Carte de la crise 16/12/2008 à 20h05

Quand les salariés se substituent à l'actionnaire pour sauver leur boîte

Niels Goumy | Journaliste

Chaque semaine, Eco89 tire une leçon de la mise à jour de la carte de la crise, mettant en lumière un secteur, une région ou une population de travailleurs. Pour montrer que la crise est aussi parfois porteuse de solutions, Eco89 se penche cette semaine sur un exemple de sauvetage de société par des salariés, grâce au statut coopératif.

Cet été, la Cepam, entreprise de menuiserie basée dans les Deux-Sèvres, a été abandonnée par son propriétaire espagnol. Ce mardi matin, elle a été sauvée par ses salariés. Comment ? Ils en ont fait une Scop ou Société coopérative de production. Le tribunal de commerce a en effet agréé la reprise des activités de la Cepam par cette Scop, dont les statuts ont été signés par 62 des 78 salariés.

Avantager le collectif

Après son rachat en 2004 par le groupe de meubles espagnol Herlobe, la Cepam a d’abord connu une parfaite lune de miel. Mais très vite, Herlobe a multiplié les conquêtes, diluant la Cepam au sein d’un groupe de plus en plus distant. La relation a périclité à la faveur du ralentissement économique. Et la santé financière de la Cepam s’est détériorée. La cessation de paiement survient mi-décembre 2007 : « En réalité le groupe ne fait plus rien depuis octobre 2007 », selon un cadre de la Cepam.

Un an de crise à la Cepam

12/12/2007. Cessation de paiements.
20/12/2007. Le tribunal de commerce se dirige vers un redressement.
09/01/2008. Demande de procédure de sauvegarde suite à 2 gros contrats avec des chaînes de bricolage.
30/01. Procédure de sauvegarde ouverte pour six mois.
31/01. Helorbe annonce le licenciement de 30% de l’effectif.
26/11. Projet de Scop présenté au tribunal de commerce de Niort.
03/12. Le tribunal avalise sans réserve le projet de Scop, qui prévoit 15 licenciements.

L’idée de créer une Scop émerge une première fois début 2008, quand Herlobe veut se séparer de la branche « industrie », qui emploie vingt personnes, prêtes à tenter l’aventure. Leur projet montre alors au groupe que l’activité est potentiellement rentable. Le projet est donc annulé.

En août, trois salariés planchent discrètement sur une reprise, toujours en Scop, de l’ensemble de la société. Fin septembre, le projet est proposé à leurs camarades. En trois semaines, un réel changement de dynamique intervient.
Christabelle Chollet se consacre au pilotage du projet :

« Fin juillet, notre stock était insuffisant pour honorer les commandes d’août. Deux jours avant les congés d’été, 70% du personnel se mobilise pour le reconstituer en trois semaines. Cela nous a donné encore plus l’envie d’y aller. »

Vincent Grosselin, lui, se concentre sur les aspects production :

« Depuis un an de crise, il n’y a jamais eu un jour de grève, malgré les licenciements et le non-respect des obligations légales. On a eu peur, mais tout le monde a serré les rangs et on n’a pas perdu un client. »

.

Pour Nicolas Picoulet, délégué de l’Union régionale des Scop, l’adhésion des salariés tient au statut particulier de cette forme d’entreprise :

« La loi sur les Scop de 1978 impose une certaine redistribution des bénéfices, répartis entre réserves pour l’entreprise, partie dévolue aux travailleurs (salariés) et partie dévolue au capital (associés). En moyenne, les Scop affectent 45% en réserve, 45% aux salariés et 10% au capital. Les réserves ne sont pas incorporables au capital, donc elles ne peuvent pas disparaître en étant captées par les actionnaires à travers des plus-values des parts sociales ou des dividendes. »

Le conseiller se garde bien néanmoins d’une vision trop idyllique :

« Une Scop ne peut pas toujours tout sauver. Trois éléments sont indispensables : une équipe dirigeante, un marché, un plan de financement. Les trois étaient réunis à la Cepam. »

Le succès de la Scop comme alternative aux structures classiques tiendrait plutôt au fait qu’elle avantage le collectif sur l’individuel :

« La part qui revient au capital ne peut jamais être supérieure à celle qui revient en réserve ou aux salariés. De plus, 98% des Scop ont signé un accord de participation qui prévoit un blocage de la part versée aux salariés plusieurs années, au profit de l’entreprise. »

Ces réserves permettent de garantir capitaux propres, fonds de roulement et investissements. « Les trois permettent de tenir en cas de crise », décrypte Nicolas Picoulet, qui souligne en outre que le partage des risques crée une meilleure motivation et plus de solidarité.

Diversification et internationalisation

La Cepam s’attend à subir le contrecoup de la crise financière sous huit à dix mois. Pour y faire face, le projet de Scop s’est volontairement fait prudent, avec un chiffre d’affaires 2009 prévu à 10,6 millions d’euros, contre 12,6 millions en 2008. L’entreprise mise sur la diversification vers les produits de décoration, le haut-de-gamme et l’international.

Les salariés de la Cepam aujourd’hui propriétaires de leur outil de travail sont remontés à bloc pour affronter la récession. Ils ont retrouvé la confiance perdue depuis un an, estime Vincent Grosselin :

« Ils attendent avec impatience le 1er janvier pour enlever l’enseigne Herlobe de la façade. Pas la peine que l’entreprise achète la peinture, ils sont prêts à le faire gratuitement ! »

Voir la carte de la crise d’Eco89

Vous connaissez d’autres exemples de sauvetages d’entreprise ? Ecrivez-nous à contact[at]rue89.com.

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  • hedona
    hedona
    retraitée
    • Posté à 21h39 le 16/12/2008
    • Internaute 49346
      retraitée

    A quand un système juridique européen, qui statue sur la non ingérance d’actionnaires étrangers dans les entreprises européennes ? Boycotter les lobbies qui prennent des décisions à la place des états (comme à Bruxelles par ex.) HALTE AUX PREDATEURS DE L’ECONOMIE MONDIALE.
    Nous sommes tous concernés : ou les citoyens réagissent ou ils continueront à constater que leurs démocraties s’effriteront de jour en jour au profit de véritables mafias.
    On est en pleine 3è guerre mondiale économique. Après les Etats-Unis, la Chine déjà installée en Afrique, va-t’elle achever « la vieille Europe » dans les décennies qui viennent ?

    • Sylvain85
      Sylvain85 répond à hedona
      • Posté à 09h53 le 17/12/2008
      • Internaute 49955

      Herlobe est un groupe espagnol.

      Enfin bon sur ce cas, ce n’est pas vraiment la nationalité de la maison mère qui pose un problème. C’est le fait qu’en grossisant certaines entreprises en oublient le management de proximité nécessaire à la rentabilité dans l’industrie.

  • Un vieux
    Un vieux
    retraité
    • Posté à 10h11 le 17/12/2008
    • Internaute 38946
      retraité

    Une leçon à méditer... Mais nos dirigeants accueillent, bras et portefeuilles grands ouverts, des « repreneurs », aussi étranges qu’étrangers, d’entreprises Françaises à grand savoir faire...

    Il est urgent que ce genre de relance d’entreprise (type Scop) soit aidé prioritairement aux banques, et que le contrat passé avec le « sauveur-liquidateur » lui interdise d’exporter le chèque de bienvenue, les techniques et l’outil de travail, vers des cieux plus cléments pour les spéculateurs...

  • Argos
    • Posté à 11h51 le 17/12/2008
    • Internaute 17902

    Tant que les dirigeants pratiqueront l’inverse de la logique de gestion, c’est à dire majorité aux actionnaires et minorité à l’outil de production, la recherche et les salariés, on ira droit dans le mur.

    C’est malheureusement la pratique des fonds de pension qui vampirisent la plupart des entreprises.

    encore une belle gangrène américaine ! ! !

  • vol19
    • Posté à 14h48 le 17/12/2008
    • Internaute 13492

    Une formule qui mériterait d’être davantage connue et soutenue que ce soit pour des reprises d’entreprise ou des créations. Mieux vaut six à huit personnes qui s’associent pour une structure qui atteindra plus vite une masse critique que huit TPE dont plus de la moitié n’attiendra pas cinq ans, en particulier dans un environnement à faible « croissance ». Plutôt que de donner des aides à la création d’entreprises individuelles, autant apporter davantage pour ce type de structure.
    Par contre, la communication, la régulation, l’animation du groupe dès le départ est fondamentale. Pour celà, des dispositifs d’accompagnements réguliers de formation-action pour permettre au groupe de travailler sur la définition des objectifs, négociation des protocoles, évaluation des pratiques sont importants à prévoir, ceci jusqu’à ce que le groupe soit « mûr ».

  • metallo
    metallo
    amiantable
    • Posté à 17h11 le 17/12/2008
    • Internaute 61883
      amiantable

    Il est vrai que le concept n’est pas nouveau, souvenez vous de LIP. Du côté de Fumel D(entreprise métallurgique) nous avons donné. C’était en 2003. Successivement lâchés par Pont A mousson, cédés à Coencas le ferrailleur et voyou, puis « vendus » par celui-ci à UBS (rien que ça !). Bref, des années de cauchemar . Et, 2003 dépôt de bilan. Alors après des discussions acharnées entre syndicats et ouvriers, nous avons décidé de continuer. Les clients nous soutenaient et le carnet de commandes était plein. Mais voilou ! Les banques n’ont rien voulu savoir et nous ont abandonnés. Les politiques ont prêter une oreille, épier pour voir comment évoluait la situation, amis ne se sont jamais engagé à fond. La boîte possédait un barrage hydroélectrique qu’il a fallu vendre pour continuer. Entre temps des « repreneurs » ont été cherchés et trouvés. Mais voilà, il s’agissait d’ukrainiens, et pire, concurrents sur le même secteur d’activité. Je vous épargne toutes les péripéties qui ont mené aujourd’hui à des pertes de marchés et du chômage pour cette fin d’année. La mort peut être pour bientôt ? ! Un gâchis qui aurait pu être évité si les banques avaient joué le jeu, et si les politiques avaient poussé plus fort et avec conviction. Triste époque.

    • Niels Goumy
      Niels Goumy répond à metallo
      Auteur(e) de l'article Journaliste
      • Posté à 19h47 le 17/12/2008
      • Journaliste 53106
        Journaliste

      Salut « métallo »,

      Merci de votre témoignage. C’est vrai que vous n’avez pas été gâtés avec vos Ukrainiens... Mieux vaut pour vous qu’ils se soient évaporés finalement.

      Mais bon, positivez. Mais non la mort n’est pas forcément au bout, ne partez pas vaincus ! B4 et Precitum ont l’air d’avoir fait des offres signant leur volonté de continuer (même si c’est avec 20 à 40 licenciements) et de pérenniser Fumel D.

      On verra bien à partir de vendredi ce que dira le tribunal de commerce des deux plans de reprise. A vous de leur montrer aussi que vous répondez présent.

      Bon courage pour la suite.

      • metallo
        metallo répond à Niels Goumy
        amiantable
        • Posté à 22h01 le 17/12/2008
        • Internaute 61883
          amiantable

        Merci de votre réponse et votre soutien. Ce serait un tel gachis de voir disparaître une telle boîte. Pour le savoir faire « des mains d’or », mais également pour la vie de l’aglomération. L’entreprise dont je parlais également ,MARTY, qui employait plus de 400 personnes a commencé depuis quelques temps à licencier.
        Bref, c’est pas la joie.

  • rikiki9
    rikiki9
    Autre
    • Posté à 01h26 le 19/12/2008
    • Internaute 25600
      Autre

    voila un bel exemple :
    - tout d’abord des limites du capitalisme. Des actionnaires peuvent décider d’une fermeture même si une usine est bénéficiaire. Le but est de délocaliser afin d’augmenter le bénéfice en réduisant le coût de la main d’oeuvre. ils ne se soucient que de leur futurs dividendes sans penser au personnes qui travaillent pour eux. La logique est financière, le facteur humain n’entre plus en considération. Or ce sont bien ces personnes qui font l’entreprise, qui produisent chaque jour. Le reste ne sont que des moyens, des outils mais la force vive ce sont les hommes. C’est ce qu’oublient les décideurs.
    On voit bien qu’en reprenant leur usine ces salariés sont d’autant plus impliqués donc productifs.
    - ensuite d’une nouvelle forme d’organisation possible. Des salariés propriétaires de leur outils de production, une organisation qui place l’individu au centre des réflexions, humanisant le travail. En l’impliquant du début ( décision, choix ) à la fin ( répartitions des bénéfices, orientations futures) du processus.
    Cela semble d’autant plus d’actualité en ces temps de crise ou l’on s’aperçoit combien la sphère financière ( celle qui détient les capitaux et donc le pouvoir ) s’est détachée des réalités matérielles , transformant l’humain en un simple facteur de production dont on doit minimiser le coût, oubliant que derrière ces termes et ces chiffres se cachent des vies, des hommes sans lesquels rien ne sortirait d’aucune usine, sans lesquels aucun actionnaire ne gagnerait un seul centime.

  • rikiki9
    rikiki9
    Autre
    • Posté à 03h43 le 19/12/2008
    • Internaute 25600
      Autre

    A signaler un trés bon documentaire sur des récupérations d’usines (mais aussi d’hopitaux, etc...) en Argentine suite à la crise qu’a connu ce pays. Le titre « The take “ réalisé par Naomi Klein en 2004
    A voir ! ! !