Décryptage

Affaire Madoff : pourquoi l'arnaque aurait pu être évitée

Les histoires de gérants de fonds douteux disparaissant dans la nature avec des millions de dollars ne manquent pas. Mais l'ampleur du scandale Madoff -50 milliards de dollars- est inédite. Pourtant, avec un peu d'attention, les investisseurs auraient pu éviter ce désastre.

Au lieu d'admirer les performances de Madoff, ils auraient dû s'étonner de leur régularité. Ses retours sur investissement atteignaient entre 10% et 11% chaque année, quelle que soit la conjoncture. Et le rythme mensuel évoluait entre 0% et 2%. Presque jamais de pertes, et pas vraiment de gains démesurés.

Les investisseurs professionnels apprécient justement les performances régulières, qui semblent indiquer que le fonds ne prend pas de risques excessifs. Pourtant, les dernières recherches sur les « hedge funds » révèlent que de tels résultats ne signifient pas forcément que les risques sont faibles, mais qu'ils sont bien cachés.

Andrew Lo, professeur au MIT à Boston et expert reconnu des « hedge funds », a développé un concept important : celui de la « corrélation sérielle ». Pour simplifier, il s'agit de la ressemblance entre les performances d'un mois donné avec celles du mois précédent. Chez Madoff, cette régularité était frappante. Cette croissance rectiligne, déconnectée des performances du marché, aurait justement dû inciter les investisseurs à se pencher sur ses comptes.

Se méfier des performances trop régulières

En se fondant sur les statistiques du marché et sur un modèle mathématique, Andrew Lo a démontré qu'une régularité trop importante peut être mauvais signe. Elle peut signifier que les investissements n'ont pas été évalués assez précisément, et que les résultats annoncés ne sont que des estimations parfois grossières. Ou, pire, qu'ils sont trop beaux pour être vrais, et ne sont qu'une pure invention.

Andrew Lo n'est pas un économiste très médiatique, mais les professionnels de Wall Street connaissent bien ses travaux. Une bonne partie des clients de Bernard Madoff étaient donc en mesure de comprendre ce qu'il se passait. Seulement, quand un fonds semble fonctionner correctement, les investisseurs prennent rarement le temps d'éplucher ses comptes. Et ce n'est que lorsqu'ils décident de récupérer leur argent qu'ils découvrent la réalité.

Une particularité de ce scandale, c'est que Madoff a avoué sans se faire prier. Sans doute pour épargner des poursuites à ses fils, qui géraient le fonds avec lui. Mais les autres gérants véreux ne se dénonceront sans doute pas d'eux-mêmes, et adopteront la technique traditionnelle : spéculer jusqu'à la chute, puis nier en bloc. Et comme, à Wall Street, les mauvaises nouvelles suivent la loi des séries, d'autres scandales à plusieurs milliards de dollars ne devraient pas tarder à éclater.

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Affaire Madoff : pour l'argent envolé, voyez chez Clearstream

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4 commentaires sélectionnés

Portrait de thierry reboud

De thierry reboud

Fan-club à kk, carte n° 1 | 16H50 | 15/12/2008 | Permalien

Il y a quelques années, peu de temps après la mort d'Hodja, de très nombreux Albanais ont été escroqués, exactement selon le même mécanisme de la pyramide. Je me rappelle en particulier certains commentaires de l'époque qui morigénaient ces pauvres types, incapables de comprendre que le libéralisme et le capitalisme ne signifiaient pas qu'on pouvait s'en mettre plein les fouilles par miracle.

Or voilà-t-il pas que les éminences capitalistes et libérales ont commis la même erreur, exactement ! C'est bien plutôt par là que l'arnaque aurait pu être évitée, en s'appliquant à eux-mêmes les excellents conseils qu'ils ont généreusement distribués aux autres.

Sauf que, entretemps, le capitalisme néo-libéral est devenu un immense casino, dans lequel les actionnaires pouvaient sans rire prétendre à 15% de dividende avant même tout examen de la situation de l'entreprise.

Finalement Madoff n'aura fait que pousser la logique du système à son terme, et je me demande dans quelle mesure toute la crise financière à laquelle nous assistons n'est pas du même modèle : une pyramide à l'échelle de la globalisation, en somme.

Portrait de Jaycib

De Jaycib

Désagrégé de l'Université | 09H38 | 16/12/2008 | Permalien

Etait-il vraiment nécessaire de consulter les travaux d'Andrew Lo pour éviter le piège Madoff ?

Ce n'est pas tant la régularité des rendements -- apparemment dénoncée comme mathématiquement suspecte -- dont il aurait fallu se méfier. L'écart, cité en début d'article, entre le taux de croissance économique moyen et le pourcentage de rendement qu'assurait un placement Madoff était le premier et sans aucun doute le seul signe fiable de l'arnaque pyramidale. Certains (rares) investisseurs ne s'y sont d'ailleurs pas trompés et ont donc soigneusement évité de s'engager.

L'article de Slate est donc, en un certain sens, pervers : il persiste à croire qu'il existait un moyen technique ou « scientifique » sûr de détecter le problème, un peu comme si, à l'avenir, il en existerait un sur lequel on pourrait parier de manière certaine. Ceci est naturellement fictif, tout comme les résultats des calculs savants d'enfouissement de créances pourries au milieu de créances saines, effectués, rappelons-le, par des matheux de premier ordre. En réalité, étant donné que les échanges financiers sont avant tout fonction de la confiance que l'on peut avoir dans la personne ou l'institution à laquelle on confie ses fonds, seule l'épreuve de la raison (ou du « bon sens ») suffit. Celle-ci constitue même une « preuve » nécessaire et suffisante.

Mais les Prométhée de la cupidité espèrent toujours en quelque chose d'autre. Ils ont voulu défier la raison, la juste loi de la mesure (morale ou probabiliste). Ils s'en mordent les doigts aujourd'hui.

PS -- Madoff excellait dans le travail d'entretien de la CONFIANCE de ses interlocuteurs. Encore aujourd'hui, certains de ses investisseurs bernés n'arrivent pas à croire qu'ils aient pu être pris au piège… de leur propre voracité ! Le New York Times d'hier en a cité nommément plusieurs.

Portrait de fredericb

De fredericb

financier | 23H30 | 15/12/2008 | Permalien

En tout cas, cette affaire arrive à un très mauvais moment. La confiance était en train de revenir petit à petit suite à la crise de septembre - octobre. Cette affaire jette un doute sur l'ensemble de l'industrie des hedge funds qui vont, à présent, avoir toutes les peines du monde à convaincre les banques de leur probité et de traiter avec eux : si un type aussi puissant et proéminant a pu, à Wall Street, monter une escroqu » de ce type et de cette ampleur au vu et au de ses clients et de la SEC pendant si longtemps, comment avoir encore confiance dans ce système ?

Portrait de piflechien

De piflechien

animal domestique | 08H01 | 16/12/2008 | Permalien

Je trouve étonnant de penser que l'allure des courbes peut être un bon indicateur : 1) un bon escroc est parfaitement capable de mimer des aléas. 2) une courbe régulière peut être l'effet du hasard.

La question plus intéressante est : pourquoi les mécanismes de contrôle ne marchent pas ? Pour moi, la réponse est, à mon humble avis : parce qu'alors, il faudrait se priver de l'argent sale. Car un paradis fiscal devient vite un enfer pour l'argent qui ne travaille pas. Et les banques ne veulent pas savoir l'origine de l'argent.

L'escroquerie de Madoff sera peut-être bénéfique si elle aboutit à un contrôle des circuits de l'argent. Il est consternant de constater qu'alors que les états n'ont plus le contrôle de l'économie, les truands l'ont. Merci, M. Madoff.

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