Après Cohn-Bendit, Goldman, Action Directe et Bové, Julien Coupat sera-t-il l'incarnation de l'extrême gauche de sa génération ?

La chambre de l'instruction a rejeté la demande de remise en liberté de Julien Coupat, ce mardi après-midi. Elle donne donc raison au parquet qui avait fait appel, vendredi 19 décembre, de la décision du juge des libertés et de la détention d'accéder à la requête de celui qui est mis en examen pour « direction d'une association de malfaiteurs et dégradations en relation avec une entreprise terroriste ».
Cet ancien étudiant installé en Corrèze est soupçonné d'être à la tête d'un réseau d'extrême gauche ayant saboté les caténaires de la SNCF, début novembre.
Très attendue, cette décision implique que Julien Coupat, tout comme sa compagne de 25 ans, Yldune restera en détention provisoire. Sept autres proches sont aussi mis en examen, même si la justice a mis fin à leur détention provisoire.
En retenant la qualification de « terrorisme » au lieu de « dégradation d'un bien public », la justice installe un peu plus Coupat dans l'histoire médiatique de l'anticapitalisme, en France. On verra au procès ce qu'il en sera du dossier, que les avocats du couple, Mes Montagne et Terrel, prédisent des plus vides.
Coupat, parangon du gauchisme de cette décennie par le truchement des discours à charge de Michèle Alliot-Marie, aussitôt montée au front ? Ca reste à voir. Il n'empêche que, depuis le début des années 2000, aucune personnalité n'aura focalisé aussi durablement le triple regard de la justice, de la police et des médias.
Depuis mai 68, quatre autres personnages emblématiques avaient incarné l'anticapitalisme, générant un discours plus ou moins dénigrant de la part de la presse. Retour sur leurs credos et la trace médiatique qu'il en reste dans les archives de l'INA.
« Dany le rouge », un enfant des années 60
Né en 1945 dans le Sud-Ouest de parents juifs allemands réfugiés en France, Daniel Cohn-Bendit est un des leaders de la contestation étudiante de mai 68. La France entière se souviendra qu'il est allemand lorsque l'Etat lui interdira le territoire, espérant étouffer le feu étudiant alors que « Dany », en sociologie à Nanterre, fait l'aller-retour à Berlin.
En 1978, l'interdiction de pénétrer sur le territoire sera levée et Cohn-Bendit aura passé une décénnie auprès de la gauche libertaire et écologiste allemande. Côté terreau idéologique, on se rappellera qu'il avait choisi à l'âge de 14 ans la nationalité allemande pour échapper au service militaire. Puis qu'il avait milité un temps à la Fédération anarchiste avant de se dire « libéral-libertaire ». A l'époque, l'ORTF titrait « La France face à son drame ». (Voir la vidéo)
Pierre Goldman, « assassin » et « victime » des seventies
De Pierre Goldman, on a retenu une autobiographie qu'on retrouve dans pas mal de bibliothèques un peu versées à gauche : « Souvenirs obscurs d'un juif polonais né en France », qui remonte à 1975. Né à la fin de guerre, le demi-frère du chanteur Jean-Jacques Goldman, passe aujourd'hui pour un intellectuel engagé à l'extrême gauche dont certains disent qu'il aurait basculé dans « la délinquance ».
Comme le montre le reportage ci-dessous, réalisé après son assassinat à bout portant en 1979 à Paris, le discours des médias et du pouvoir de l'époque fluctue à l'égard de cet ancien des Jeunesses communistes qui avait rejoint un temps la guerilla au Vénézuela. Plusieurs versions ont circulé sur sa mort : l'une évoque une liquidation pour le compte des services secrets français. (Voir la vidéo)
Action directe : la « vraie » ultragauche des
années 80
2008 aura été marqué par le retour de Jean-Marc Rouillan en prison, vingt-deux ans après l'assassinat de Georges Besse, patron de Renault, abattu sur un trottoir en 1986. A cette époque et pour toute la décade, « AD » reste le symbole de l'extrême gauche, version violente et « luttarmiste ». Notamment à partir de l'été 1982, date à laquelle l'organisation est officiellement interdite par décret. Période qui voit le groupe se radicaliser.
Ceux qui furent à l'époque les avocats de Rouillan, Ménigon, Aubron ou Cipriani, nuançaient récemment sur Rue89 la densité intellectuelle de ce petit groupe qui se réclamait des anarchistes espagnols et des méthodes de guérilla. Leurs cibles : les symboles de l'Etat et du capitalisme.
Sur ces images de l'époque, qui montrent la fermeté à leur égard, on redécouvre la substance du communiqué par lequel ils signent l'assassinnat de Besse : « frapper au cœur même de la contradiction la plus forte au sein du consensus général de pacification et d'exploitation ». (Voir la vidéo)
José Bové, l'altermondialisme « jovial » des 90s
Changement de ton avec les années 90 et le passage au substrat altermondialiste. Pas question de poursuivre pour « terrorisme » le leader de la Confédération paysanne (55 ans aujourd'hui) lorsqu'il séquestre des représentants de l'Etat dans une préfecture ou quand il démonte un Mc Do. Question lexique, l'histoire retiendra plutôt le retour de termes comme « désobéissance civile », pour légitimer l'arrachage de cultures OGM, par exemple.
Côté images d'archives, on note un regard plutôt bon enfant des médias à son égard, nombre de journalistes l'interviewant sur sa « sérénité » à quelques minutes d'entrer en prison après avoir perdu son procès en appel. Nous sommes en 2002, trois ans après l'épisode du Mc Do, quand David Pujadas ouvre sur « la grande parade de José Bové », arrivé à sa prison précédé d'un chapelet de tracteurs et de voitures. Avec le soutien de la gendarmerie qui ouvre la voie, même si Bové dénonce, lui, « une justice politique ». (Voir la vidéo)
Cinq ans plus tard, Bové se présentait à l'élection présidentielle de 2007 et engrangeait 1,32% des voix.
Photo : Daniel Cohn-Bendit, Pierre Goldman, Nathalie Ménigon et José Bové (DR).





















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De Thomas GREDAT
| 21H34 | 23/12/2008 |
Julien Coupat « Danny-le-Rouge » des années 2000, voire fils spirituel de Jean-Marc Rouillan ? C'est faire de l'alliotmarisme à l'envers !
Dany Cohn-Bendit s'est illustré dans des circonstances exceptionnelles, au point de devenir LE visage de mai 68. Il était l'un des leaders des étudiants, et n'a pas fait grand chose (disons-le comme ça) pour échapper à sa médiatisation. Mai 68 est une page de l'histoire de France, et chaque fois qu'on l'évoque on est obligé de parler de lui.
Pierre Goldman n'a pas reculé devant l'action violente, même si l'on n'est pas sûr qu'il ait du sang sur les mains. Son escapade au Vénézuéla ayant tourné à l'eau de boudin, il s'est vengé de sa déception en y commettant son premier braquage. Arrêté après l'affaire du boulevard Richard-Lenoir, à laquelle sa participation reste incertaine, il a su attirer l'attention des media, des intellectuels et, finalement, du peuple, notamment grâce à son bouquin.
Les membres d'Action Directe sont allés plus loin. Ils ont tué, délibérément, de sang-froid, pour leur cause.
José Bové a commis aussi des actes radicaux et concentré sur sa personne l'attention des media. Le « démontage » du Mc Do de Millau a fait de lui une star, il s'est activé à le rester.
Et Julien Coupat ? Bien peu de points communs avec les autres, malgré les apparences. Pas de page d'histoire, pas de braquage, pas de meurtre, pas d'action violente. Et, contrairement aux précédents, aucune tentative pour attirer l'attention des media.
Il y a des dégâts matériels dont il est peut-être coupable. Mais l'enquête n'a toujours pas dégagé de preuves ou de témoignages irréfutables. Julien Coupat est présumé innocent, et n'a rien revendiqué. Rien à voir avec le radicalisme d'un Goldman ou d'un Rouillan.
Quant à sa médiatisation, il n'en est pas l'artisan. Il doit sa notoriété à la sinistre de l'Intérieur. Et les déprédations de matériel qu'il est censé avoir commises ont été abusivement qualifiées de « terrorisme ». Bref, Julien Coupat ne semble pas avoir le charisme d'un Cohn-Bendit ou d'un Bové.
Ceux dont il est question ont activement oeuvré à leur propre notoriété et sont parfois allés très loin dans leurs actes. Julien Coupat est instrumentalisé par la police et le ministère.
Un avatar de plus de la méthode Sarkozy : on monte le soufflé, mais, par définition, il n'y a rien dans le soufflé. Cet acharnement risque de se retourner contre ses auteurs : Julien Coupat ne sera peut-être jamais un leader politique, mais on est en train d'en faire un martyr.
Et les martyrs sont la providence des causes.
De MATA H
Assistante de Direction Médicale | 21H37 | 23/12/2008 |
Je suis d'accord sur le fait que ce délit ne devrait pas être qualifié de terroriste mais plutôt de dégradation de bien public. Cependant ne pas oublier que Julien Coupat, à 34 ans, commet ses frasques avec les sous de Papamaman, n'étant pas autonome. Il me paraît donc disproportionné de l'élever au rang de Dany Cohn Bendit ou José Bové qui ont toujours fait preuve de réflexion, eux !
De sinclair
07H44 | 24/12/2008 |
Amalgame curieux. Quel rapport entre Coupat Yldune et leurs amis avec les figures ultra mediatisées citées ?
De Courageux-Anonyme
07H56 | 24/12/2008 |
On s'attarde sur les personnes, mais on laisse le principal de côté.
Le gouvernement se fabrique médiatiquement un nouvel ennemi, l'ultra gauche, des cellules anarcho-autonomes : des terroristes. Tout ça sera bien pratique pour plus tard, en ces temps de crise, des grosses manifestations, des émeutes, peuvent toujours avoir lieu, mais on pourra réprimée tout ça impunément. Il suffira de ressortir le vocabulaire, les étiquettes inventés pour que l'opinion publique accepte qu'on tape et arrête à tout va, après tout ce ne sont que des terroristes.
Par contre ils jouent avec le feu, un ennemis inventé peu très vite devenir réel.
De Chloé Leprince (auteur)
Rue89 | 07H58 | 24/12/2008 |
Bonjour Sinclair
le rapport, c'est le traitement que la Justice et le gouvernement (et, en certains points, les médias) font de ce couple, présenté soudain comme une double incarnation soudaine de l'extreme-gauche.
Ils nous semblait donc intéressant de prendre un peu de champ et de regarder le discours que les médias (a la faveur de ces images INA par exemple) nourrissaient pour d'autres figures. On s'est en effet rendu compte que la mémoire collective (telle que faconnée par les médias, j'insiste) aura retenu essentiellement une figure (un épouvantail, selon) par décénie. Pour les années 2000, on peut se demander si le gouvernement n'est pas allé « chercher sa figure ».
Cela n'implique pas d'amalgame mais plutôt le souci de se demander si le gauchisme tel qu'il nous est présenté (terrorisme etc) n'est pas, aussi, une construction collective. Un peu comme si l'époque avait besoin de se créer des « bouffons du roi » du côté de l'anticapitalisme…
De Chloé Leprince (auteur)
Rue89 | 07H59 | 24/12/2008 |
Bonjour
c'est exactement le sens de cet article : au dela des parcours et eventuellement des actes (l'enquete est en cours, le proces encore tres loin), il est intéressant de voir la fabrication d'un ennemi… et de voir qu'il n'est finalement pas tres nouveau comme le montre le décryptage du discours depuis 1968, décénie par décénie.