Temoignage

Mardi, j'ai retrouvé Moussa, mon voisin malien handicapé, mort

Un riverain de Rue89 va porter plainte contre le Samu et l'hôpital pour « non-assistance à personne en danger ». Voici pourquoi.


Au Rex Club, à Paris, en 1999 (Philippe Lopparelli/TF)

Un de nos riverains, un cuisinier qui vit dans le quartier de Belleville, à Paris, nous a fait parvenir ce récit, samedi. Il s'apprête à porter plainte pour « non assistance à personne en danger » contre les services sociaux, le Samu et l'hôpital qui avaient la charge de Moussa, son voisin malien depuis un peu plus d'un an. Il l'a retrouvé mort, seul, dans sa salle de bains, mardi dernier, au retour d'un séjour à l'hôpital « parce que tout le monde a lâché prise, s'est déresponsabilisé ».

Mardi dernier, Moussa est mort de froid. Dans un appartement, à Paris, dans mon immeuble. Moussa est infirme des jambes, il se balade dans un fauteuil. Non : il se baladait dans un fauteuil.

Depuis quelques jours, il tombait de son lit, de son fauteuil, deux à trois fois par jour. Il appelait mon voisin et mon voisin le relevait. Il lui demandait : « Ça va ? » et il lui répondait qu'il allait prendre une douche.

Son handicap était survenu après un accident de travail : il était laveur de vitres et il est tombé d'un échafaudage. Il avait vécu dans un centre et tous (médecins, psy et assistance sociale) avaient convenu que Moussa était assez autonome pour vivre seul.

Un cri primal de survie

Un jour, j'étais chez moi et j'ai entendu vers 22 heures Moussa appeler mon voisin en hurlant. C'était un cri primal de survie, nous y sommes allés et j'ai vu cet homme ramper et hurler, couvert de sang. Je lui ai parlé : « Moussa, nous allons appeler
les pompiers, tu ne peux pas continuer comme cela. » Il m'a dit : « Non, relevez moi, je veux prendre ma douche. »

J'ai répondu que non, qu'il fallait qu'il soit pris en charge par des services spécialisés. J'ai appelé les pompiers et j'ai regardé son appartement : pas de table, il mangeait sur son évier. Le lit, soi disant un lit médical, était bon quand on se casse une jambe mais pas pour son handicap : pas de barrières, trop petit pour sa corpulence. Il y avait un drap déchiré, ni couette ni couverture. Sa chaise était à moitié bloquée, pas de lumières dans la pièce, le chauffage éteint.

Les pompiers arrivent et le remettent sur son fauteuil après les questions d'usage (comme une litanie : « Ça va ? », « oui, je veux prendre une douche »). Ils lui nettoient les pieds et ils repartent. Je commence à parler à Moussa et je lui demande si tout est ok. Là, il me dit : « Enlève-moi les ampoules parce que cela coûte cher l'électricité. » Je lui réponds que non, qu'il lui faut de la lumière.

Il n'ira pas a l'hôpital car il n'est pas blessé

Nous rentrons chez nous et à 2 heures, nous entendons encore ce cri et nous accourrons. Moussa par terre… on recommence. Je rappelle les pompiers et ils reviennent. Je leur demande de l'emmener à l'hôpital mais ils refusent car, me répondent-ils, il n'est pas blessé.

On s'aperçoit que le chauffage est éteint, nous le rallumons et j'engueule Moussa. Nous repartons, intrigués et craignant le pire, mais nous repartons. Vers 10 heures du matin, j'appelle son assistante sociale. Elle n'est pas là, mais j'ai une autre personne qui me demande plus ou moins de quoi je me mêle et m'assure que Moussa va très bien et que je m'inquiète un peu trop.

Vers 11 heures, encore ce cri. J'y vais et je sais à quoi je dois m'attendre. Le sempiternel « Relève moi, je veux prendre une douche. » Le chauffage est éteint, je le
rallume. J'appelle le Samu, j'explique (un peu excédé, c'est vrai) la situation. Cette brave dame me répond qu'il faut que j'appelle les pompiers et que, franchement, elle perd son temps avec moi et que des choses plus graves se passent. Bienvenue dans le monde réel.

Je n'ai qu'à m'en occuper. Ah bon ?

Je rappelle son assistante sociale et rebelote : ils ne peuvent rien faire. Madame
X n'est pas là. Je n'ai qu'à m'en occuper. Ah bon ? Les pompiers reviennent, à peu près les mêmes, et là ils prennent conscience du problème. Ils seront les seuls, d'ailleurs.

Nous en parlons et ils commencent à lui poser des questions : quel jour sommes-nous ? Quel mois ? Quelle année ? Que des réponses fausses : pour lui, nous étions dimanche au mois de mars 2006. Son nom, il le connaissait à peine et encore moins son adresse.

Le Samu arrive et moi j'étais fier de moi : ils allaient voir qu'il n'allait pas bien, il serait pris en charge à l'hôpital. Nous étions jeudi et, chaque jour passant, nous nous disions : « C'est bon, Moussa est pris en charge, soigné et tout va bien. »

Le dimanche matin, je descends et je vois que Moussa est de retour. Je vais voir mon voisin et il me dit qu'il lui a parlé et a mis le chauffage. Lundi passe. Mardi matin, mon voisin est inquiet, le rideau est toujours fermé. Il frappe, rien, le silence. Il appelle les pompiers.

Mort de froid, par terre, dans la salle de bains

Les pompiers arrivent et forcent la porte. Moussa était par terre et mort. Mort de
froid, il avait éteint le chauffage et il était dans la salle de bain.

Moussa va être enterré dans la terre de ses ancêtres, le Mali. Et une enfant de 6 ans va voir son père, qu'elle n'avait jamais vu, arriver dans un cercueil.

Dès que l'enquête sera terminée, j'ai décidé de porter plainte avec l'aide d'une association de Maliens, contre l'hôpital, son assistante sociale, le Samu. Pour non assistance à personne en danger.

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7 commentaires sélectionnés

Portrait de Waldeck

De Waldeck

Naufragé en Sarkoland | 19H43 | 22/12/2008 | Permalien

Là, Thierry, on touche un point difficile :

Peut-on contraindre une personne à se soigner, malgré elle ?

Apparemment Moussa refusait le chauffage, la lumière et il est très difficile de se substituer aux malades qui lâchent prise, comme dans son cas.

Tu as bien agit, mais je pense que le SAMU, les Pompiers et les services sociaux (du moins, ceux de « terrain ») font leur taf, dans notre « monde réel » comme tu dis.

Porter plainte ne ferait qu » accabler des acteurs majeurs au secours de la détresse (lis les articles de Patrice Pelloux dans Charlie Hebdo, tu comprendras, même si pour toi c'est dur ! ).

Portrait de la-grande

De la-grande

Etudiant | 21H20 | 22/12/2008 | Permalien

Comme si ce n'étais pas le cas avant…
Sarko est quelqu'un que je méprise mais il faut arrêter de lui attribuer tous les malheurs du monde, cela fait bien longtemps que l'exclusion existe et que les services d'aides n'ont plus le temps de correctement s'occuper des personnes dans le besoin, c'était le cas avant Sarko et ce le sera après.

C'est la deuxième fois que je lis un article comme celui ci sur rue89, on s'éloigne du journalisme et on se rapproche de Jean Pierre Pernaud…
Ok ce texte fais réfléchir mais n'apporte rien, aucune étude, aucune solution, à part la petite larme à l'oeil qui s'effacera bien vite quand on retournera à nos débilités quotidiennes.

Et puis n'importe qui peut écrire un tel texte, ce n'est pas du journalisme c'est de l'émotionnel de bas étage, mais bon depuis que je lis rue89 cela semble être une habitude ici de remplir des pages avec des sujets baclés.

Portrait de comptesuprimé30

De cronos

hestia | 21H25 | 22/12/2008 | Permalien

Merci Thierry pour ce témoignage sur notre société.

Porter plainte ?
Je ne sais pas ce que donnera ta plainte.
Les personnes qui auraient du s'occuper de Moussa ont des obligations de moyens et non de fins.

Ne me saute pas dessus en lisant cela.
Ont elles mis en place tous les moyens pour permettre à Moussa de ne pas mourir ?
Voilà ce que le juge (si le proc ne classe pas) devra trancher.

Si tu savais comme le personnel social, médical redoute de voir mourir un enfant qui vit dans une chambre d'hôtel insalubre et au chauffage déficient : mais ils n'ont pas d'autres logements à offrir à cette famille.

Un gosse , une famille qui meurt dans des hotels insalubres, un handicapé, un malade psy , une personne agée qu'on laisse rentrer chez lui dans des conditions inhumaines c'est la France d'aujourd'hui.

Je ne veux pas défendre les personnels médicaux, sociaux : mais quelles propositions pouvaient ils faire pour sauver Moussa ?
Pas de place dans les hopitaux , les CHRS….
Ils font avec les moyens qu'on leurs donne.
C'est à dire : aucun !

Je n'excuse pas, Thierry mais j'essaie de te faire comprendre que les vrais coupables ne sont pas les acteurs mais les décisionnaires.

Merci de ce que tu as fait pour Moussa.

Portrait de Jean-Jacques Louis

De Jean-Jacques Louis

23H17 | 22/12/2008 | Permalien

Bravo et merci, Thierry. Tu n'as pas sauvé Moussa mais au moins as-tu essayé et, en tout cas, tu n'as aucun reproche à te faire. Je crois aussi qu'on n'a aucun reproche à adresser aux services sociaux : dans une ville, c'est difficile. Trop de demandes, trop peu de ressources.

Dans mon village (Heist-op-den-Berg en Belgique), le service social OCMW fait bien son boulot et personne n'est jamais mort de froid ni de faim ni d'aucune misère. Et pourtant nous avons des pauvres et des réfugiés de toutes les guerres de ce monde maudit. Mais c'est là leur chance : Heist-op-den-Berg est un village. Ni pauvre ni riche mais à dimensions humaines. C'est ce qui manquera toujours aux villes.

Portrait de Gregthebegue

De Gregthebegue

ploppeur de plop | 02H23 | 23/12/2008 | Permalien

Très bon article démontrant (comme si c'était encore nécéssaire), à grand renfort de sentimentalisme, la vague de bien-pensance qui noie de plus en plus l'occident, qui pousse à l'ingérence en son nom et qui ne peux concevoir un drame que comme résultant d'une faute d'un coupable physique.

Le sentimentalisme est évident tellement il dégouline (le pauvre malien, l'infirme, le cri primal, le petit enfant qui n'avait jamais vu son père, etc). C'est un style d'écriture, souvent repris par ce que certains décrivent comme une « gauche bobo », mais qui je pense est plus répandu et qui est diffusé sans limite ou presque par les média dits d'information, qui ont compris que le sensationnel et l'émotion vendent mieux que l'information brute, sans jugement, sans opinion.

La bien-pensance qui en résulte (tout naturellement car qui oserait critiquer l'émotion ! ), tranforme toute victime en héro et tout coupable en tyran meutrier, comme si l'être humain avait développé non pas un esprit commun mais un corps commun.

Bien sure, l'humanité dans son entier devant se lier, d'un cri (presque révolutionnaire ? ) commun contre ce(s) tyran(s), elle doit alors faire tout son possible pour purger la terre de ce fléau. Sous pression populaire (encore une minorité, très TRES vocale, mais grandissante), la politique se doit de surfer sur tout cela et bien sûre, malgré certaines résistances, l'ingérence est la seule réponse à long terme.
Concretement ? Un homme veux éteindre son chauffage, vivre dans l'obscurité ou prendre une douche, le tout chez lui. La réponse d'un voisin est « non ». Ce « non » signifie tout simplement « ma vision de la réalité est la seule valable, la tienne est fausse, vulgaire ou aggressante pour la mienne, je te retire donc ta réalité et t'impose la mienne, contre ta volonté ». Nous savons tous ou mène ce genre de « non » quand il est porté à grande échelle…

Ensuite bien sûre, viens le moment de régler les comptes, car toutes cette culture de l'émotion ne peux en aucun cas rester sans coupable, une figure de l'état ou du pouvoir si possible. Le Samu, les pompiers, les flics, etc.
En aucun cas Mr. Moussa ne peux être coupable de sa propre mort ? Le Samu, les pompiers, QUELQU'UN aurait du le prendre en charge, même contre son gré ! Mais non, la victime est et doit rester un héro, il faut donc maintenant faire un procès, punir et surtout faire pleurer…

Personellement, même si la mort de cet homme reste dramatique, l'article est le reflet des clichés régurgités chaque jour dans les médias, blogs ou autres et me fait presque vomir.

Elle me fait également peur car elle manipule tellement le lecteur que ne pas être d'accord reviens à être inhumain, raciste, meutrier ou je ne sais quoi. Ce crachat de sentimentalisme sur la place publique, au rythme ou il se développe, musèle encore plus la liberté d'expression que n'importe quel dictateur ou religion n'a jamais pu le faire…

++

Portrait de jorge_Atlan

De jorge_Atlan

02H27 | 23/12/2008 | Permalien

Je ne peux augurer d'une situation que je ne connais pas, néanmoins a bien lire l'article, il me semble que la personne faisait preuve d'un certaine nombre de signe clinique de désorientation. Ce qui entraine une hospitalisation pour déterminer d'où cela provient.
D'autre part il es dévolu aux services sociaux d'intégrer une personne handicapée dans un environnement adapté.
Il est flagrant que nous sommes face a une défaillance des différents services intervenants.
Cela n » a rien pour m'étonner, sachant que je viens d'être témoin d'une autre défaillance des services d'urgences. Là l'incompétence était flagrante.
Le SAMU était un service de pointe qui faisait l'honneur de la France, aujourd hui, malgré l'énergie et la volonté de maintenir a flot un service de qualité, nous voyons ce service sombrer corps et bien. Alors cumulé de tels caractéristiques d'exclusion ne pouvait mener qu'a cette terrible fin.
J'ai mal pour cet homme qui est mort seul, et pour tous les suivants.

Portrait de Waldeck

De Waldeck

Naufragé en Sarkoland | 09H13 | 23/12/2008 | Permalien

Bravo les premiers de la classe !

Je ne sais pas si parmi tous les auteurs de commentaires certains ont déjà pratiqué l'assistance aux victimes, mais on se croirait sur un forum des entretiens de Bichat.

Je ne mets pas en cause l'émotion sincère de Thierry, ni sa révolte légitime, mais revenons quelques jours en arrière, le tollé, quand il a été question de placer les SDF du Bois de Vincennes dans des asiles, et ce, de gré ou de force…

On est souvent désarmé devant la détresse, mais Moussa, vous l'auriez recueilli chez vous ?

Reprenez la lecture des articles de Patrice Pelloux dans Charlie Hebdo ou celle des évangiles, messieurs les Pharisiens

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