TRIBUNE 21/01/2009 à 13h34

Uniforme à l'école : Darcos recycle le programme de l'extrême droite

Bernard Girard | Enseignant blogueur

Darcos et ses obsessions, Darcos et ses fantasmes. En affichant une nouvelle fois ses faveurs pour l'uniforme scolaire, Darcos nous replonge cinq ans en arrière, époque où, ministre délégué à l'Enseignement scolaire, il s'était lancé dans l'apologie de l'uniforme, appuyée par une lourde stigmatisation des jeunes filles, des élèves -avait-il dit- « désirables... qui jouent de leur charme », parce qu'elles ont l'audace de s'habiller comme elles l'entendent.

En grand ayatollah, sans peur du ridicule, il n'avait pas craint d'affirmer que « jouer de son charme, manifester un signe discriminant sur le plan sexuel, c'est contraire à l'idéal républicain » (sic). Des préoccupations qui sentent l'ordre moral, jamais démenties depuis.

En visite à Londres, Darcos a récidivé, mais, prudent, préfère éviter les allusions douteuses aux jeunes filles en fleur pour se placer sur le terrain de l'égalité, principe républicain par excellence :

« L'uniforme, (...) ça supprime les différences visibles de niveau social ou de fortune et ça met tous les élèves dans une situation d'égalité les uns par rapport aux autres. »

Combattre les inégalités sociales plutôt que les « différences visibles »

Supprimer les « différences visibles », dit-il sans rire. Il faut une bonne dose d'indécence pour invoquer le principe d'égalité lorsque l'on participe à un gouvernement sous lequel les inégalités se sont développées comme jamais, les SDF meurent l'hiver dans les rues (c'est vrai que pour Boutin, les SDF, il faut aussi les cacher), et le chômage déchire le tissu social.

A l'école, il faut donc supprimer les « différences visibles », mais peu lui chaut, au ministre de l'Education nationale, que l'échec scolaire touche en priorité très majoritairement les élèves issus des milieux modestes ou que l'université reste un rêve pour les pauvres.

Pour un ministre dont les réformes à l'emporte-pièce ont surtout pour effet de renforcer la ségrégation scolaire, ce ne sont pas les inégalités qui font problème mais le fait qu'elles se voient.

Pour « favoriser l'intégration », Darcos va chercher son inspiration en Angleterre, un pays où des décennies de thatchérisme, de libéralisme scolaire... et d'uniformes ont profondément déstabilisé le système éducatif.

Un pays, où, soit dit en passant, la rentrée scolaire coûte trois fois plus cher qu'en France -l'uniforme n'est pas gratuit, il est même ruineux pour nombre de familles-, un pays où l'absentéisme et les violences scolaires font des ravages... malgré l'uniforme.

Une élucubration ? Non, une politique soigneusement réfléchie

Bien sûr, on pourrait considérer cette nouvelle sortie du plus sarkozien des ministres comme la dernière tentative médiatique destinée à dissimuler les problèmes qui s'accumulent, à donner le change, à gommer un échec de plus en plus évident : les télés ne manqueront pas de répercuter la bonne parole.

Mais il faut bien voir que ce qui ressemble de prime abord à une élucubration, prend place en réalité dans une politique soigneusement réfléchie, menée par Darcos avec une ténacité qui confine à la brutalité et dont les racines idéologiques sont à chercher très à droite sur l'échiquier politique.

On peut même sans crainte d'être démenti affirmer que l'uniforme scolaire est la dernière des revendications du Front national en matière éducative que Darcos n'ait pas jusqu'à présent mise en œuvre.

Que réclame, en effet l'extrême droite depuis toujours ?

  • Le retour des « bonnes vieilles méthodes » à l'école primaire
  • Le rétablissement d'un examen de passage pour entrer au collège
  • Le recentrage de l'enseignement de l'histoire sur la France
  • Le rétablissement de l'autorité sous la forme policière et gendarmesque
  • La fin du collège unique
  • La suppression des IUFM
  • Et bien sûr, l'uniforme obligatoire

Programme entièrement récupéré par Darcos, avec entre autres :

  • La suppression des programmes de 2002 à l'école primaire
  • Une évaluation des élèves en CM2 qui ressemble furieusement à un examen de passage
  • La Marseillaise obligatoire
  • Le retour des leçons de morale, des « grands héros de l'histoire de France » à apprendre par cœur
  • La suppression des IUFM

Quant au collège unique, cible privilégiée de l'extrême droite et des mouvements anti-pédagogiques, parce que symbole de l'égalitarisme républicain, on peut penser que l'état de délabrement dans lequel Darcos le laisse sombrer n'est pas le fait du hasard : on attend sa mort prochaine.

Derrière les réformes, la volonté présidentielle de « liquider Mai 68 »

En matière éducative, l'extrême-droite s'appuie traditionnellement sur quelques principes rudimentaires :

  • La nostalgie d'un âge d'or d'autant plus fantasmé qu'il n'a jamais existé
  • Une conception de la discipline et de l'autorité confondue avec l'obéissance et la soumission, celle des élèves pour les enseignants, des enseignants pour leur administration
  • Une aversion viscérale pour les milieux éducatifs et leurs organisations, syndicales, professionnelles et pédagogiques
  • Une réelle phobie pour les jeunes, considérés comme des êtres à mater plutôt qu'à éduquer, phobie étayée par une conception de l'éducation plutôt fruste, réduite à une simple transmission de savoirs entre maître et élèves.
  • Toutes choses qui se sont retrouvées dans la diatribe anti-Mai 68 de Sarkozy pendant sa campagne électorale :

    « [Les soixante-huitards] avaient cherché à faire croire que l'élève vaut le maître, qu'il ne fallait pas mettre de notes pour ne pas traumatiser les élèves, qu'il ne fallait pas de classement (...)

    Ils avaient proclamé que tout était permis, que l'autorité c'était fini, que la politesse c'était fini, que le respect c'était fini, qu'il n'y avait plus rien de grand, plus rien de sacré, plus rien d'admirable, plus de règle, plus de norme, plus d'interdit. »

    La politique scolaire de Sarkozy, mise en œuvre par Darcos, s'inscrit dans cette volonté de « liquider une fois pour toutes l'héritage de Mai 68 ».

Dans ce contexte, on comprend qu'agiter la question de l'uniforme scolaire -une extravagance qui, d'ailleurs, n'a jamais existé en France autrement que dans certains établissements privés élitistes et n'a donc rien de « républicain - n'est pas anodine.

Le sarkozysme scolaire, c'est d'abord cela : le phagocytage de l'école par l'idéologie de l'extrême droite dont Darcos se fait le fidèle serviteur.

  • 11138 visites
  • 125 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • désinscrit à sa demande
    • Posté à 15h23 le 21/01/2009

    Qui ne voit que le dévergondage vestimentaire qui se manifeste dans les cours de collèges et de lycées, cette surenchère d'originalité coûteuse, cette émulation dans l'affirmation de la richesse des parents par fringues interposeés est le triomphe le plus écoeurant de l'ultralibéralisme dont les jeunes sont de fervents adeptes ! Et ce monsieur, qui s'intitule pompeusement enseignant ne voit pas cela, ne voit pas que l'uniforme efface les différences , égalise les conditions et pacifie les libidos , en mettant fin à la montée aux extrêmes , au déchaînement du mimétisme et à l'obsession de l'apparence ! Pour lui, c'est du fascisme, alors que c'est un retour aux valeurs et exigences les plus saines de l'école de la 3° République, au retour à la laïcité aussi, car les fringues portent souvent des messages commerciaux ou publicitaires ou idéologiques ! ! ! !

  • Bernard Girard
    Bernard Girard répond à désinscrit à sa demande
    Auteur(e) de l'article Enseignant blogueur
    • Posté à 16h23 le 21/01/2009
    • Expert
      Enseignant blogueur

    Le « monsieur qui ne voit pas cela et qui s'intitule enseignant » est prof en collège. Les élèves, il les côtoie tous les jours depuis pas mal d'années et il ne les juge pas dévergondés. J'ai d'ailleurs comme éducateur des préoccupations un plus consistantes que de regarder mes élèves à travers leurs vêtements. Ferait-on cela avec des adultes ? J'ai souvent l'impression que les partisans de l'uniforme scolaire sont les eux-mêmes très obsédés par les fringues...Pour ce qui est de la 3e République, libre à vous de trouver ses « valeurs et exigences plus saines » ; je me permets néanmoins de rappeler que l'école de la 3e République, avec ses « saines valeurs » était fondamentalement inégalitaire : le secondaire réservé aux milieux aisés, le niveau primaire aux plus défavorisés. C'est la 5e République, avec le collège unique, qui instaurera un début d'égalité...sans uniforme.