Consommer plus pour baiser plus ?

La publicité sait parler aux hommes (DR).
Bon nombre d'Occidentaux vivent au-dessus de leurs moyens. Mais finalement, d'où vient la pulsion initiale d'endettement faisant que certains accumulent toutes sortes de crédits ?
Lorsqu'un secteur spéculatif entre en crise, comme l'immobilier, et entraîne dans son sillage le déclin de la croissance économique, la dette de ces particuliers se transforme en actif hautement toxique que tout le monde tente désespérément de se refiler. Alors pourquoi tend-on à s'endetter ?
Daniel J. Kruger, chercheur à l'Université du Michigan, suggère qu'une partie de la réponse se trouve du côté… du sexe. Il adopte le point de la psychologie évolutionnaire, discipline consistant à analyser la cognition et le comportement des humains au prisme des hypothèses darwiniennes sur l'évolution.
Darwin nous a enseigné que l'évolution fonctionne selon une loi assez simple, la prime à celui qui produit le plus de descendants viables dans un milieu donné. Chez les espèces sexuées comme la nôtre, cela suppose d'attirer des partenaires. Or, l'être humain est sensible à un grand nombre d'indices de qualité reproductive, parmi lesquels la richesse et le statut figurent en bonne place : l'accumulation de biens mobiliers ou immobiliers augmente la probabilité de séduire des partenaires.
Cela s'observe particulièrement dans la stratégie de séduction des mâles envers les femelles. Si Nicolas Sarkozy devait résumer l'hypothèse de Kruger par une de ces formules simples et délicates dont il a le secret, cela donnerait : « Consommer plus pour baiser plus ».
Pour donner une première consistance à son hypothèse, Kruger a réalisé une étude téléphonique sur 409 individus par ailleurs enrôlés dans une enquête générale sur la santé. 100 étaient des hommes, 309 des femmes. Le chercheur a évalué leur attitude économique par des questions sur leur comportement d'épargne et de dépense. Il a également utilisé des questions standardisées du Sociosexuality Inventory (SOI) pour connaître leurs succès sexuels passés et leurs attentes futures (en partenaires conquis et espérés).
Résultat : la tendance à la dépense plutôt qu'à l'épargne est un bon prédicteur chez les hommes (mais pas chez les femmes) du nombre de partenaires séduits dans les cinq dernières années et espérés dans les cinq prochaines.
La sexualité comme facteur explicatif de la crise actuelle
Kruger suggère donc de creuser la piste, en étudiant notamment plus en détail le facteur psychologique de prise de risque : on sait qu'il est généralement plus marqué chez les hommes que chez les femmes ; et la corrélation de la dépense financière et de la quête sexuelle pourrait être expliquée par ce facteur commun (c'est-à-dire que les hommes portés au risque financier sont par ailleurs portés au risque sexuel, sans que le second soit la motivation réelle du premier, la tendance à prendre des risques étant la cause commune des attitudes économiques et des stratégies reproductives).
En tout état de cause, d'innombrables facteurs autres que la sexualité permettent de donner une lecture psychologique de la crise actuelle. J'y reviendrai dès que possible en évoquant deux essais récemment traduits en français, « Predictably Irrational » de Dan Ariely et « The Black Swam » de Nassim Nicholas Taleb.
Le point commun de toutes ces publications, et de bien d'autres dans le domaine florissant de l'analyse du comportement des acteurs économiques, c'est que la figure heuristique de l'Homo oeconomicus comme agent rationnel calculant son meilleur intérêt dans l'information disponible a du plomb dans l'aile. Ce paradigme de l'économie classique correspondait peut-être à l'idéalisme rationnel dominant le siècle l'ayant vu naître, mais il ne se retrouve pas les travaux récents de l'anthropologie et la psychologie scientifiques.
Homo investit bien plus que l'intérêt et la raison dans son économie, laquelle est aussi bien infusée de désirs et de passions dont la combinatoire produit des effets collectifs assez différents des résultats des modèles…
Photo : La publicité sait parler aux hommes (DR, source).
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Merci pour cet excellent article. L'illustration tombe à pic et fait presque aimer la pub.
Un bémol cependant sur la méthode de la psychologie évolutionniste et de ce qu'elle permet d'inférer sur les pratiques sociales :
Selon la théorie de l'évolution, les traits (tous les traits, de la taille au comportement) actuels des humains sont les produits d'une sélection naturelle passée, au cours de laquelle ont été éliminés les caractères non adaptés à l'environnement ou/et en conséquence, non favorables à la reproduction.
Cette sélection des traits se passe à l'échelle d'une population (qu'un individu meure sans se reproduire alors qu'il possède les caractères les plus favorables n'implique pas que le trait ne soit pas favorable à la population), progressivement et sur une période très longue.
Les traits actuels sont donc les produits d'une longue évolution précédant la société de consommation telle que nous la connaissons actuellement. Ils n'ont donc pas été sélectionnés récemment en tous cas pas entre les années trente (ou les « public relations » et la réclame de masse sont nés) et aujourd'hui.
Qu'il y ait donc un avantage sélectif à se faire remarquer auprès des femelles ou des mâles par n'importe quel moyen, je pense qu'il est difficile d'en douter. Par contre je ne pense pas que la psychologie évolutionniste soit à même de rendre compte des mécanismes psychologiques de la société de consommation, qui s'intéressent surtout aux désirs individuels, à la façon de les influencer et de les manipuler, et dont les pratiques (marketing, etc...) sont plutôt d'inspiration psychanalytique (voir notamment les travaux de E. Bernays, le neveu de Freud et fondateur des « public relations », dans les années trente).




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