Droit de suite

Les écoutes téléphoniques, à quoi ça sert ?

Vladmimir Poutine dans un hélicoptère en août 2007 (Ria Novosti/Reuters).

Paranos de tout pays, ne lisez pas cet article ! Comme vous l'avez lu dans un premier épisode, en matière d'écoutes téléphoniques, tout paraît possible, à condition d'en avoir les moyens. Que l'on soit un cocu en instance de divorce ou un maître-espion de la CIA, les limites ne sont pas les mêmes, ni les usages : il y en a pour tout le monde.

Pour les services, les écoutes établissent l'environnement de leur cible

« Pas question de nous citer. » Partout, le sujet suscite gêne et prudence. A commencer par les experts des services de renseignements qui rechignent à dévoiler leurs petits secrets techniques :

« C'est devenu un instrument majeur du renseignement, où les techniciens disent “tout est possible”. Dans la pratique, il y a toujours une bonne raison de ne pas pouvoir faire. Un problème d'antenne, de réseaux… ce n'est pas automatique et rapide comme dans les films. »

En revanche, les espions sont plus diserts sur l'intérêt des écoutes. Contrairement aux idées reçues, ce n'est pas le contenu de la conversation qui intéresse les services :

« Ce qui nous intéresse, c'est l'environnement de l'utilisateur : qui il contacte, quel numéro, à quel endroit. Toutes les informations qui permettent de faire des liens entre les individus. D'ailleurs, aujourd'hui les gens concernés sont prévenus, ils parlent peu au téléphone. »

S'il s'agit de capter les conversations, il faut aussi s'assurer de pouvoir traduire les propos des étrangers écoutés. Un traducteur instantané d'Ourdou, d'un patois du Zheijiang ou de Kinyarwanda ne se trouvent pas au premier coin de rue.

Bien sûr, les services de renseignements restent discrets sur les moyens utilisés qui, par définition, sont clandestins, dans la mesure où ces écoutes sauvages ne sont autorisées par aucune autorité. La pratique est « tolérée ». Par exemple, il se dit dans la communauté du renseignement que le dernier étage de l'ambassade des Etats-Unis à Paris, à deux pas de l'Elysée, recèle un centre d'écoutes dernier cri.

Les écoutes dans un cadre judiciaire, bien plus intrusives que l'on pense

On doit cette innovation aux lois Perben 2 de 2004, qui ont considérablement renforcé le travail des policiers dans les enquêtes préliminaires. A ce stade, le procureur de la République contrôle les opérations avec le juge des libertés et de la détention. Concrètement, il est possible de faire des écoutes, de surveiller et/ou de sonoriser un lieu public ou privé. Durant quinze jours, pas plus.

Cette pratique se limite aux crimes et délits les plus graves : terrorisme, trafic de drogues, torture, enlèvement, blanchiment mais aussi tout l'arsenal de la délinquance « en bande organisée ». En réalité, les policiers sollicitent toujours plus les écoutes comme mode d'investigation.

Plusieurs affaires ont montré la pertinence de l'outil. L'enquête sur l'assassinat du préfet Erignac ne serait sans doute jamais sortie sans l'analyse scrupuleuse des « fadettes », les relevés des communications de portable des accusés.

Tout cela est contrôlé, in fine, par la chaîne pénale : magistrat instructeur, chambre de l'Instruction, avocats… A l'inverse, l'affaire du sabotage des caténaires de la SNCF a montré qu'aux yeux des policiers chargés de l'anti-terrorisme, l'absence de portable suffit à faire de n'importe qui un suspect en puissance.

Dernière catégorie : les écoutes administratives, à la demande des services de renseignements, de la douane ou de l'anti-terrorisme. Elles sont théoriquement contingentées et dans tous les cas autorisées par le cabinet du Premier ministre. Leur contrôle est assuré par la commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité.

Dans la pratique, il est regrettable que le Parlement n'ait pas le moindre pouvoir en la matière, l'affaire des écoutes de l'Elysée ayant montré les limites d'un « auto-contrôle ».

Pour les couples en instance de divorce, un moyen de pression

Aucun chiffre n'est fiable à 100%, mais on estime qu'il y aurait en France dix fois plus d'écoutes sauvages que celles autorisées dans un cadre légal (judiciaire ou administratif). Soit au moins 200 000 chaque année.

Jusqu'à une période récente, seuls des « plombiers » professionnels pouvaient maîtriser ce genre de prestation. Agence de détectives privés, gendarmes ou policiers améliorant leur fins de mois… bref, tout ceux qui, équipés d'un matériel adéquat, pouvaient enregistrer les conversations d'une ligne fixe.

La multiplication des portables a largement ouvert le marché. Par exemple, pour un couple en instance de divorce dont l'un des membres souhaiterait prouver l'adultère de l'autre. Ainsi, en googlisant « gsm espion », ils pourront :

  1. offrir à leur futur ex conjoint un téléphone Nokia trafiqué ;
  2. Acheter un kit espion pour transformer le mobile de la dulcinée en mouchard ;
  3. à moins qu'ils ne préférent sonoriser une pièce et sa ligne téléphonique pour le prix d'un bon repas à deux au restaurant ;
  4. enfin, s'ils soupçonnent une intrusion dans leur vie privée, ils auront sans doute besoin d'un brouilleur et d'un détecteur d'écoutes (ça existe).

Reprécisons, pour les amateurs, que toute interception sauvage est un délit. Seule la détection d'écoutes et/ou de micro-espions est autorisée. Des officines d'intelligence économique s'en sont d'ailleurs fait une spécialité fort lucrative à destination des grandes entreprises. Les écoutes, c'est aussi un business.


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Photo : Vladmimir Poutine dans un hélicoptère en août 2007 (Ria Novosti/Reuters).

3 commentaires sélectionnés

Portrait de félicité-mafoi

De félicité-mafoi

14H14 | 15/12/2008 | Permalien

relire : « Le dossier 51 » de Gilles Perrault et frémir

Portrait de Albedo

De Albedo

14H33 | 15/12/2008 | Permalien

2 remarques :

- Merci de ne pas être tombé dans le discours facile d'un rejet total des écoutes. Dans le cadre d'enquêtes judiciaires ça se justifie pleinement. Le danger réside dans la tentation d'écouter « préemptivement » les citoyens, dans une forme de police politique donc.

- Espionnite entre époux : faites comme la Belgique qui a récemment supprimé le divorce pour fautes. Désormais il n'est plus question de se déchirer au tribunal pour « gagner » son divorce, la procédure est simplifiée et le juge rend un verdict (en matière de pension alimentaire par exemple) basé uniquement sur des données économiques objectives, et quand il n'y a pas d'accord à l'amiable.

Portrait de sinclair

De sinclair

15H41 | 15/12/2008 | Permalien

Merci a rue89 pour cette suite de deux articles qui précisent les choses. Les exemples donnes sont utiles pour ceux nombreux qui se gaussent de la paranoïa des autres.

Mais lorsqu'on voit que la CIA a passé du temps pour surveiller des opposants au système de commerce mondial (terroriste SNCF ), en a prévenu la police française et que l'absence de portable vous rend suspect il y a de quoi s'interroger, voir s'inquiéter pour nos libertés.

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