TRIBUNE

Un tribunal pour aider Israéliens et Palestiniens à faire la paix

Des enfants palestiniens participant au Global Peace Rally à Hébron le 7 décembre (Nayef Hashlamoun/Reuters).

Depuis plus de vingt ans, nous avons travaillé ensemble pour rendre compte de la lutte entre nos deux peuples, avec pour objectif de sauver notre humanité, notre foi en la primauté de la vie, et dans le pouvoir de l'Etat de droit. Si nous avons appris quelque chose au cours de ces longues années, c'est que nos deux peuples sont incapables de résoudre leurs problèmes tous seuls.

Nous sommes également arrivés à la conviction profonde que les Etats-Unis, en agissant de manière biaisée, ne sont pas l'intermédiaire honnête et impartial qu'ils prétendent incarner. A leur place, nous pensons qu'il faut créer un organisme international qui pourrait sauver Israël, la Palestine et, de fait, toute la région, de de ce processus d'autodestruction qui échappe à tout contrôle.

En 2001, au paroxysme de la deuxième Intifada, au milieu des attentats suicides palestiniens et des incursions israéliennes, nous avons publié un article commun appelant à la création d'un tribunal de guerre international.

Un face à face mortel

Dans cet article, nous concluions qu'Israéliens et Palestiniens étaient étaient engagés dans un face à face mortel duquel aucune des deux parties ne peut s'extraire. Nous estimions qu'aucune des deux sociétés n'avait la capacité de générer les forces de paix qui permettraient de stopper cette course mortelle. Chacune des deux sociétés, ajoutions-nous, s'est enfermée dans son propre concept de victimisation et d'auto-justification, tandis que les extrémistes des deux bords s'alimentent mutuellement. Chaque éruption de violence réduit l'espace de dialogue et de compromis, marginalisant toute opposition interne.

Il ne s'agissait pas d'une observation académique. Elle découlait de notre propre expérience. Pendant des années, nous avons travaillé sur un projet d'« auto-documentation » israélo-palestinien, dans lequel nous donnions des caméras à des Israéliens et Palestiniens de tous les milieux, afin qu'ils relatent l'impact sur leur vie des événements politiques dramatiques.

Avec « Palestinian diaries », nous avions donné des caméras à des jeunes Palestiniens pour qu'ils documentent la première Intifada. Nous avons étendu le projet après la signature des accords d'Oslo [en septembre 1993, ndlr], pour y inclure également six Israéliens. Nous l'avons appelé « Peace diaries », les « agendas de la paix ». Pourtant, alors que les hommes politiques parlaient de paix, les matériaux qui nous remontaient des villages, des camps de réfugiés et des colonies annonçaient la préparation d'une nouvelle guerre.

Bien que nos chemins se soient séparés, nous sommes restés focalisés sur la question des crimes de guerre, et sur l'usage d'instruments internationaux pour que les peuples et les gouvernements rendent des comptes. Ilan a suivi les crimes de guerre dans l'ex-Yougoslavie, et Daoud a produit et contribué à deux éditions arabes d'un livre en plusieurs langues intitulé « Crimes de guerre : ce que vous devriez savoir ».

Notre travail nous a convaincus que seule la création d'un tribunal spécial, comme ceux qui ont été constitués après la guerre en ex-Yougoslavie et après les massacres au Rwanda, permettront de créer un organisme international qui disposera de l'autorité morale capable de tendre un miroir aux deux sociétés.

Un tribunal pour pousser au changement politique

Seul un tribunal de ce type pourra dépasser la réthorique partisane et le discours victimaire. L'importance d'un tel tribunal va bien au-delà du respect du droit international. Comme dans les Balkans, nous pensons qu'il peut permettre de limiter le conflit et de pousser au changement politique.

En 2001, nous ne pouvions pas imaginer la guerre de Gaza huit ans plus tard, avec son cortège de centaines de femmes et d'enfants tués ou blessés. Le Hamas est accusé d'avoir lancé des roquettes sur des régions israéliennes habitées, mais qui aurait pu imaginer une telle réponse : quelque 150.000 personnes déplacées (selon les estimations des organisations de droits de l'homme), la destruction massive des habitations et des infrastructures, l'usage disproportionné de la force, et l'attaque d'installations de l'ONU (même lorsque le Secrétaire Général de l'ONU rencontrait les responsables israéliens).

Il y a cette fois une clameur internationale forte pour qu'une enquête soit menée pour savoir si chaque partie a commis des crimes de guerre, et des crimes contre l'humanité. Tout en soutenant totalement ces appels, nous savons que l'impact de telles enquêtes a été limité par le passé. Israël n'est pas signataire de la Cour pénale internationale de La Haye (pas plus que le Hamas), et donc toute tentative d'amener des cas devant cette cour est vouée à l'échec.

Nous croyons donc que la seule option est l'établissement d'un tribunal spécial basé sur les précédents légaux crées par les conflits dans l'ex-Yougoslavie et au Rwanda. Il y a de nombreux obstacles à surmonter avant la création d'un tel tribunal par le Conseil de Sécurité de l'ONU. Toutefois, selon le Professeur Richard Falk, Rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l'homme en Palestine, un tel tribunal peut également être constitué par l'Assemblée Générale de l'ONU.

Une cause internationale

Nous pensons que la création d'un tel tribunal est une cause qui devrait être soutenue par les centaines d'organisations non-gouvernementales (ONG) reconnues par les Nations Unies. Et ces ONG devraiet faire pression sur les gouvernements pour qu'ils adoptent une telle résolution.

En jeu, il n'y a pas que les crimes de guerre commis hier, mais aussi les futurs désastres générés par les ruines de Gaza. Alors que nous approchons du précipice, nous pensons que la création d'un Tribunal des crimes de guerre doit être soutenue par les amis d'Israël comme par les partisans des Palestiniens. C'est le seul mécanisme international qui pourra sauver les Israéliens d'eux-mêmes, et sauver les Palestiniens et la région de la catastrophe qui approche.

A lire aussi sur Rue89
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Ailleurs sur le Web
International War Tribunal Needed for Mideast (Un appel de 2001, en anglais), sur daoudkuttab.com
Gaza-Sderot, la vie malgré tout, sur Arte.tv

Photo : des enfants palestiniens participant au Global Peace Rally à Hébron le 7 décembre (Nayef Hashlamoun/Reuters).

6 commentaires sélectionnés

Portrait de globaland

De globaland

assistante sociale en crise | 13H14 | 25/01/2009 | Permalien

Votre article est très intéressant. Bien que se pose toujours la question de l'ingérence, il semble, au regard de l'ancienneté et la violence du conflit, que seul un tribunal internationnal « impartial » peut y mettre un terme en « rendant justice » aux deux parties concernées. On peut dès lors s'intérroger sur l'inertie des nations (en dehors de quelques gesticulades) en mesure de convoquer un tel tribunal ? ? ! !

Portrait de Anastaze

De Anastaze

☺ | 15H54 | 25/01/2009 | Permalien

- « Dans cet article, nous concluions qu'Israéliens et Palestiniens étaient étaient engagés dans un face à face mortel … » celà signifie-t-il pour vous que Palestiniens et Israéliens sont responsables de la situations ?
- « Nous sommes également arrivés à la conviction profonde que les États-Unis, en agissant de manière biaisée, ne sont pas l'intermédiaire honnête et impartial qu'ils prétendent incarner. »
. A part la fourniture d'armes le financement d'Israël, les droits de veto exercés systématiquement en faveur d'Israël, la non reconnaissance de processus démocratiques palestiniens et quelques autres détails concernant l'information et des pression économiques exercés sur les « partenaires du monde libre », je trouve votre suspicion un peu légère.
- « Il y a de nombreux obstacles à surmonter avant la création d'un tel tribunal par le Conseil de Sécurité de l'ONU. » Le premier de ces obstacles a été « révélé » par Tsahal qui en bombardant des établissements de l'ONU, a « démontré » que l'ONU faisait partie du problème en abritant des terroristes.
- « Israël n'est pas signataire de la Cour pénale internationale de La Haye (pas plus que le Hamas), et donc toute tentative d'amener des cas devant cette cour est vouée à l'échec. » Ce serait bien la première fois que des hors la loi reconnaitraient le tribunal qui les juge.

Il s'agirait donc d'un procès contre un état Israël et un parti politique le Hamas ? N'est-ce pas un « préjugé » ?

Je me demande tout de même si une telle initiative ne pourrait pas être une occasion « d'en rajouter une couche ».

Portrait de Jaycib

De Jaycib

Désagrégé de l'Université | 13H31 | 25/01/2009 | Permalien

Cette initiative part d'un bon sentiment, mais, comme par le passé, il n'y a aucune chance que le gouvernement israélien accepte de se faire juger par un tribunal international pour crimes de guerre, qu'il émane ou non de l'ONU. Je ne vois pas non plus comment le Hamas ou toute autre organisation palestinienne pourrait accepter de passer en jugement pour les mêmes motifs.

Quel serait en fait l'objectif premier de ce tribunal ? Faire prendre conscience aux Israéliens que leurs actions sont en contradiction avec la morale qu'ils prêchent ? Le problème est que toute institution judiciaire internationale serait immédiatement suspectée par les Israéliens d'avoir une perspective biaisée. On a bien vu pendant le bombardement de Gaza que les Israéliens conscients de l'horreur des actes perpétrés par leur armée ne constituent aujourd'hui qu'une faible minorité. Et c'est bien là le drame.

L'interminable guerre israélo-palestinienne ne prendra fin que lorsque les Israéliens voudront régler le conflit une fois pour toutes. Ils ont les moyens d'y mettre un terme, à condition d'employer leur diplomatie avec constance. C'est ce qu'ils n'ont pas fait depuis des années. A la place, on a eu une belle démonstration de duplicité ! Derrière un « processus de paix » consistant en une succession de manoeuvres dilatoires, l'Etat hébreu a toléré la multiplication des colonies en Cisjordanie, transformant ce territoire en véritable passoire, et vidant de son sens le principe de l'échange paix contre territoires qui formait la base des accords antérieurs.

Israël a changé. Le pays n'est plus dirigé par un gouvernement soucieux avant tout de paix. Voilà le hic. Il ne nous reste plus qu'à espérer que (1) les prochaines élections débouchent sur la création d'une coalition entre Kadima et les travaillistes susceptible d'accepter qu'on en revienne aux principes mêmes du règlement précédent, et (2) que l'administration Obama pèse de tout son poids et exerce son influence sur les Israéliens dans ce sens. Pour l'instant, il est impossible de savoir ce qu'Obama fera réellement. La seule chose qui transparaisse des rares commentaires que lui ou ses aides ont pu faire, c'est que les USA sont conscients que le conflit israélo-palestinien constitue la principale cause de radicalisation des populations arabes et autres contre les intérêts américains, et que cela les prive de marges de manoeuvre s'agissant de la lutte contre le terrorisme qu'ils veulent continuer à mener en Afghanistan et dans les zones tribales pakistanaises, ainsi que de la stabilisation pacifique de leurs relations avec l'Iran sur une base saine. L'administration Bush ne se souciait nullement de cette question, puisqu'elle croyait au contraire à un « choc de civilisations » inévitable.

On verra bien ce que l'avenir nous réserve. Il reste que l'établissement d'un tribunal ad hoc chargé de déterminer les crimes de guerre des uns et des autres ne servirait pas à grand chose dans le contexte décrit plus haut. .

Portrait de GoodGuy

De GoodGuy

Chti | 16H25 | 25/01/2009 | Permalien

Curieux tous ces commentaires qui insistent sur les torts exclusifs des israéliens comme si le Hamas était blanc comme neige.

Mais enfin, le Hamas est une organisation islamique télécommandée par l'Iran et la Syrie dont le but essentiel est de retarder au maximum les efforts que font les israéliens et les palestiniens pour aboutir à la Paix.

A la demande de réconciliation et de formation d'un gouvernement d'union national proposée par Abbas, le Hamas a fait connaitre aujourd'hui sa condition :
Que les négociations de Paix soient interrompues.

Les détails sont dans cet article en Anglais publié aujourd'hui dans Haaretz :

http://www.haaretz.com/hasen/spages/1058514.html

Les israéliens ont des torts mais je suis toujours surpris de la vision sélective qu'ont beaucoup de gens sur ce conflit en attribuant systématiquement l'intégralité des torts aux israéliens et en feignant d'ignorer que le Hamas est farouchement opposé à toute négociation de Paix. La haine est mauvaise conseillère mais cette culture de la Haine fait partie intégrante de l'éducation que les islamistes du hamas donnent à leurs enfants.

Portrait de PIT LE CHIEN

De PIT LE CHIEN

17H50 | 25/01/2009 | Permalien

Citations :
Zeev Stenhell, historien israëlien vient, notamment, d'écrire :
…/… N'oublions pas que toutes les questions gênantes n'ont pas été posées. Par exemple, était-il nécessaire de tuer les épouses et les enfants de Nizar Ghayan, Haut responsable du Hamas , ou les civils qui s'étaient réfugiés dans l'école de l'agence de l'ONU pour les réfugiés ? La mort de familles entières, enfants compris, va peser sur notre conscience d'israëliens. Cette guerre restera la plus violente et la plus brutale de notre histoire.
…/…C'est en Cis-jordanie que se décidera l'avenir du pays en tant qu'état juif. Pour cette raison , nous devons mettre fin à l'occupation, parvenir à une solution à propos des hauteurs du Golan, et stabiliser la région…/…
…/…Le capital de bonne volonté et de compréhension dont bénéficiait l'état hébreu est épuisé.
…/…qu » Une victoire se mesure à ses résultats politiques et (que) l'objectif fondamental reste la paix.

Itamar Rabinovitch (ancien diplomate israëlien) :
« L'actuel conflit à Gaza était une “catastrophe annoncée” .

Tom Segev (historien) :
“La plus grande preuve d'amitié que le Président Obama puisse offrir à Israël sur le long terme serait d'encourager le pays à se rappeler son objectif originel, celui d'être un Etat juif et démocratique”.

Souhaitons que la juste conscience de ces israëliens éminents
pénètre l'opinion publique afin que celle-ci ne laisse plus ses dirigeants belliscistes agir à leur guise.

Portrait de Weatherboy

De Weatherboy

Comédien dans un système oligarchiq... | 19H35 | 25/01/2009 | Permalien

Contrairement à toi Jaycib, je suis loin de penser que cette idée « ne servirait pas à grand-chose ». Par ailleurs que le gouvernement israélien » ou le Hamas l'accepte ou non, là n'est pas le sujet il me semble, car l'objet est justement la création d'une compétence extérieure. Il me semble que tu prends cette idée comme un « à côté » ou un « supplément » à la résolution du conflit, sans voir que ce que veulent faire passer les auteurs est bien qu'il s'agit d'un élément central, et en cela je pense qu'ils ont raison.

D'une part parce que cette idée ne repose pas sur rien, elle s'appuie par exemple sur les précédents de la fin de l'Apartheid en Afrique du Sud et sa Commision Réconciliation et Vérité. Modèle qui malgré ses imperfections, a depuis servit d'exemple pour une vingtaine de cas de résolutions de conflits par le monde (Cf. ici). Le fonctionnement des TRC est en soi assez différent d'un tribunal tel que préconisé dans cet article (qui s'approche plus de la méthode TPI/Nuremberg), mais dans les deux cas, l'intérêt est bien celui-ci : comme le disent les auteurs, « disposer de l'autorité morale capable de tendre un miroir aux deux sociétés ».
Ce cas présente en effet la particularité de n'être pas soluble par les instances internationales actuelles (Conseil de sécurité de l'ONU et droit de veto – TPI et non ratification de l'autre).

D'autre part, alors que tu t'en retournes désespérémment vers Obama, les auteurs cherchent justement avec cette méthode à sortir cet intermédiaire du jeu, qui parti prenante ne saurait être un élément de résolution. Comme l'histoire l'a suffisamment montré, et comme la guerre en Irak lui a ôté une bonne parti d'une quelconque autorité morale internationale. Et une nouvelle tête à la Maison Blanche ne changera rien au fait que les US soient le principal soutien financier de l'état isarélien, et inversement cet état un très bon pied à terre dans une zone clé du contrôle des matières premières et un très bon client pour son industrie d'armement.

Par ailleurs qu'il soit proposé de faire intervenir l'ONU via son Assemblée Générale par exemple, comme le préconise le professeur Richard Falk cité dans l'article, c'est aussi une bonne chose, puisque c'est bien l'ONU qui donne son droit à l'existence à l'Etat israélien. Il est donc tout en mesure de lui tendre ce miroir, n'en déplaise à celui qui s'y regardera.

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