A debattre 21/12/2008 à 12h05

Nées en zone de non-droit, des jumelles troublent l'ordre public

Mutageneses"
Charles Muller | Agitateur depuis 1968

Le lobby conservateur-religieux, qui plaide pour l’attribution d’état-civil aux embryons et foetus expulsés en raison de fausses couches ou malformations, se félicitera probablement quoique contradictoirement de l’arrêt n° 1285 du 17 décembre 2008 de la cour de cassation (première chambre civile).

En 1998, Sylvie M. apprend qu’elle n’a pas d’utérus et ne pourra donc jamais enfanter. Avec son mari Dominique, elle a recours à une mère porteuse américaine, qui porte un embryon conçu à partir des spermatozoïdes du père et d’un don d’ovocyte. Deux jumelles naissent en octobre 2000.

Par un jugement antérieur, la Cour suprême de Californie avait conféré à Dominique la qualité de père biologique, et à Sylvie le statut de mère légale de tout enfant devant naître de la mère porteuse. Les certificats de naissance américains ont été établis conformément à cette décision.

De retour en France, les époux souhaitent transcrire ces faits sur l’état-civil. Mais l’acte est refusé. L’affaire va en première instance, puis en appel. L’arrêt de la cour d’appel du 25 octobre 2007 ne voit pas d’objection à la transcription d’état-civil, qui lui semble nécessaire pour l’intérêt supérieur de l’enfant. Mais le procureur général ne l’entend pas ainsi et le ministère public se pourvoit en cassation.

La cour de cassation vient donc de reconnaître le bien-fondé de cette démarche pour deux motifs :

« Vu l’article 423 du code de procédure civile, ensemble l’article 16-7 du code civil ; attendu qu’aux termes du premier de ces textes, le ministère public peut agir pour la défense de l’ordre public à l’occasion de faits portant atteinte à celui-ci ; que, selon le second, toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui est nulle. »

Le premier attendu est évidemment cocasse, puisqu’on se demande quel trouble à l’ordre public représente la reconnaissance d’un enfant. On voit en revanche très bien le trouble à l’ordre privé que l’Etat provoque avec ses manies paperassières.

Quant au second attendu, c’est la simple application de l’interdit de gestation pour autrui (mère porteuse) que le lobby conservateur-religieux avait réussi à faire entrer dans les lois liberticides dites de bioéthique, qui gèrent actuellement les corps des citoyens français.

Tout cela serait risible si deux parents et leurs deux enfants ne faisaient les frais de cette alliance sordide d’une morale particulière et de son bras séculier. La révision des lois de bioéthique (prévue en 2009 mais repoussée en 2010 aux dernières nouvelles) sera décidément l’occasion de dénoncer l’ensemble de ces interdits et de combattre pour les libertés individuelles, à commencer par la plus immédiate et la plus évidente : la liberté de disposer de son corps comme chacun l’entend.

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Mutageneses
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  • LiiLou
    LiiLou
    étudiante en devenir, sauveuse (...)
    • Posté à 13h09 le 21/12/2008
    • Internaute 62316
      étudiante en devenir, sauveuse (...)

    Je ne suis pas du tout d’accord avec la conclusion péremptoire de l’article : « La liberté de disposer de son corps comme chacun l’entend ».
    Comment dire ça de manière aussi catégorique quand on sait tout ce que cela peut recouvrir ? L’euthanasie, le suicide, toutes les formes de tortures, de sado-masochisme... La liste est sans fin. Rappelez vous ce fait divers sordide de celui qui un jour répondit à une petite annonce pour se faire manger !
    Sérieusement on ne peut pas être aussi libéral, pour plusieurs raisons :
    Comme l’a dit Oui ben non la loi est censée préserver l’intérêt général. Sauf que l’intérêt général ce n’est pas du tout la somme des intérêts particuliers, chose que tout le monde sait, mais qu’on aime bien oublier.

    Se dire je suis libre de disposer totalement de mon corps, sans aucune limite, est une porte ouverte à bien trop de dérives (et l’homme est friand de dérive). On ne peut évidemment pas traiter de la même façon une mère porteuse qui fera commerce de son corps (ce qui est jusqu’à présent interdit par la loi. Si nous aussi humain, devenons officiellement et explicitement objet de consommation ça devient désespérant) d’une personne en phase terminale qui demande l’euthanasie. Tous ces cas bien différents ne doivent pas être traité à la même enseigne.

    Se pose la question de la totale liberté de disposer de son corps cela revient à se demander si on peut tout faire. Mais et les règles basiques de savoir vivre, et le respect de ce qu’on appelle les bonnes moeurs ou encore celui de valeurs fondamentales... ?

    Cette totale liberté m’inquiète d’autant plus que nous sommes dans un monde de plus en plus régis par l’argent. Mais un corps ne vaut-il rien de plus qu’une addition d’euros ou de dollars ou autre monnaie ?

    Une autre remarque concernant les libertés individuelles : à force de tant les promouvoir nous avons réussir à faire un sort (cela n’est-il pas déjà le cas ?) à l’esprit collectif ?

  • Sissi des bois
    • Posté à 13h54 le 21/12/2008
    • Internaute 53905
      ...

    Bonjour,

    « l’occasion de dénoncer l’ensemble de ces interdits et de combattre pour les libertés individuelles, à commencer par la plus immédiate et la plus évidente : la liberté de disposer de son corps comme chacun l’entend. “

    Votre phrase est assez effrayante l’air de rien car elle peut tout justifier : vente de ses propres organes ou de son sang, accord sur mutilation, voir négociation de tout ce qui en émane ( si c’est en étudiant mon cas que tu as trouvé le vaccin, je veux des royalties ), etc.

    Le cas que vous décrivez peut s’interpréter bien autrement et sans pour autant choir dans le bigotisme ou accuser un affreux lobby. Cette mère porteuse américaine a-t-elle été rémunérée ?
    Si c’est le cas il eut été honnête de nous en faire part.
    Dans la mesure où une pression pourrait-être exercée sur une femme, l’état Français ne peut reconnaître le ventre de la mère porteuse comme simple objet nécessaire à la croissance de l’embryon ou comme lieu de ‘location’. Si la justice entérinait cette situation, vous voyez les files de départ vers les pays pauvres ? ‘ Tourisme-procréation, chacun le sien !
    Nous avons la même posture pour le don de sang ou d’organes. ça se paye, on en manque. Cela me paraît plus sain qu’une vente de son deuxième rein quand même.

    De plus, vous passez sous silence une question très importante comme si elle allait de soi. Interrogeons nous sur ce qu’il convient de faire lorsque le cas d’un couple ayant des difficultés à procréer se présente. Ici, la femme ne dispose pas d’utérus, l’aide à conception ou l’implantation d’oeufs est impossible. Les seul recours sont, en attendant la couveuse ultime, la mère porteuse ou ... l’adoption, ce qui en est une variante.
    Vous êtes vous déjà demandé le pourquoi de l’accouchement sous X ? Toujours pour éviter les pressions. Un enfant ne peut être vendu’, c’est l’esprit de la loi. Pour protéger la mère qui ne veut pas être retrouvé et les parents adoptifs a qui on ne pourra reprendre l’enfant.
    Nous sommes très proche du cas ‘mère porteuse’, les liens génétiques en sus.

    Et justement, parlons-en des liens génétiques. Dans le cas qui vous occupe le problème ne se pose pas mais parfois c’est le cas. Prenons l’exemple d’une femmes qui ne peut procréer sans assistance lourde ou d’un homme à la fertilité insuffisante. Quel sera la fertilité de leurs descendants ‘forcés’ ? Ne s’engage-t-on pas dans une voie qui au fil des génération nécessitera de plus en plus de recours à la médecine pour assister la procréation ?
    Si l’adoption était plus simple à mettre en œuvre, ces couples seraient-ils prêt à la pratiquer ou le ‘besoin de gènes’ est-il plus impérieux que le besoin d’aimer un enfants ?

  • Claire_Zoom
    Claire_Zoom
    Citoyenne critique
    • Posté à 14h32 le 21/12/2008
    • Internaute 52943
      Citoyenne critique

    Je partage complètement l’opinion de Charles Muller. Cette décision est fortement liberticide et mal fondée. En effet, les conventions internationales et le droit européen sont au-dessus de nos lois nationales. L’article 3.1 de la convention de New York dit que les enfants ont droit à être élevés par leurs parents (et c’est donc l’état civil US qui détermine cela) et la Cour Européenne nous dit que l’intérêt de l’enfant doit primer à toute autre considération. C’est ce qu’ont retenu les juges en première instance et en cour d’appel. Mais comme ils avaient mis aussi en avant que même le code civil français (article 423) ne permettait pas de contester la transcription de l’état civil, la bataille a fait rage sur ce point uniquement. Je suis terriblement choquée de voir que les mots paix des familles et intérêts des enfants soient complètements absents du verdict. C’est totalement inacceptable de prendre cette famille en otage et de dilapider l’argent public pour un combat perdu d’avance. Chaque année, plusieurs pays légalisent la gestation pour autrui et la France y passera aussi un jour pour pouvoir encadrer les pratiques. On est en fait exactement dans la même situation qu’au moment où la pilule était interdite et l’IVG un crime. En attendant, cette famille subit un calvaire (il faut lire leur bouquin Interdits d’enfants pour en prendre la mesure et comprendre toutes les subtilités juridiques et humaines d’un tel parcours) tandis que tous les couples qui ne cherchent pas à établir les droits de leurs enfants en ne sollicitant pas de transcription ne sont aucunement inquiétés. On est vraiment bien loin du droit.

  • Claire_Zoom
    Claire_Zoom répond à Sissi des bois
    Citoyenne critique
    • Posté à 14h43 le 21/12/2008
    • Internaute 52943
      Citoyenne critique

    Ces histoires de dérives commerciales et de problèmes psychologiques sont un mythe. A quelques exceptions près, toutes les législations qui encadrent la gestation pour autrui limitent les échanges financiers au remboursement des frais. Pensez-vous un seul instant que les USA, le Canada, l’Angleterre, l’Australie, Israël, la Grèce, le Danemark, les Pays-bas et autres états sont des pays où il n’y a pas d’éthique ? Avant d’imaginer des horreurs chez les étrangers, répondons à cette simple question : est-ce que nos lois françaises dites de bioéthiques ont empêché la grosse centaine de morts due au sang contaminé et la centaine de morts due à l’hormone de croissance ? D’autre part, je trouve lamentable de juger sur des préjugés la situation d’un couple. J’ai lu leur livre (Interdits d’enfants) et je trouve ce couple très courageux. Certains prétendent qu’on a jamais vu une femme riche porter l’enfant d’un couple. C’est pourtant leur cas, et il représente l’immense majorité si l’on lit les études sur le sujet faites par Elly Teman, Susan Golombok ou Olga Van den Akker. J’ai l’impression que ce couple paye pour des préjugés agités par quelques bigots. Les pays qui ont légalisé la gestation pour autrui sont bien plus nombreux que ceux qui l’ont interdit. S’il ya quelques dérives, elles se font dans des pays qui n’ont pas légiféré comme la Belgique. Les Mennesson n’ont rien fait de mal : leur histoire est légale en Californie, ils continuent d’entretenir des relations chaleureuses avec la femme qui a porté leurs enfants. Et ils aiment et élèvent bien leurs enfants. Où est le problème ? Je suis choqué qu’on les traite comme des criminels et qu’on dilapide l’argent de la justice dans des procédures interminables qui ne servent à rien.

  • Eolas
    Eolas
    Avocat
    • Posté à 16h58 le 21/12/2008
    • Expert 10982
      Avocat

    En fait, il n’y a qu’un seul attendu, si vous lisez bien. Il s’agit du raisonnement de la cour : le parquet a qualité pour agir dès que l’ordre public est en cause, et ici on est en présence d’une gestation pour autrui que la loi dit nulle de nullité absolue. Donc, conclusion du syllogisme : le ministère public a qualité à agir.

    Dire que ce premier attendu est risible est risible : il ne fait que reprendre les termes de l’article 423 du code de procédure civile.