fipa 2009 23/01/2009 à 10h02

Gérard Mordillat : « On organise la ruine du service public »

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89

(De Biarritz)

Le romancier, essayiste et réalisateur a reçu jeudi soir un hommage du Fipa. Pour Rue89, le coauteur de « La Voix de son maître », de « Corpus Christi », et signataire de « La Vie sociale » revient sur les transformations des rapports entre patrons et salariés ces trente dernières années, et sur la réforme du service public audiovisuel, qui pourrait devenir une « Pravda télévisée ».

En 1978, Gérard Mordillat signait avec Nicolas Philibert « La Voix de son maître », documentaire qui questionnait des patrons pour savoir comment ils voyaient le lien social. Le premier long métrage de ce prolo de Belleville, devenu ouvrier imprimeur avant de se lancer dans la réalisation et l'écriture, est remarqué. Par la suite, Mordillat deviendra chef du service Livres de Libération, et signera plusieurs films, romans ou scénarios remarqués dont, avec Jérôme Prieur, la fameuse série « Corpus Christi » sur les origines du christianisme.

Trente ans après « La Voix de son maître », son coauteur revient sur l'évolution des rapports patron-salarié. L'objet de ce film était de montrer « une quinzaine des plus grands chefs d'entreprises françaises faire la théorie du monde, c'est-à-dire expliquer ce qu'était pour eux le capital, la responsabilité patronale, l'organisation hiérarchique, la relation avec les syndicats, la gestion des grèves, etc. » :

« C'était tout à fait dans la ligne de ce que Foucault dit dans sa leçon inaugurale au Collège de France, c'est-à-dire l'ordre du discours : comment le discours est, par excellence, le lieu où se dit le pouvoir. »

Pour Gérard Mordillat, un élément de ce discours est frappant : entre le tournage et la projection du film, on était passé du terme de « directeur du personnel » à celui de « directeur des ressources humaines ». Ce glissement du « personnel » à la « ressource » est lourd de sens : (Voir la vidéo)




A l'époque, ce film n'a pas plu au pouvoir giscardien. Ou, en tous cas, à son bras audiovisuel, incarné par les dirigeants d'Antenne 2. Ils ont censuré « La Voix de son maître ».

Son film censuré sous Giscard, et sous Mitterrand aussi

A l'élection de Mitterrand, en 81, Mordillat et Philibert s'imaginent que leur film va enfin passer à la télé. A tort, puisque « une éminence socialiste [leur] a expliqué que c'était pas le moment de se brouiller avec les patrons ». (Voir la vidéo)




« Sarkozy devrait nommer les présentateurs du JT »

Trente ans plus tard, Nicolas Sarkozy rétablit un contrôle politique direct sur la nomination des dirigeants de l'audiovisuel public. Gérard Mordillat ironise :

« [Sarkozy] devrait aller plus loin, il devrait nommer les présentateurs du journal télévisé et, comme à l'époque d'Alain Peyrefitte, indiquer ce que l'on doit montrer. »

Pour lui, la suppression de la publicité, si elle paraît séduisante au premier abord, risque d'aboutir au final à couper les vivres du service public. « Extrêmement inquiet », il n'exclut pas l'avènement d'une « Pravda télévisée ». (Voir la vidéo)




Photo : Gérard Mordillat au Fipa, à Biarritz, le 22 janvier 2009 (Pierre Bachelot/Fipa).

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  • ZonZon la MouChe
    • Posté à 11h00 le 23/01/2009

    Rendre France Télévisions économiquement dépendante à 100% de son tuteur (l'Etat) ça fait un peu comme dans les années 60 où l'UNR (L'Union pour la nouvelle République (parti politique fondé en 1958 et destiné à soutenir l'action du général de Gaulle) jouissait de ce système installé par elle.
    Comme disait alors Alain Peyrefitte, Ministre de l'information (et membre de l'UNR), invité du JT pour présenter les réformes dudit JT : Pas du tout.
    Tiens prends ça sur ta joue gauche en attendant la joue droite.

    Ceci dit (d'accord avec FO le dire) le titre de l'article est un tantinet démago !

  • Tinhinane
    Tinhinane
    Médiatrice scientifique
    • Posté à 11h39 le 23/01/2009
    • Internaute
      Médiatrice scientifique

    Gérard Mordillat met en évidence deux éléments extrêmement importants à mon avis. Le premier concerne les mots - maux - Ressources humaines dans DRH, le second concerne touche les conseils d'administration.

    Pour celles et ceux qui travaillent, analysez - même sans faire une thèse universitaire de la sociologie et la politique des entreprises - le fonctionnement de votre DRH et vous conviendrez qu'au mieux vous êtes ignorés, traités comme un numéro et que vos compétences et qualifications sont rarement connus et encore moins reconnus, pire l'activité de votre établissement et / ou entreprise est clairement méconnus de ceux qui sont sensés veiller à son irrigation.

    On observe par ailleurs un pouvoir de plus en plus grands de ces DRH avec une rémunération de leur directeur tout aussi élavée, voire plus, que celle de Dir Com un autre pouvoir fort influent, au détriment de l'information, dans les entreprises. Les DRH et les Dir com ne sont pas aux services des acteurs qui font la vie des établissements mais imposent leurs politiques.

    Pour ce qui concerne les Conseils d'administration, je suis moi-même administratrice salariés dans un EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial) et m'intéresse depuis des années à cette question, leur composition et fonctionnement sont à mon avis un des plus grands drames de la gouvernance de nos établissements.

    Je pensais « naïvement » que le scandale d'Enron, la faillite qui ébranla l'Amérique, et divers autres scandales de mêmes natures ou assimilés, allait ébranler ce « petit monde pépère » et que des exigences démocratiques s'imposeraient dans le fonctionnement du monde professionnel, que ni ni. Les administrateurs, surtout dans les établissements publics, ne sont jamais coupables des risques qu'ils font prendre aux établissements qu'ils gèrent.

  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 13h12 le 23/01/2009

    On ne dira jamais assez l'importance de la manipulation du langage induisant les manipulations des concepts et in fine les changements dans la réalité et le quotidien.

    En ce sens la bascule entre chef du personnel et ressources humaines est effectivement significatif.

    Il y a là un travail salutaire à effectuer, au même titre que le fit Victor Klemper avec son LTI concernant les changements de dénominations et les nouveaux mots tiroirs du pouvoir nazi, ou comment la langue précède et accompagne la dictature (lti est un acronyme latin signifiant langue du troisième empire).

    On entend au quotidien ces nouveaux concepts qui comme par capillarité se retrouvent employés partout (« faire bouger les lignes » par exemple induisant un problème à deux dimensions comme sur une carte, « changer le logiciel » ).

    Je me rappelle les recherches menées sur les discours de Chirac où il apparaissant systématiquement la structure » bien évidemment (...), MAIS (et là tout le contraire) ».

    Au passage, c'est en constatant ces dérives du langage que l'on voit que qui est maître de la langue dirige le tout.
    Et que force est de constater que la gauche a d'abord perdu par le langage (en se conformant au modèle libéral) pour ensuite perdre dans les urnes.

    Et tant qu'elle n'aura pas fait ce travail sur les concepts et les valeurs qu'elle est censé promouvoir, elle restera à la traine, toujours distancée (je parle de la gauche institutionelle) par une droite aux ordres des instances dirigeantes de la structure économique.