Sur le terrain 15/12/2008 à 18h36

Poser nu, ce n'est pas une partie de plaisir, c'est d'abord un métier

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89

Poser est un métier physique. La manifestation de ce lundi l'a prouvé : les modèles vivants ont la peau dure. Et ne manquent pas de détermination pour obtenir la reconnaissance de leur « métier ».

Ils avaient promis, ils l'ont fait. Malgré le thermomètre bien bas, une trentaine de modèles vivants ont manifesté dans leur uniforme de travail à l'intérieur de l'hôtel particulier de leur employeur, la Direction des affaires culturelles de la mairie de Paris.

La ville, pour ses ateliers Beaux-Arts destinés aux amateurs, pioche dans un fichier d'une centaine de vacataires, qui effectuent des séances de pose de trois heures, de 19 à 22 heures, au tarif de 10 euros bruts de l'heure. Pour la moitié d'entre eux, la pose serait l'unique source de revenus.

A l'origine de ce mouvement social, l'interdiction, depuis le 15 octobre dernier, du « cornet », cette tradition du pourboire à la fin de la séance, qui représentait entre le quart et le tiers des revenus des modèles. Une tolérance de revenu « au noir », soudain remise en cause, semant l'incompréhension parmi les modèles et les élèves des Beaux-Arts.

« Poser, c'est méditer, cela me donne l'inspiration pour des poèmes »

En faisant grève, et surtout, en faisant autant de bruit médiatique, les modèles veulent aller contre l'idée que cette activité serait réservée aux étudiants et n'aurait pas à exister comme métier. (Voir la vidéo)



Jean-Charles, 47 ans, est modèle à temps plein, et a déclaré environ 10 000 euros de revenus l'an dernier (c'était avant la suppression des pourboires, qui s'ajoutaient). Il est devenu modèle après avoir été intermittent du spectacle, et parle avec coeur de son métier :

« Quand on me demande ce que je fais dans la vie, il y a toujours un temps d'arrêt. Pour moi, c'est devenu aussi naturel que lorsque vous vous mettez nu dans votre salle de bain. Pour tenir la pose, je dois rentrer en moi-même. Poser, c'est méditer, cela me donne l'inspiration pour des poèmes.

Mais pour 35 euros la séance, je me demande parfois si ça vaut le coup de me fatiguer, de rentrer chez soi à 23 heures avec la rage au cœur. Du coup, j'ai réduit mes collaborations avec la mairie de Paris, je trouve que ça ne vaut le coup de travailler que pour 45-50 euros la soirée. »

Précarité et manque de reconnaissance

D'autres municipalités rémunèrent autour de 15 euros bruts de l'heure, certaines montent même jusqu'à 20 euros.
Le statut de vacataire prive de tous les droits sociaux : ni visite médicale, ni assurance chômage, ni sécurité de l'emploi, et les modèles ne sont pas payés quand un cours est annulé. « Au total, on travaille sept mois sur douze », témoignent-ils.

Certes, la mairie de Paris a revalorisé l'an dernier leurs taux horaires en rémunérant le temps d'habillage et de déshabillage, soit une heure de plus pour trois heures de pose, ce qui fait 40 euros brut les trois heures. Mais refuse de reconnaître ce métier. Les syndicalistes FO et CGT venus soutenir les grévistes ont espoir de voir les négociations aboutir, comme l'explique Catherine Meyer, déléguée CGT Ville de Paris :

« En 2007, les conférencières de musée ont été déprécarisées, désormais il y a une cinquantaine de contractuels dans ce métier. Il n'y a pas de raison de ne pas obtenir la même chose. »

Surtout, ce qui déprime les modèles, c'est le manque de reconnaissance. « Sur notre feuille de paie, il est marqué “divers et spéciaux” comme catégorie de personnel alors qu'à la ligne “taux horaire”, il est bien noté “modèle physique” », s'insurge Magali, étudiante et modèle depuis sept ans.

Marianne, 50 ans, rappelle qu'il y eut des modèles célèbres, tels Dina Vierny, muse de Maillol, Lee Miller, qui inspira Man Ray et Picasso, ou encore Kiki de Montparnasse. Une chose est sûre, grâce à cette action, les nus seront un peu moins anonymes.

A lire aussi : Les peintres couchent-ils avec leurs modèles ?

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  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 20h37 le 15/12/2008
    • Internaute
      Littéral

    Souvenir d'Unica Zürn.

    L'inoubliable artiste surréaliste a transcendé en art le travail du modèle.
    On sait maintenant la part importante de la création qu'on doit au modèle.
    Du moins ceux qui se passionnent pour l'expression artistique contemporaine.

    La France est un pays cruel à l'égard des artistes.
    Trop de singularité sans doute de ces personnes qu'on ne peut classer facilement dans un milieu social.

    L'idéologie de la culture et des arts considérés comme biens publics et forcément gratuits, dénie toute identité professionnelle et rejette l'idée de métier concernant les multiples activités de la création et de son apprentissage.

    En dehors de la reconnaissance par la renommée populaire, pas de salut.

    Aussi se garde-t-on, surtout les élus de tous les bords politiques de reconnaître un statut économique aux artistes qui obligerait à les rémunérer dans le cadre d'une convention contractuelle spécifique. Pas de répertoire des métiers de l'art. Sauf ceux de l'artisanat de luxe ou du professorat des Beaux Arts.

    L'absence d'engagement privé reflète bien cette propension si française de faire financer la créativité par l'argent public. Tant que le commerce des biens culturels et artistiques restent des affaires privées, aucun investisseur n'alourdira les couts induits par la création. Si une collectivité public s'en charge !

    La brutalité sociale qui conjugue absence de convention, précarité et faible rémunération, lorsqu'elle concerne des gens aussi divers et pas organisés, si elle est le fait d'une administration, elle n'entraine aucune indignation ni protestation.

    France mère indigne des arts. Qu'as-tu fait de tes créateurs ?

  • N.MARECHAL
    • Posté à 22h18 le 15/12/2008

    Article super intéressant.

    Le modèle est un travailleur et comme tout travailleur, il ou elle possède des qualités spécifiques pour exercer sa profession.

    Il s'agit bien d'un métier : La recherche d'une pose, la tenue du geste, la bonne condition physique, et non des moindre, gérer sa nudité en face d'un public qui vous observe tout cru et avec attention.

    Ca mérite bien un statut.

  • A déménagé le 19-10
    • Posté à 00h04 le 16/12/2008

    Ces personnes se rémunèrent en vendant un service comme vous. Elles n'ont pas contrairement à ce que vous pourriez croire une mentalité d'assisté(e).

    Poser demande d'énormes qualité. Bien sûr il y a le fait de se mettre nu(e) devant des inconnus, celà sans avoir l'air incommodé et les incommoder.

    Et puis surtout il y a des poses parfois difficiles à tenir sans broncher pendant un temps interminable et sans bouger, et c'est très physique. Un fumiste ne sera jamais modèle qu'une seule fois.

    C'est donc une vraie profession, même si çà ne plaît pas à ceux qui ne savent pas dessiner : -)))).

  • moulinette
    moulinette
    Peintrice Illustrateuse
    • Posté à 10h30 le 16/12/2008
    • Internaute
      Peintrice Illustrateuse

    Je remercie les modèles nombreux, « divers et spéciaux » qui m'ont permis d'apprendre mon métier, en restant immobile pendant de longues longues minutes, tout au long de mes études.
    Des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux, des blancs et des colorés, des nus et des habillés...
    Et je dois préciser que Léonard, Géricault, Delacroix, Toulouse-Lautrec leur disent aussi merci !
    Et les petits nouveaux artistes en devenir aussi...
    Tous ceux qui ont pratiqué le dessin savent que c'est un métier, avec ses règles, ses savoir-faire, son histoire, ses pratiques séculaires... y compris celles qu'il s'agit de modifier pour apporter à cette profession et aux professionnels qui la composent le respect qui est dû à ceux qui bossent.
    C'est pourquoi je soutiens sans réserve les revendications des « artistes-modèles ».

  • LeGlaude
    • Posté à 14h30 le 16/12/2008

    j'ai suivi les ateliers des beaux arts de la ville de paris et la consigne de ne plus faire passer le cornet est passee cela doit faire deja environ 6 ou 7 ans j'etais a l'atelier Dupleix et je crois que notre prof Jean F s'etait assis dessus .
    Effectivement payes 10 euros de l'heure c'est une misere . Ceci doit aussi etre mis en face des prix d'inscription a l'annee a ces ateliers qui sont compares a d'autres sont relativement modestes. La finalite des beaux arts de la ville de paris n'est elle pas de permettre au gens d'apprendre a peindre , dessiner sculpter etc..

    On parlait deja a l'epoque de conccurrence avec l'ADAC (change de nom depuis ) rattaches de pret ou de loin a Bernadette Chirac, les ateliers des beaux arts de la ville de paris ne generaient ils pas des institutions a but lucratifs ? .
    La desertion des modeles de ces ateliers pour cause de suspension de cornet n'est elle finalement voulue pour condamner ces ateliers ?

    Je ne vois pas des agents du fisc passant au milieu des modeles et des artistes pour relever le resultat de ce petit bonus vieux comme le metier qui rend acceptable de poser pour au moins 3 heures de pose difficile .
    A qui profite le crime ?

    PS : Si j'avais ete informe de cette manif je m'y serais rendu pour les soutenir , grace a eux je peinds je sculpte .. pas assez a mon gout et amical salut a tous !