23/01/2009 à 17h14

Le commérage entre collègues, une pratique salutaire

Camille Polloni | Journaliste Rue89



Potins à la rédaction de Rue89 (Audrey Cerdan/Rue89).


Que celui qui n’a jamais parlé d’un collègue en son absence, dans le secret de la machine à café, me jette la première pierre. Le potin est un incontournable de l’entreprise. Un canal de communication à part entière, qui permet aux employés de socialiser, de relâcher la pression et d’en savoir plus sur leur organisation.

Aline, 52 ans, est infirmière de nuit dans un CHU. Les messes basses ont lieu à l’office, une pièce en retrait du service, porte fermée. Rien de sensationnel dans les conversations du personnel soignant : on évoque les bébés des uns, les ados des autres… et parfois aussi le fonctionnement de l’hôpital, les patients difficiles. Aline tire un grand bénéfice de ces petits commérages :

« Certains cas sont très durs, stressants et pesants pour nous aussi. On partage tout entre nous. Ces conversations amicales resserrent les liens, que ce soit profond ou superficiel. Compte tenu de la pression et du secret médical, on ne peut pas forcément évoquer nos problèmes de boulot avec quelqu’un de la famille. »

Un meilleur canal d’information

Réceptionniste dans un hôtel trois étoiles, Manu, 32 ans, connaît aussi les joies du potin. A la pause dans la cuisine, les langues se délient :

« Les conversations tournent autour du travail, de la politique du groupe auquel appartient l’hôtel. Si l’un d’entre nous a assisté à une réunion intéressante, il nous raconte ce qui s’est dit. C’est un canal d’information qui donne une meilleure compréhension sur l’état d’esprit de l’entreprise. »

A l’occasion, les bruits de couloir peuvent se révéler payants. Manu a ainsi obtenu le poste qu’il convoitait, en partie grâce à ces discussions :

« Je suis plus souvent l’oreille que celui qui parle. Un jour on m’a prévenu qu’un employé allait peut-être partir et que je pourrais reprendre sa place. Je l’ai su un peu plus tôt que par la procédure classique, et comme c’était une période où j’en avais un peu marre, ça m’a aidé à patienter. »

Fédérateur, vecteur d’information, le potin est aussi un moyen d’extérioriser. David, Québécois de 25 ans et employé d’un centre d’appel, chronique sur son blog « Quand on peut halluciner à plusieurs » ses aventures quotidiennes :

« La plupart du temps, j’écris ces petits ragots pour souligner leur aspect loufoque, pour partager ces moments d’humour. Mais il y a d’autres anecdotes que je raconte pour me défouler un peu. Etre téléphoniste, c’est souvent être le punching-bag de la planète entière. »

Un effet socialisant et rassurant

Pas d’amertume chez David, qui cherche juste à livrer son expérience. Certains lecteurs se retrouvent dans ces scènes de vie :

« J’ai eu des commentaires sur certains de mes articles où on me dit qu’une telle personne a vécu la même expérience. C’est bien de pouvoir sympathiser sur son sort, même avec des inconnus ! »

Presque inexistante en France, la recherche universitaire sur les conversations de bureau est plus développée au Canada. Le professeur Luc Brunet, de l’Université de Montréal, souligne que le papotage en milieu professionnel n’est pas vain :

« Le potin a un effet socialisant et rassurant, il peut augmenter la cohésion d’un groupe, créer un sentiment d’identité. Le soutien et le partage d’informations peuvent aider l’individu à mieux faire son travail. L’employé a ainsi l’impression qu’il fait partie d’une société, qu’il est un membre à part entière. L’organisation doit même favoriser les lieux (salle à café) ou les activités sociales permettant aux employés d’échanger entre eux autrement qu’à l’intérieur d’activités de travail. »

Pour ce spécialiste de la psychologie du travail, il faut bien distinguer le potin de la rumeur, beaucoup plus destructrice :

« La fausse rumeur ou la médisance peuvent carrément détruire des carrières, mener quelqu’un à la dépression ou créer des tensions insoutenables. Le potin, c’est du bavardage plutôt innocent sur la famille, les amis, les collègues et les tâches à accomplir. »

Non aux rumeurs, oui au potin.

Et vous, que vous apporte ce mode de communication ?

Photo : potins à la rédaction de Rue89 (Audrey Cerdan/Rue89).

  • 17137 visites
  • 21 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • pablico
    pablico
    Co-NOBEL de la Paix
    • Posté à 21h50 le 25/01/2009
    • Internaute 14278
      Co-NOBEL de la Paix

    c’est tout un art de participer aux potins.
    il faut écouter, en rire, mais surtout ne jamais prendre parti, et si on peut, tourner le potin en dérision par la logique ou par l’humour. Et surtout ne pas en faire, ou alors des insignifiants.
    car prendre parti s’est accéder à une partie du groupe qu’il y a dans le groupe (un groupe n’est jamais bien homogène). Et c’est de cette non homogénéité que naissent les potins.
    c’est ce que j’ai pu, et cru comprendre..

  • Homer555
    • Posté à 21h52 le 25/01/2009
    • Internaute 45141

    Malheureusement la rumeur est plus fréquente que le potin.

    Allez savoir pourquoi, mais certains collègues pensent que pour grimper, le mieux est de descendre les autres. Qui n’a pas dans son entreprise un petit groupe au comportement de gamin qui s’informent les uns les autres de leurs « impressions » (untel n’en fait pas assez, c’est pas normal j’ai plus de boulot que lui…) et finissent par se monter le choux entre eux ? Bien sur si l’accusé ne réagi pas tout de suite, ce qui est le cas la plupart du temps puisque c’est fait dans le dos, l’ensemble de l’entreprise finira par croire le seul son de cloche disponible et pourra aller jusqu’à détruire l’intéressé.
    Bien entendu, à un moment ou un autre, la hiérarchie sera au courant et, la plupart du temps, influencera ses décisions en tenant compte de ses ragots. La carrière de l’intéressé s’en trouvera freiné et les ragoteurs auront atteint leurs but.
    J’ai surtout remarqué que c’est ceux qui en foutent le moins qui passe leurs temps à cette pratique.

    A noter que depuis l’instauration de l’interdiction de fumer, les fumeurs se retrouvent entre eux dans un endroit à part et… ça ragote jusqu’a plus soif pour se réchauffer.

    Un seul conseil : Montez vous un système d’indic de confiance et, à la moindre alerte, n’hésitez pas à prendre le ragoteur à part dès le début.

  • expat
    • Posté à 21h53 le 25/01/2009
    • Internaute 25627

    Cas peut-etre un peu particulier, mais quand la direction ne communique pas ou seulement avec ses favoris il n’y a pas d’autre moyen d’etre informe.

    En fait dans les groupes de recherche a l’universite (pas en France), c’est quasi un moyen de communication pour les professeurs qui sont incapables de prevenir les gens que leur poste sera supprime car ils s’en vont, n’ont pas obtenu de financement pour un projet ou simplement ont pris en grippe un certain membre du groupe.

    Une etudiante engagee pour faire une these et ayant ete prevenue qu’elle devrait demenager dans une autre ville dans les 6 mois (c’est ainsi que le reste du groupe a su qu’il leur fallait chercher un nouveau poste), a ete informee par une autre (apres avoir organise son demenagement ! ! !) que finalement elle ferait mieux de renoncer car le patron n’avait pas obtenu de bourse de these pour elle dans la nouvelle universite. De meme ceux qui gardaient leur boulot mais devait demenager l’ont decouvert quand on leur a dit que leurs ordinateurs seraient demenage au printemps.

    Dans le monde instable d’aujourd’hui le modele de travail ressemble un peu a mon defunt goupe de recherche, etre une bonne equipe qui partage les informations (mais ne les dissemine pas forcement a d’autres non concernes) peu sauver de bien des catastrophes.

  • Paname
    • Posté à 16h42 le 28/01/2009
    • Internaute 29947

    Ce qui est insupportable, c’est qu’on se retrouve aspiré par ces conversations de commères, à notre corps défendant ! On a beau vouloir y échapper, ne pas tomber dans ce travers, on se surprend un jour à dire que « machin est trop ceci » alors que « truc n’est pas assez cela »… On n’a beau se dire « pas moi ! », mais non, c’est trop tard !

  • cacahuete
    cacahuete
    journaliste
    • Posté à 15h02 le 07/02/2009
    • Journaliste 66780
      journaliste

    Des potins de salariés aux bla-bla de (potentiels futurs) journalistes, il n’y a donc qu’un pas.

Verbes thématiques