieur ».

  • Jambalaya
    Jambalaya répond à krista
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    • Posté à 17h00 le 29/01/2009
    • Internaute
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    C'est surtout une attitude tout à fait irresponsable et complètement débile !

  • serbo
    • Posté à 17h08 le 29/01/2009

    Etre bourré en cours de géographie permet de mieux situer les villes de Cognac, Bordeaux et Rivesaltes...