Temoignage 24/12/2008 à 19h26

L'Ukraine au bord de la faillite : chronique du ras-le-bol ordinaire

François Majorelle | Expatrié en Ukraine



Les salariés de la boulangerie manifestent le 24 décembre à Kiev (Konstantin Chernichkin/Reuters).


Résidant en Ukraine depuis quinze ans, marié à une Russe et travaillant actuellement dans une entreprise locale, ce riverain de Rue89 a accepté de nous livrer ce témoignage, sous pseudonyme.

« Si le pays n'est pas encore en faillite, c'est tout comme », écrivait mardi le quotidien français La Tribune. Les chiffres sont alarmants : en un an, la production industrielle a chuté de 29% et le PIB de 14,4%, alors que le taux d'inflation doit dépasser 20% sur l'ensemble de l'année et que la monnaie nationale a perdu près de la moitié de sa valeur face au dollar.

Une manifestation a regroupé 5000 personnes à Kiev pour réclamer le maintien des salaires. Leurs banderoles disaient « non à l'appauvrissement des gens » et « la patience n'est pas illimitée ».

En Ukraine, la notion de faillite n'existe pas comme en Occident, quand l'Etat ne peut par exemple payer le salaire de ses fonctionnaires, il ne paye pas.

Depuis l'indépendance en 1991, la société ukrainienne est duale. Dans l'économie officielle, médecins, enseignants gagnent officiellement 200 dollars par mois (la devise nationale est la grivna, mais tout est calculé en dollars). Dans l'économie parallèle, ils vendent leurs soins, le droit de passer des examens, de vendre des diplômes. L'exemple le plus courant est évidemment celui des policiers qui, systématiquement, font payer les amendes de la main à la main. Récemment, le journal Sivodnia publiait les tarifs pour gagner une affaire devant un tribunal par catégorie de juge et d'organe légal.

Inflation galopante : les produits alimentaires ont pris 30% en quelques mois

On est dans une situation assez semblable a celle de l'Argentine : l'Ukraine est une société latinisée, en proie a des crises cycliques cachées par un vernis social (c'est le pays au monde qui a le plus de professeurs d'économie dans son Parlement ! ), mais assise sur une logique de clans.

Personnellement, j'incarne ces 20% de la population qui appartiennent à la classe moyenne, vivent dans une grande ville (Kiev) et ont des revenus réguliers. Je ressens l'inflation sur les produits alimentaires : légumes, viande, produits laitiers ont pris 30% en quelques mois. Cette situation tendue, en nette aggravation depuis un trimestre, était latente depuis un an.

Les gens sont fatalistes, n'ont aucune confiance dans l'Etat. Ils s'adaptent, retombent dans la combine, monnayent leurs influences. Dans les campagnes, la débrouille, le fermage individuel, le petit commerce de détail permettent aux gens de survivre. Récemment la hausse la plus spectaculaire a été le quadruplement du ticket de trolley et du jeton de métro.

La population a été marquée dans les années 1990 par une inflation galopante et un cours de sa monnaie qui n'était pas sans rappeler l'Allemagne des années 1930. Le gouvernement s'efforce donc toujours d'éviter tant que possible la dégringolade de la monnaie par rapport au dollar : le cours s'établit aujourd'hui à 7,8 grivna pour un dollar, contre 6 début novembre et 5 mi-septembre.

Travavil au noir et petit business pour survivre

Les faillites de banques locales et russes, il y a dix ans, ont totalement annihilé la confiance dans les banques. Les banques occidentales essaient de s'implanter, mais dans un contexte de surcroit peu favorable. L'accès au crédit est possible mais à des taux rédhibitoires (entre 15 et 25%) et les garanties exigées sont complexes et très contraignantes pour les entreprises. On est à nouveau dans une logique de court terme, peu propice à l'investissement notamment dans l'immobilier qui s'écroule.

Il n'y a pas dans les faits d'assurance chômage. Dès qu'une personne perd son emploi elle en trouve un autre mal payé ou non, et partiellement au noir, qui, combiné à un petit business permettra de survivre. Situation classique de pays du tiers-monde.

Viktor Ioutchenko et la révolution orange incarnaient la possibilité de changer cet ordre des chose avec Iulia Timotchenko. Mais leur marge de manœuvre trop faible et leur manque de volonté de lutter contre la corruption donnent au citoyen de base un sentiment d'uniformité et d'inertie du système politique.

Le peuple ne se sent pas concerné par les problèmes d'adhésion à l'Otan ou par le conflit géorgien. Même la commémoration officielle de la famine artificielle de 1933 lors de la collectivisation forcée, qui a fait cinq millions de morts, s'est déroulée dans une relative indifférence.

La société ukrainienne n'est pas aussi structurée qu'en Occident avec ses contre-pouvoirs, ses syndicats, sa société civile ; un mouvement de masse n'est donc pas a envisager. Elle est très dominée par les intérêts de grands groupes financiers et les oligarques. En revanche, on peut comme il y dix ans envisager à nouveaux des flux migratoires vers les Etats-Unis, l'Allemagne, la Pologne et le Canada.

Photo : les salariés de la boulangerie manifestent le 24 décembre à Kiev (Konstantin Chernichkin/Reuters).

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  • pasukraine
    pasukraine
    la vie en ukraine et russie
    • Posté à 08h40 le 25/12/2008
    • Internaute
      la vie en ukraine et russie

    Je lis votre article fort intéressant, je vis moi même en Ukraine et travaille en Russie pour un grand groupe français donc dans des conditions correctes.
    Ce que vous relatez est inquiétant mais je peux vous dire qu'en dehors de Kiev la situation est bien plus grave. Aujourd'hui il devient risque de prendre les transports en commun dans des villes situées a 800 km de Kiev risque de ce faire agresser pour un téléphone portable une alliance etc.
    La pauvreté se développe a une vitesse inquiétante un exemple une amie de mon épouse comptable dans un établissement hospitalier gagne ce jour la somme de 750 grivnas soit environ 75 euros par mois ! ! ! !
    Comment vivre avec un enfant dans ces conditions et cela après 5 ans d'études supérieures, si ce n'est qu'en monnayant des services personnels lies au poste.
    Les personnes retraitées de l'administration ne peuvent pas percevoir leur retraite en une seule fois et doivent se déplacer et faire la queue au guichet pour percevoir au maximum 2000 grivnas soit 200 euros par versement maximum ! !
    les lois se succèdent interdisant le métier d'agent de change pour le réserver aux banques, imposant des taux de change pour l'euro de 9 grivnas a l'achat et 12 a la vente pour un taux officiel de 11,2 depuis une semaine. De plus maintenant les banques acceptent de vendre des dollars qu'à la personne qui ont un crédit en dollars dans leur établissement.
    Enfin tout cela n'est pas rassurant car personne ne sait ou cela va s'arrêter.
    Le système politique instable, et qui ne veut surtout pas que cela change, l'absence de réelle volonté de ce sortir du système de la corruption, le partage des forces sans réelle majorité, le nombre de personnes qui profitent de tout cela ne nous amènent pas a entrevoir un avenir serein.
    En ce jour de noël nous pouvons espérer que les dirigeants de ce pays pensent plus à ceux qui leur ont fait confiance qu'a eux même.

  • bifteack
    • Posté à 14h08 le 25/12/2008

    La Russie à bien compris qu'il fallait sortir des institutions mondial (fmi et autres ) pour sortir du marasme économique ou l'avais plongé l'après chute de l'Urss . L'Ukraine à pris le chemin inverse en essayant de ce rapproché et approché par les Usa, qui voulant maintenir la pression au frontières de la Russie on besoin d'un pays sous leur influence,la vielle stratégie de couler le pays, pour le maintenir sous son influence en rétribuant uniquement les gens au poste clé de l'état Ukrainien au service de la politique américaine donne le résultat actuelle accentuer par la crise mondial. Selon mon point de vue cela n'a rien à voir avec l'économie mais relève plus de la géo-politique.

  • nemo3637
    nemo3637
    Déchoukeur
    • Posté à 15h58 le 25/12/2008
    • Internaute
      Déchoukeur

    Le peuple ukrainien a énormément souffert du stalinisme et du nazisme. Comment ce riche pays, celui du « tchernoziom », n'a t-il pas pu se développer ? Les gens, malgré les massacres et les famines, sont souvent cultivés, intelligents, attachants.
    Lors d'un voyage, dans les années 70, dans la Crimée profonde, un épisode de la vie d'un kolkhose m'avait permis d'entrevoir l'absurdité du système capitaliste d'état imposé, aberrant, appelé « socialiste ». Les habitants de ce village géraient donc un kolkhose fait essentiellement de vergers. La production était bonne. Mais un jour le directeur eut une idée de génie : il décida de faire arracher tous les arbres (des pêchers) pour planter des abricotiers. C'était soit-disant plus rentable. Sur quelle base se fondait-il pour énoncer une telle affirmation ? Une humeur, plutôt. Et tout le monde arracha les arbres. Les champs n'étaient plus que plats déserts gris ocre. Le directeur se rendit en personne dans le kolkhoze voisin pour demander les nouveaux plants d'abricotiers. Quelle ne fut pas sa mauvaise surprise en entendant le responsable lui répondre qu'il ne lui cèderait aucun abricotier !
    Certes le kolkhoze en possèdait mais il préférait les garder !
    Le directeur rentra donc bredouille et les ex-vergers restèrent en jachère plusieurs années. Imprévoyance et gabegie. Manque de pratiques démocratiques, de concertation, habitudes d'obéissance envers le « bon » chef...
    Et pourtant ce pays est celui du grand Nestor Makhno - dont les icones ornaient encore l'intérieur de maintes habitations dans ces années-là - et des pratiques autogestionnaires qui se déroulèrent dans ces années 1917-1920 avant que les hordes de Trotsky eurent rétabli l'ordre étatiste.
    Malgré les épreuves, la raison tonne en son cratère et à travers résistances et luttes, les Ukrainiens trouveront la voie d'une recomposition sociale et économique adaptée aux vrais besoins.

  • JSMM
    JSMM
    retraité
    • Posté à 17h37 le 25/12/2008
    • Internaute
      retraité

    Etant en partie d'origine ukrainienne (comme l'indique mon patronyme : Maïboroda) je lis toujours avec intérêt les articles consacrés à ce pays.
    Ayant quelque connaissance de l'histoire de l'Ukraine et notamment des évènements qui ont accompagné la guerre civile (Makhnovtchnina) et l'instauration du communisme (famine-génocidaire) je n'en suis pas pour autant systématiquement anti-Russe.
    Les nouvelles qui parviennent d'Ukraine font en effet état d'un libéralisme sauvage et d'une évolution intérieure conforme aux vœux exclusifs des « pro-occidentaux » les plus forcenés, qui non seulement souhaitent une adhésion à l'U.E mais préconisent une intégration rapide dans l'OTAN.
    La « révolution orange », appellation contrôlée forgée par les officines de la C.I.A, et maniant les concepts de « démocratie » et de « liberté » mais surtout porteuse de capitalisme effréné, visait essentiellement à établir autour de la puissance russe « renaissante » un espace rapproché destiné à favoriser les intérêts des Etats-Unis, qui n'ont plus le prétexte de la lutte contre le communisme.
    L'Ukraine, éternel territoire tampon entre la vieille Russie et l'Europe occidentale, (ce qui soit dit en passant n'est pas le cas de la Pologne, terre catholique, depuis toujours hostile à la Russie et largement acquise aux thèses occidentales), conserve néanmoins, de par son histoire et de par sa culture, des liens encore assez forts avec l'Est pour qu'apparaissent des .... « résistances » au processus en cours. D'où les dissonances entre les politiques respectives de la belle Ioulia et de son Président Viktor.