entretien

« Thierry s'est senti trahi par Bernard Madoff »

Après le suicide de son associé Thierry de la Villehuchet, le cofondateur d'Access International Advisors répond à Eco89. Patrick Littaye dénonce les « carences » de la SEC (Securities and exchange commission). Le gendarme de Wall Street serait passé à côté de « l'Affaire Madoff », qui a poussé Thierry de la Villehuchet au suicide.

Bernard Madoff à New York le 17 décembre (Chip East/Reuters)

Quand avez-vous rencontré Thierry de la Villehuchet ?

En 1969, nous étions à Paris tous les deux. Il était à BNP-Paribas pour vendre des obligations. J'étais en charge de « corporate finance » là-bas. Je suis parti deux ans après. Lui est resté jusqu'en 1981. Puis, il est parti pour les Etats-Unis.

Nous avons créé Access International Advisors en 1994. Nous l'avons lancée l'année d'après. On se rendait compte que la gestion alternative avait de l'avenir. La gestion alternative consiste à utiliser de nouveaux instruments et de nouvelles techniques de gestion, comme la possibilité d'emprunter des titres à découvert par exemple, pour développer les ventes de titre. Alors que la gestion traditionnelle consiste à acheter des titres, des valeurs et des obligations, et à faire un pari sur l'avenir […], avec la gestion alternative, le client gagne de l'argent dans tous les cas de figure.

Comment fonctionne Access International Advisors ?

On sélectionne des hedge funds, des fonds de gestion alternative, que l'on proposait aux différents professionnels que nous pouvions connaître, ou plutôt qui venaient faire leur marché chez nous. Les fonds étaient placés dans 25 comptes de courtage. Luxalpha (où étaient placés les 1,4 milliard de dollars confiés, via Access International, par de grandes fortunes européennes à Bernard Madoff, ndlr) était l'un d'eux. D'ailleurs, il est devenu le plus important.

Comment se sont passées les premières années ?

Nous avions du mal à trouver notre place. On est parti avec deux crayons et on s'est demandé ce qu'on allait faire. Il y avait 36 positionnements possibles dans un métier comme celui-là. Le nôtre consistait à être grossistes. Les détaillants étaient les fonds de fonds, les fonds de gestion de fortune, tous les gens qui parlaient aux particuliers… Nous avons progressivement construit une plateforme de fonds que nous donnions à gérer à d'autres.

A Bernard Madoff entre autres ?

Madoff représentait au départ 20% de ce qu'on avait. Mais au fur et à mesure que la crise économique s'est précisée, vers mars 2007, Madoff est devenu de plus en plus gros, jusqu'à gérer 80% des fonds de nos clients. Tout simplement parce que les autres fonds, les fonds normaux, avaient baissé fortement. Madoff était le seul qui ne baissait pas.

Quand avez-vous commencé à travailler avec lui ?

C'était en 1996. Ce qui nous impressionnait chez lui était sa régularité. Chaque année, il atteignait des performances de 7-8% (de retour sur investissement, ndlr) parfois beaucoup plus, en fonction de la conjoncture. Pour moi, Madoff voyait le marché mieux que les autres. En tout cas, c'est ce que nous pensions. Comme « market maker » (courtier ou banque qui achète des titres qui ne trouvent pas preneur pour les revendre, créant ainsi un marché), il passait, dit-il, entre 200 000 et 500 000 ordres par jour […] Il avait une vue de marché extraordinaire. […] Je ne sais pas quand il a commencé à dérailler. Jusqu'au jeudi fatal (11 décembre, date de la révélation du scandale, NDLR), on le bénissait tous les jours.

Ces performances extraordinaires, même par temps de crise, ne vous ont-elles pas mis la puce à l'oreille ?

Non. Techniquement, tous les rapports décrivaient parfaitement comment il marchait. Rien, absolument rien ne laissait présager qu'il avait mis en place ce système de fraude. Par ailleurs, nous ne pouvions pas imaginer une seule seconde que le contrôle des pouvoirs publics américains connaitrait de telles carences. Ces contrôles étaient en place depuis la création de son entreprise en 1960.

Et Thierry de la Villehuchet lui faisait confiance aussi ?

Thierry lui faisait entièrement confiance. On n'avait qu'une trouille, c'est que Madoff nous mette à la porte. Franchement, j'aurais préféré qu'il le fasse.

Quels sont les contrôles que vous, Access, avez mis en place pour vous assurer de la régularité des transactions entre vos clients et Madoff ?

Ce n'est pas notre job de contrôler. Nous, on vérifie que les gestionnaires ne dérivent pas dans leur gestion. On ne voyait que les avis d'opéré (bordereau remis par l'intermédiaire financier à son donneur d'ordre pour l'informer que l'opération d'achat ou de vente a été réalisée, ndlr). On les épluchait et on pensait que la SEC (Securities and Exchange Commission) faisait le reste.

Donc il n'y avait aucun contrôle de votre part sur la manière dont les fonds étaient gérés par Madoff ?

Non.

Comment expliquez-vous que la SEC, le gendarme boursier américain, n'ait pas réussi à épingler Madoff malgré des contrôles répétés ?

Il faudrait leur poser la question. Comment les mecs ont loupé 50 milliards de dollars ? Ça pour moi, c'est sans doute le plus formidable des mystères. J'aimerais bien avoir la réponse.

Comment avez-vous réagi à l'annonce du scandale le 11 décembre dernier ?

Thierry m'a passé un coup de fil un soir, pendant un dîner. J'étais en Europe. Il m'a dit de prendre un verre d'eau. […] Pour nous, ça a été un désastre. Comme il (Madoff) avait été le seul à marcher en 2008, nous lui avions fait confiance. Thierry a eu un sentiment de trahison. Nous cherchions à l'époque des raisons de sourire. A partir du moment où tout le monde s'est fait avoir, nous n'avions pas plus de raisons que d'autres de désespérer. Mais un jour, Thierry a reçu un coup de fil : « Vous êtes grillés », lui a dit son interlocuteur. Je pense qu'il a eu le sentiment que toutes les portes s'étaient fermées.

Alors que cette « Affaire Madoff » prend une tournure tragique, que ressentez-vous ?

Je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi de vivre ce que je vis. Je ressens une incompréhension totale. Une stupéfaction totale. Madoff abreuvait les gens de conseils… On ressent des moments d'angoisse. Mais il n'y a que les imbéciles qui n'ont jamais peur. Il faut souligner que tous nos investisseurs ont été fantastiques. La vie reprendra son cours tôt ou tard.

3 commentaires sélectionnés

Portrait de sup. à la demande du riverain 29 juin

De Waldo

bye bye ... | 20H50 | 28/12/2008 | Permalien

la mort d'un homme est toujours tragique.

Mais je ne plaindrais pas ceux qui ont tout perdu, particuliers ou « associations ». Car ils ont bénéficié pendant des mois sinon des années des rendements de cette pyramide. Leurs larmes actuelles ne doivent pas cacher ces faits.

Portrait de EntreprendreKESSDONK

De EntreprendreKESSDONK

Veilleur de Jours Meilleurs | 21H26 | 28/12/2008 | Permalien

La mort d'un homme quelle qu'en soit les causes est toujours un drame. Même le suicide notre ennemi ne devrait pas, chers commentateurs « humanistes anti-capitalistes », vous rejouir …

Mon commentaire porte sur l'organisation du marché du conseil en finance que je connais un peu. Depuis quelques décennies des réseaux divers se sont développés de conseils indépendants (ou se disant comme tels) qui n'avaient comme autre fonction que de récolter des patrimoines (auprès d'un bon réseau relationnel, de gens qui vous font confiance …) et vendre des produits financiers « fabriqués » par d'autres.
Au bout du compte le marché financier s'est organisé de la même manière que le monde industriel, une succession de sous-traitant ; grossistes, semi-grossistes édulcorant par la même la chaîne de responsabilité.

Le pauvre (c'est une formule…) père de famille qui veut mettre à l'abri ne serais-ce que 50 K€ fais confiance à un conseil dit « indépendant ». Celui-ci en fait ne contrôle rien du tout mais fait confiance à celui qui lui a vendu le produit qui lui-même ne contrôle rien du tout etc …
C'est tout le système de la distribution des produits financiers qui de FCP (fonds commun de placement) en cascade de FCP, fait qu'on ne sait plus du tout où on en est …
Faites le test de demander (en lettre AR) à votre banque ou conseil financier où les fonds que vous lui avez confié sont investis in-fine (c'est à dire dans quelles ENTREPRISES exactement).
SURPRENANT, je l'ai fait ! ! ! ! !
Votre banque ne pourra répondre car les fonds est constitué de part d'autres fonds eux-mêmes constitués d'autres fonds.
Quelle économie réelle au bout du compte ? ? ?
MYSTERE ET BOULE DE GOMME

Portrait de zorbek

De zorbek

07H54 | 30/12/2008 | Permalien

Et voila un « success story » expliqué en quelques mots : « Ce qui nous impressionnait chez lui était sa régularité. Chaque année, il atteignait des performances de 7-8% parfois beaucoup plus, en fonction de la conjoncture. Pour moi, Madoff voyait le marché mieux que les autres. En tout cas, c'est ce que nous pensions ».

Effectivement, le génie de Madoff a été de bâtir soigneusement son image dans ses relations, pour en arriver à être perçu comme celui qui voyait le marché mieux que les autres, et c'est ainsi qu'il a grugé tout le monde. La vraie question pour moi reste de savoir si la SEC aurait pu intervenir : il y a fort à parier que ce sont justement ceux qui se sont fait plumer qui auraient hurlé le plus contre des contrôles éventuels sur leurs profits.

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