Decryptage

Comment le pape fait entrer un schisme au cœur de l'Eglise

Des cardinaux pendant la messe pour les malades célébrée par Benoit XVI à Lourdes le 15 septembre 2008 (DR).

Après avoir reçu Mgr Fellay, supérieur de la Fraternité Saint-Pie X, en août 2005 dans sa résidence de Castelgandolfo ; après avoir, en décembre 2005 « relativisé » la tradition du concile Vatican II en lui contestant sa qualité d'« aggiornamento » et de « tournant », Benoît XVI avait, pour réfléchir à la manière d'aborder la question du schisme intégriste lefebvriste, convoqué une réunion des cardinaux responsables des différents « dicastères » (ministères) du Vatican, le 13 février 2006.

Au cours de cette réunion au sommet, Benoît XVI avait largement évoqué la question de l'évolution des relations du Saint-Siège avec la Fraternité Saint-Pie X. Et d'envisager, déjà, la possibilité de lever l'excommunication des évêques lefebvristes. Rappelons pour mémoire les écrits du cardinal Ratzinger en 1985, à l'époque gardien de l'orthodoxie romaine sous le pontificat de Jean Paul II : « Nous devons tout tenter en vue d'une réconciliation autant qu'il est possible et, pour cela, profiter de toutes les occasions », avait-il affirmé, dans son livre « Entretiens sur la Foi, à propos justement du mouvement lefebvriste qui devait devenir schismatique trois ans plus tard. Le cardinal Ratzinger avait cependant déclaré qu'il ne voyait “aucun avenir pour une position de refus fondamental à l'égard de Vatican II, en soi illogique”.

Une vision des choses qui transparaît parfaitement dans le protocole d'accord du 5 mai 1988 entre le Saint-Siège et la Fraternité, protocole rédigé par le même cardinal. Mgr Lefebvre rompra au dernier moment les négociations et ne signera pas ce document.

Depuis, de l'eau a coulé sous les ponts de la Rome pontificale. A l'automne 2006, le pape Ratzinger-Benoît XVI offre au transfuge de l'intégrisme lefebvriste -l'abbé Laguérie- un statut sur mesure avec son Institut (sacerdotal) du Bon Pasteur. En passant outre l'avis des évêques de France.

En juillet 2007, le pape publie son “Motu proprio” (décision personnelle) “libéralisant” la messe en latin qui, au passage, n'avait jamais cessé d'être célébrée.

De compromis en compromissions

En juin 2008, par l'intermédiaire du cardinal Castrillon Hoyos, en charge de la Commission “Ecclesia Dei” qui gère les relations avec les traditionalistes, Benoît XVI pose cinq conditions aux responsables lefebvristes pour une réintégration dans la giron de l'Eglise. Or, pour “ménager” ses interlocuteurs, dans les cinq points énoncés, l'adhésion au concile Vatican II n'est pas explicitement demandée. En revanche, sont exigés le fait “d'éviter toute intervention publique qui ne respecte pas la personne du Saint-Père et qui serait négative pour la charité ecclésiale” et aussi “d'éviter la prétention d'un magistère supérieur au Saint-Père et ne pas proposer la Fraternité un magistère parallèle de l'Eglise”.

Il n'était donc pas explicitement demandé aux évêques intégristes de reconnaître le dernier concile et la validité de la messe selon le rite désormais ordinaire de l'Eglise.

Les ratés de la réconciliation : un problème d'agenda

Rome avait alors présenté ce geste comme une proposition de “retour dans la communion”. Les Lefebvristes refuseront cette “main tendue ‘. Le Vatican avait fait l'erreur de faire ses propositions à l'occasion du vingtième anniversaire du schisme. Il n'était pas question pour la Fraternité Saint-Pie X d'accepter un tel accord en fidélité à la mémoire de Mgr Lefebvre.

Bernard Fellay, patron de la Fraternité Saint-Pie X.Les ponts n'étaient toutefois pas coupés : il s'agissait d'un simple problème d'agenda. Ainsi, les négociations reprirent et au début de l'automne 2008, Mgr Fellay, patron de la Fraternité Saint-Pie X, demandait à ses fidèles de réciter un million de chapelets jusqu'à Noël pour le soutenir dans ses efforts.

Le 13 novembre 2008 dans Golias Hebdo n°54, nous annoncions que la levée des excommunications des évêques intégristes était imminente. C'était chose faite le 21 janvier 2009 par le décret signé par le pape et le cardinal Re, préfet de la congrégation pour les évêques. Un décret que ce prélat signera à contre-cœur et qui lui vaudra prochainement son déplacement’…

Or, force est de constater que dans ce document du 21 janvier levant l'excommunication, les termes à partir desquels le cardinal envisageait, en 1985 et 1988, un accord avec les Lefebvristes, ont complètement disparu. Seul est demandé aux évêque intégristes le fait de reconnaître la primauté du siège de Pierre.

Quant aux questions théologiques et doctrinales de fond, elles sont reléguées aux accessoires liturgiques sous forme de futurs ‘entretiens’ ; entretiens sur lesquels pèse le flou le plus complet. Aucune repentance des évêques intégristes, aucune parole pour les insultes et les procès en inquisition qu'ils n'ont eu cesse de prononcer contre les prêtres, les évêques et les laïcs qui ont donné leur vie pour mettre en œuvre les réformes de Vatican II. Au contraire, une posture arrogante et hautaine, comme le laisse transpirer le communiqué de Mgr Fellay du 24 janvier, communiqué où il indique ce qu'il a l'intention de faire entendre au pape dans le domaine de la vraie foi catholique.

En inscrivant un schisme au cœur de l'Eglise catholique, le pape Benoît XVI a pris une lourde responsabilité : celle de vouloir régler un schisme intégriste tout en en provoquant un autre.

Celui-là ne se mettra pas en scène, ne pratiquera pas le lobby incroyable que les intégristes n'ont eu de cesse de mener auprès du Vatican depuis vingt ans pour arriver à leurs fins. Ce schisme rampant sera celui des membres du Peuple de Dieu, qui, en partant sur la pointe des pieds, sans bruit, sans éclats, videront une dernière fois l'Eglise de sa substance la plus évangélique et la plus missionnaire, ne se reconnaissent plus dans une Ecclesia qui, pour ‘sauver’ moins de 100 000 personnes d'un schisme intégriste, en perdra dans les mois prochains dix fois à vingt fois plus…

Cette décision constitue un point de non retour dans la confiance que certains gardaient encore dans les responsables de l'Eglise catholique. En ce sens, Benoît XVI en cédant aux pressions des intégristes, engage désormais l'Eglise catholique sur une voie de division. En effet, la volonté du pape de favoriser l'unité au sein de l'Eglise catholique, que l'on peut considérer légitime en soi, s'appuie sur des bases tellement faussées qu'elles ne peuvent que provoquer de nouvelles déchirures ; déchirures beaucoup plus grandes et béantes que celles qu'il veut justement réparer. En l'espèce, la décision du pape de lever l'excommunication des Lefebvristes est d'abord une victoire posthume de Mgr Lefebvre.

En partenariat avec :

Addendum le 1/2 à 11h. Mgr Williamson a exprimé ce vendredi 30 ses ‘regrets sincères’ pour les ‘souffrances’ causées au pape pour ses ‘ remarques imprudentes’… On remarquera qu'il ne rappelle pas ses ‘remarques’, et encore moins ne les rétracte.

Photo : des cardinaux pendant la messe pour les malades célébrée par Benoit XVI à Lourdes le 15 septembre 2008 (DR). Bernard Fellay, patron de la Fraternité Saint-Pie X.

6 commentaires sélectionnés

Portrait de uncatho

De uncatho

prêtre-étudiant | 16H43 | 29/01/2009 | Permalien

Bonjour à tous.

juste une remarque : Dans cet article, on ne parle que de l'Eglise, du pape, des évêques, de dogme, de positions tranchées,… Pas un mot pour Dieu (excepté « Peuple de Dieu »), Jésus, pardon,…

Il me semblait que c'était des noms et valeurs qui étaient importantes pour les chrétiens. Mr Terras n'en parle pas. Pourquoi ? ? ? Se rabaisserait-il à un combat idéologique comme les intégristes qu'il stigmatise (je précise que je n'en suis pas un, je ne comprend même pas le latin, …) ? Ah, si le Christ avait fait de même, s'il n'avait pas accepté de paraitre faible pour ressusciter…

Et une dernière chose : Depuis Benoît XVI, la messe à laquelle vous participez peut-être, a-t-elle changée ? On vous a obligé à parler latin ? Non, alors, what's the problem ? Vatican II, c'est aussi la tolérance il me semble, non ?

Portrait de kerozen05

De kerozen05

Libre | 19H14 | 29/01/2009 | Permalien

Mr Terras de Golias, comme a son habitude, est passé maître dans l'art de la dialectique ! Les bons se sont les « pro-vatican II » Les mauvais se sont ceux qui pensent que l'Eglise est conduite par Pierre ( et non par Mr Terras..). Mr Terras « prophetise » (ou bien souhaite plus simplement ! ) un schisme ! Rien de moins ! Un geste de pardon et de misericorde devient en fait de la « bétise » puisque les integristes font du lobbying ! « Benoit XVI engage désormais l'Eglise catholique sur une voie de division » !
Terrass est en fait un grand nostagique des anathemes et des excommunications des XV eme et XVIeme siecle ! Une « ouverture » à sens unique qui rappelle celle Robespierre sous la terreur « pas liberté aux ennemis de la liberté » ! Drole de conception qui est assez éloigné de l'Evangile…et de Vatican II.

Portrait de olivier_lefébure

De olivier_lefébure

avocat | 22H42 | 29/01/2009 | Permalien

Plus je lis d'articles sur le sujet, moins je comprends : quelqu'un peut-il me dire si la levée de l'excommunication des évêques lefebvristes met fin au schisme, ou si elle est un « simple » geste en direction de la fraternité Saint-Pie X qui ne met toutefois pas un terme au schisme (ce que je croyais jusqu'à présent) ?

Portrait de Endymion

De Endymion

| 22H54 | 29/01/2009 | Permalien

Plusieurs remarques sur cette article. Golias est une revue qui se prétend catholique mais manifestement ne connaît rien au fonctionnement de l'Eglise et au droit canonique.

Benoit XVI répond à la demande individuelle de prétendus évêques (car schismatiques) qui veulent rester catholiques et reconnaître l'Eglise : tout le contraire d'un schisme.

Cette levée d'excommunication est une mesure individuelle qui permet de participer aux sacrements de l'Eglise (celle de Vatican II). Comment réintégrer des gens dans une communauté si vous leur interdisez de partager ses droits et devoirs ?

Maintenant, le Pape (voir ses déclarations) et l'Eglise (voir les déclarations des évêques de France) apprécieront si ces « évêques » jouent le jeu.

Certes, çà démarre mal avec la déclaration stupide d'un négationniste. Mais la levée d'excommunication est un point de doctrine religieuse mais pas de doctrine politique. Si on peut parler de doctrine.

De toute manière, j'accorderai un moment d'écoute à un négationniste le jour où il m'expliquera où sont passés les millions de Juifs manquants après 1945. Si l'écart de plusieurs millions de Juifs entre 1945 et disons 1933 est un trucage statistique,bravo aux auteurs. En attendant, laissons les négationnistes éructer dans leur coin, personne ne les croit.

Mais il permettent à ceux qui découvrent en 2009 les vertus de l'antinazisme le luxe de se donner une bonne conscience pour pas cher.

Enfin, s'il fallait virer tous les abrutis de l'Eglise, il y aurait encore moins de monde à la messe. De la même manière, s'il fallait virer tous les abrutis de chaque communauté humaine qu'ils infestent, il n'y aurait plus de communauté humaine. Y compris celle des internautes qui laissent des commentaires sur Rue89.

Alors un peu d'esprit critique mais moins d'anathèmes faciles qui permettent de se hausser du col du type « qu'est-ce que je suis bien comme mec ou nana ! ».

Après tout l'Eglise prône le pardon des offenses et des erreurs à ceux qui reviennent dans le droit chemin. Je demande donc aux journalistes de Golias s'ils rejetteraient un assassin qui sort de prison et qui décide de se réintégrer dans la société. A les lire sans doute. Belle leçon de tolérance ! Ou alors certains méritent l'indulgence et pas d'autres ? Mais qui les a institués juges suprêmes de la juste pensée ?

Amicalement

Portrait de lorans

De lorans

heureuse expat | 23H07 | 29/01/2009 | Permalien

Merci Benoît, ça fait quelques temps que j'hésitais, mais maintenant ma décision est prise : je quitte l'église catholique !

Portrait de Endymion

De Endymion

| 23H10 | 29/01/2009 | Permalien

Elle n'est qu'un geste du Pape en direction de 4 « évêques ». Elle n'est en aucun cas une reconnaissance de la théologie sous-jacente à la Fraternité Saint Pie X.

Car il faut lever une erreur. Benoit XVI n'a jamais réhabilité la messe en latin : elle n'avait jamais été condamnée. La liturgie établie par Paul VI après Vatican II autorisait simplement la célébrationde la messe en langue locale et cette formule a connu un immense succès.

La messe qu'a autorisée Benoit XVI est une messe sur l'ancien rite de Saint Pie V qui est aussi différente de la messe actuelle qu'une messe orthodoxe. Ceci n'est pas grave en soi car l'Eglise Catholique admet en son sein une multitude de rites (uniate - orthodoxe -, melkite, maronite, chaldéen, etc …). Il l'a autorisée ne rappelant que deux choses de bon sens :
1/ la messe normale (ordinaire) est la « nouvelle » messe post Vatican II. Point à la ligne.
2/ pour ceux qui ne se sont jamais habitués au changement de rite, il leur reconnaît le droit de continuer l'ancien rite. Il le justifie en disant qu'après tout, la nouvelle liturgie est celle de notre temps mais qu'on ne peut pas retirer tout mérite à l'ancien ce qui supposerait que les catholiques ont fait n'importe quoi pendant 5 siècles (je sais que de mauvais esprits anticléricaux façon XIXe siècle me diront que c'est le cas - au fait, j'ai une bonne nouvelle pour eux, l'Affaire Dreyfus s'est fini dans le triomphe de la justice -)

Il faut cependant reconnaître que Benoit XVI a une nostalgie avouée de la beauté des rites anciens. Beauté purement formelle.

Personnellement, le chant grégorien m'ennuie. Mais je dois avouer que les chants d'Eglise modernes ressemblent parfois à du mauvais (pléonasme) Céline Dion, les décibels en moins. Et que pour assister à une messe dans une église moche avec des chants nuls et un sermon terne, il faut vraiment avoir la foi. Mais que néanmoins je préfère le nouveau rite à l'ancien : j'ai essayé une foi pour voir. Pour moi, la messe de Saint Pie V, non merci mais je m'interdis de l'interdire à d'autres.

Pour conclure, il est vrai que ceux qui se rattachent à cette messe traditionnaliste sont souvent conservateurs avec les conséquences que cela suppose au niveau politique. On l'a vu avec les déclaration négationnistes de Williamson. Mais ne mélangeons pas tout.

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