Decryptage

Julien Dray pris dans la tourmente politico-judiciaire

Volonté de casser le mouvement lycéen ? Les royalistes ? Ou de l'écarter de la vie politique ? Les scénarios avancés par son entourage.

Julien Dray en 2007 à l'université d'été du PS (Audrey Cerdan/Rue89)

« On m'a sali. » Voici la conclusion à laquelle arrive pour l'heure Julien Dray concernant l'enquête préliminaire pour abus de confiance ouverte à son encontre. A tort ou à raison, il a en effet été sali. Difficile toutefois d'en savoir plus auprès de la justice, les socialistes ou ses proches.

L'affaire a été révélée vendredi par Le Monde. Selon le quotidien, les policiers de la Brigade financière ont perquisitionné son domicile, son bureau de l'Assemblée nationale, les domiciles de deux de ses proches (Nathalie Fortis, chargée de ses relations presse et de celles de SOS-Racisme, et Thomas Persuy, directeur administratif et financier de la même association) et les sièges de deux associations (Les parrains de SOS Racisme et la Fédération indépendante et démocratique lycéenne).

Tracfin, la cellule antiblanchiment d'argent du ministère des Finances, aurait observé des mouvements de fonds suspects sur les comptes des deux associations depuis janvier 2006. Au total, 351 027 euros auraient été évacués de ces comptes, dont 127 377 euros par chèque au bénéfice des deux proches du député de l'Essonne. Lesquels auraient ensuite reversé 102 985 euros à Julien Dray. 94 350 euros de retraits en liquide et 113 890 euros provenant de « particuliers membres de la sphère économique » auraient aussi profité au responsable socialiste, militant depuis ses quatorze ans, co-fondateur de la FIDL et de SOS Racisme.

D'abord reclus dans le silence, Julien Dray a laissé son avocat, Me Forster, s'exprimer à sa place : « Mon client n'a rien à se reprocher. Il a répondu à toutes les questions qui lui avaient été posées. » Avant de parler dimanche dans Le Parisien, pour dénoncer « l'instruction médiatique » que constitue à ses yeux cette affaire.

Mais difficile pour lui de s'étendre davantage : « Je ne peux rien dire. Je ne sais pas avec précision ce que l'on me reproche… » Reste que, sans se prononcer sur le fond du dossier, trois pistes sont évoquées par son entourage pour en expliquer l'origine.

Un entourage qui semble se refuser à croire aux coïncidences. A l'image de Pierre Moscovoci, qui a indiqué ce lundi sur LCI qu'il avait envoyé un texto de soutien à Julien Dray et qu'il ne croyait « pas au hasard dans ce genre de circonstances ».

Casser le mouvement lycéen

En plein mouvement de contestation dans les lycées, les parallèles avec les ennuis judiciaires de Julien Dray n'ont évidemment pas tardé. Cofondateur du syndicat lycéen la FIDL, il est soupçonné d'en tirer encore les ficelles. « C'est Julien Dray qui, tous les deux ans, nomme les permanents de l'organisation », déclarait en 2005 à L'Express, Léa Filoche, ex-présidente de la FIDL.

Membre du secrétariat national du Parti socialiste, Bruno Julliard s'est dit sur LCI « surpris » que ces révélations apparaissent « en plein mouvement lycéen, ce qui tombe à pic pour le gouvernement ».

Autre secrétaire national socialiste, même analyse. Au micro de BFM, Razzy Hammadi s'est déclaré vendredi tout aussi « surpris » :

« Je suis assez surpris que cela intervienne maintenant, avec un niveau de précision assez élevé et des annonces faites aux journalistes (…) au moment où il y a une mobilisation lycéenne. Je ne pense pas que le timing, en tout cas, intervienne indépendamment de ce qui se passe dans la jeunesse lycéenne dans le pays.

On parle ici de la Fidl qui est la deuxième organisation syndicale lycéenne, cela n'est pas étranger dans la manière dont ça se fait, dont cela semble préparé, avec les mobilisations lycéennes qui sont un incendie que le gouvernement a bien du mal à éteindre. »

Eliminer les royalistes

Ancien porte-parole du Parti socialiste, Julien Dray a de nouveau basculé dans la minorité en se rangeant derrière Ségolène Royal. Revoilà « Juju » (son surnom depuis longtemps chez les socialistes) à la tribune à haranguer ses camarades de l'autre camp, souvent de manière aussi directe que peu élogieuse.

Alors, les soupçons de règlement de comptes entre amis socialistes se sont aussi faits jour. C'est par son avocat qu'il sont arrivés : « Je ne suis pas certain que M. Dray soit dans les petits papiers de Mme Aubry. »

Des propos qui ont fait bondir le conseiller politique de la nouvelle première secrétaire. François Lamy a même expliqué au Monde qu'il en était « effaré » :

« Il faut qu'on sorte de l'idée que l'on puisse se faire ce genre de coups entre socialistes. En tout cas, ce n'est pas du tout le genre de la maison Aubry. Ce serait en plus absurde car c'est l'image de tous les socialistes qui est ternie par des affaires de cette nature. »

Julien Dray lui-même n'entendait pas dimanche accréditer cette thèse : « Mis à part quelques personnes, le PS a été exemplaire, tous courants confondus. » Bien que lundi, toujours dans Le Parisien, il ait reproché son silence à Martine Aubry : « Le devoir d'un premier secrétaire, dans ces moments-là, c'est au moins d'essayer de prendre contact. »

Pas de quoi cependant « démissionner de (ses) responsabilités » au Parti socialiste ou à l'Assemblée nationale. Malgré sa volonté affichée de prendre du recul : « Je vais me mettre un peu en retrait et ne plus siéger pendant un certain temps au bureau national. »

L'écarter de la vie politique

Comme souvent dans les affaires judiciaires, la vie personnelle du principal intéressé n'est pas épargnée. Histoire d'éliminer celui qui a fait de sa vie une vie de combat, lui qui a commencé à militer à la LCR en 1969 ?

Publiquement, l'UMP s'en défend en tout cas par la voix de son porte-parole Frédéric Lefebvre, qui a déploré ce lundi le « déchaînement médiatique » à l'encontre de l'élu socialiste.

Un élu d'autant plus stigmatisé qu'il avait déjà été visé par une enquête préliminaire en 1999 pour l'achat d'une montre d'environ 38 000 euros, réglée en partie en liquide. Même si l'affaire avait ensuite été classée.

Pour couper court à toute révélation fantasmagorique qu'il faudrait ensuite démentir, Julien Dray a toutefois pris soin de mettre les choses au clair dans Le Journal du dimanche, seul autre média à avoir recueilli ses confidences depuis l'éclatement de l'affaire :

« Non, je n'ai pas fait de voyages. Non, je ne suis pas un collectionneur de montres : je suis un acheteur compulsif, ça veut dire que j'achète et que je revends pour acheter. Je ne joue pas des sommes folles au poker. Je joue avec des copains, la cave est à un euro, les gains vont au pot commun et on fait la fête avec. C'est comme ça depuis des années. »

Puis de promettre de donner dans les jours qui viennent plus de détails concernant l'évolution de l'enquête. Sur le fond, cette fois :

« Je vais m'exprimer, mais pas précipitamment. On m'a sali, et ce n'est pas en cinq minutes que je vais répondre à tout ça. Je n'ai pas accès au dossier et je n'ai pas encore toutes les réponses. »

Mis à jour le 22/12/2008 à 08h55 et à 13h05 avec les déclarations de Julien Dray, ainsi que Pierre Moscovici et Frédéric Lefebvre.

5 commentaires sélectionnés

Portrait de piflechien

De piflechien

animal domestique | 21H43 | 21/12/2008 | Permalien

Je veux bien admettre que la justice française n'est pas complètement indépendante, mais de là à observer un timing parfait pour casser le mouvement lycéen, c'est quand même un peu gros. Si tout cela n'est qu'une machination, pourquoi n'entend-t-on pas Ségolène Royal ?

Plutôt ma grille de lecture reste celle fournie par Félix-René de Sessandre ; petit extrait de son texte :

« Désigner ainsi le mal (le racisme), le débusquer partout, revient à apparaître comme un chevalier blanc. Qu'est-ce qu'après tout qu'un banal conflit d'intérêt, un trafic d'influence, voire un petit pot-de-vin, comparé au nazisme et à l'esclavage ?

Ne peut-on pas se poser des questions quand on voit le fondateur de SOS Racisme, Harlem Desir, condamné pour abus de biens sociaux ? Ne peut-on pas s'interroger sur la grande figure de l'anti-racisme en France, Axel Kahn, qui a arbitré pour les OGM en France, juste avant d'être embauché pour 2 ans par Rhône-Poulenc, qui les fabriquait ? Axel Kahn, l'homme de tous les comités d'éthiques ? Quoi, il y aurait d'un côté la morale, et de l'autre l'éthique ? Non, il ne s'agit pas de hasard : définir une nouvelle morale, faite d'antiracisme excessif et de bons sentiments proclamés, c'est éviter de se poser des questions sur l'intégrité et la corruption, cette corruption qui fait les réseaux, réseaux dont on dit avec raison qu'ils constituent le Mal français.

L'antiracisme excessif, ce n'est ni une manifestation anodine du “ politiquement correct ”, ni le nouvel aspect du totalitarisme, c'est simplement le révélateur d'une faillite morale. »

Un texte écrit AVANT l'affaire Dray.

Portrait de sup. à la demande du riverain 29 juin

De Waldo

bye bye ... | 22H23 | 21/12/2008 | Permalien

il faudrait aussi évoquer la fondaton sulfureuse de SOS Racisme et de « l'exploitation » de cette officine pour certains intérêts.
Relire le livre de Serge Malik ou se reporter aux écrits d'époque de GM Benamou, BHL.

Tout ce que l'oin sait, c'est que M.Dray crie au complot, mais pour l'instant la seule certitude est bien représentée par des mouvements de fonds. Et cette partie là devra bien être expliquée.

Je note toutefois que M.Dray - et personne ne relève - se déclare « acheteur compulsif » en donnant une définition fantaisiste de l'expression

Acheteur compulsif : Comportement compulsif permanent ou épisodique survenant chez une personne ne pouvant pas se contrôler dans l'achat inutile ou utile d'objets, le plus souvent en plusieurs exemplaires.
Ces achats constituent une forme de dépendance comportementale, l'acte d'achat étant réalisé dans une atmosphère de déséquilibre émotif. Ces épisodes de déséquilibre psychique ont été comparés à des accès boulimiques. Ce trouble est reconnu de manière juridique en France. Il est possible de faire reconnaitre la maladie auprès des tribunaux après expertise psychiatrique (ou psychologique).

Portrait de Quixano David

De Quixano David

xénophile errant | 02H32 | 22/12/2008 | Permalien

Le bureau de Dray à l'Assemblée Nationale a donc été perquisitionné dans le cadre de cette affaire. Il y a quelques semaines, un MP britannique Damian Green , accusé d'avoir divulgué des documents confidentiels, a également vu son bureau parlementaire à Westminster fouillé par la police.

En Angleterre, cette intrusion de bobbies dans une enceinte consacrée par l'onction du suffrage universel a suscité l'indignation de journalistes et de personnalités politiques. En France, aucune réaction. C'est à l'aune de ce genre de détails que se jauge la santé d'une démocratie.

Portrait de remi4444

De remi4444

Informaticien indépendant | 04H52 | 22/12/2008 | Permalien

4ième Hypothèse : On ne dit pas NON à Nicolas Sarkozy.

Ca fait 2 fois que J.Dray et Malek Boutih envoient balader le chef de l'état et son ouverture tactique. Ce dernier je pense est très vexé, tout comme quand R.Yade lui resiste… ces 2 anciens dirigeants célèbres de SOS-Racisme ont refusé la main tendue, ils se prennent donc le poignard planqué dans l'autre main. Ressortir (ou fabriquer) des casseroles de cette association et ça fait une pierre 2 coups, Tout simplement….

Portrait de Borderie

De Borderie

08H45 | 22/12/2008 | Permalien

Un malheur n'arrivant jamais tout seul, voilà que l'impayable Malek Boutih apporte son soutien à Julien Dray… Avec un soutien comme celui-là, plus besoin de procureur ! Citons pour le plaisir cet exercice :

« Julien Dray est déjà condamné dans l'affaire d'abus de confiance qui le vise. Il a été exécuté médiatiquement, il aura beaucoup de mal à s'en relever. Le coup a été terrible, il est normal que ses amis soient près de lui ».

Boutih élimine de la sorte un compétiteur dans ce secteur terriblement concurentiel de l'antiracisme, de la lutte contre l'antisémitisme, les discriminations (et les produits dérivés…).

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