Decryptage

La France peut-elle s'embraser comme la Grèce ?

Les manifestations anti-Darcos sont-elles comparables avec la révolte des jeunes grecs et le risque de « contagion » existe-t-il ?

Débris des grenades lacrymogènes tirées sur le LEP Dupuy-de-Lôme, à Brest le 11 décembre 2008 (Jacques Pagnoux).

Il est un peu moins de huit heures, jeudi matin, lorsque la proviseur du lycée professionnel Dupuy-de-Lôme, à Brest, téléphone à la police : une cinquantaine de jeunes, « des casseurs d'ailleurs et quelques élèves » d'après les profs, met le feu à des containers devant le bahut. Débarquement en force des hommes en bleu -c'est dans cette ville bretonne qu'on a enregistré les plus gros affrontements et pas mal de casse, ces derniers jours, en marge des manifestations lycéennes contre les réformes Darcos.

Deux camps se font devant près de six cents élèves scrutant la scène à travers la grille de ce lycée professionnel. Un internaute brestois de Rue89, Jacques Pagnoux, qui y enseigne depuis vingt-six ans, raconte la scène, également relayée par les médias locaux. Si l'ambiance est « tranquille au début » dans l'établissement « plutôt peu concerné par la mobilisation », le prof d'anglais assiste à une suite autrement plus spectaculaire :

« Les casseurs ont commencé à reculer, la police a tiré deux ou trois grenades dans leur direction, avant de se retourner vers le lycée. Elle s'est mise à tirer des grenades lacrymogènes à trois ou quatre reprises. Six ou sept ont même atérri sur le toit du centre de documentation, qui est en plastique et aurait pu prendre feu. »

« Panique générale, cris, bousculade »

D'après l'enseignant, qui nous a envoyé des photos d'une quarantaine de débris de grenades, « elles ont plu dans le ciel du lycée durant une bonne heure ». A l'intérieur, « panique générale, cris, bousculade ». Et mobilisation :

« Environ sept cents élèves sur les 1030 inscrits sont partis manifester en ville alors qu'ils n'étaient pas vraiment concernés par la protestation contre Darcos. Voilà le résultat de cet excès de force policière. Qu'est ce qu'ils cherchaient ? Quel était leur but ? »

L'histoire est intéressante, quand on sait que c'est notamment en se basant sur la tension qui régnait ces derniers jours à Brest que certains parient sur une « athénisation » du conflit lycéen. La Grèce est le théâtre d'émeutes depuis cinq jours et la mort d'un jeune de 15 ans. En France, c'est vrai que la mobilisation ne faiblit pas, contre les réformes Darcos. Au menu : des manifs et de nombreuses occupations de lycées.

Des éléments en commun

Outre leur simultanéité, plusieurs points permettent de tracer un parallèle entre les deux mobilisations :

  • la progression du chômage depuis le mois d'août ;
  • une crise sociale qui prend le relais de la crise financière de la rentrée ;
  • la mobilisation de la jeunesse qui ne s'essouffle pas, les étudiants en IUT rejoignant les lycéens ;
  • une majorité de droite qui se crispe sur ses réformes et passe pour avoir rompu le dialogue social.

Autant de facteurs qui faisaient dire à Laurent Fabius sur Europe 1 ce jeudi que « ce qu'on voit en Grèce n'est pas du tout malheureusement hors du champ de ce qui peut arriver en France ». Même son de cloche, en substance, du côté de Noël Mamère :

« Nicolas Sarkozy devrait tirer la leçon de ce qui se passe en Grèce. Ce ne sont pas des anarchistes, dans les rues d'Athènes, ce sont des gens qui ont été formés à l'université. Si le Président français continue de privilégier toujours les mêmes catégories, en n'accordant que des aumônes de 200 euros aux plus défavorisés, en installant un climat de tension dans la société avec ses lois sécuritaires, son hystérie sécuritaire, il ne faudra pas s'étonner que le manche lui revienne dans la figure. »

Et l'élu écologiste d'enfoncer le clou :

« Il y a en France un problème d'appauvrissement des classes moyennes, de rejet du politique, et un creusement des inégalités entre les différentes classes sociales. On a affaire à une crise systémique qui touche l'ensemble des pays démocratiques qui se croyaient épargnés de bouleversements tels que ceux que connaissent la Grèce. »

Surf un peu facile sur une comparaison artificielle ou raisonnement fondé ? A gauche et même au Modem, on regarde volontiers les émeutes grecques des derniers jours comme un « signal d'alarme ». Mais le gouvernement est aussi sur la brêche, alors que l'impopularité de Xavier Darcos auprès des profs, élèves et parents, ne faiblit pas.

Une contagion ? « Attention prudence »

Toutefois, les personnalités contactées par Rue89 invitaient plutôt à la prudence lorsqu'on leur demandait si les événements grecs risquaient de faire tâche d'huile en France.

C'est le cas d'Antoine Evennou, l'un des porte-parole de l'Union nationale lycéenne, principal syndicat du secondaire, qui appelle à une journée de mobilisation le 18 décembre :

Il n'y a aucun rapport entre les deux situations, que l'on parle du degré de violence ou des mots d'ordre. Notre mobilisation relève de la défense du service public de l'éducation alors qu'il s'agit d'une crise sociale majeure en Grèce, qui ferait plutôt penser aux émeutes en banlieue parisienne, en 2005.

Quant à la radicalisation des actions lycéennes ici, en aucun cas nous ne cautionnons les violences. Leurs auteurs, minoritaires, sont ceux qui ont le plus de proximité avec la Grèce dans la mesure où ils sont dans un ras le bol général sur fond de crise financière et sociale. Cela dit, on parle de la casse à Brest mais on n'a rien dit des trois semaines de mobilisation intenses à Marseille où tout s'est bien passé. La violence est devenue pour certains un moyen de se faire entendre mais elle n'est en rien aussi radicale qu'à Athènes. La marge reste large. »

Décryptage assez proche dans la bouche de Daniel Cohn-Bendit, qui a même hésité avant de répondre à la question :

« Non, non non ! Si l'on peut avoir en France demain ce qu'il se passe en Grèce aujourd'hui ? Mais je n'en sais rien ! Pour moi, la question n'a pas de sens. En Grèce il y a un fossé énorme entre la jeunesse, la société et les politiques. En France, il y a certes une forte déception d'un côté, mais la classe politique n'est pas aussi déconsidérée qu'en Grèce où la corruption est au-delà de l'imaginable. Il faut faire attention : même s'il y a déception et crise sociale, toute l'Europe ne me semble pas dans le même cas que la Grèce ! »

En fin de journée, jeudi, une trentaine de syndicats, organisations étudiantes, associations, partis de gauche et d'extrême gauche (dont SUD, l'UNEF, le MJS, les Jeunes Verts, la FSU…) apportait toutefois de l'eau au moulin de ceux qui pronostiquent une contamination par capillarité : un communiqué commun appelle à manifester vendredi 12, à 17h30, devant l'ambassade de Grèce à Paris. « En solidarité avec la jeunesse et la population grecques ».

Lire aussi : Pour Libération, Athènes est en Seine-Saint-Denis

Photo : débris des grenades lacrymogènes tirées sur le LEP Dupuy-de-Lôme, à Brest le 11 décembre 2008 (Jacques Pagnoux).

5 commentaires sélectionnés

Portrait de ADCR

De ADCR

23H54 | 11/12/2008 | Permalien

Les médias aiment se faire peur (aiment faire peur).
La révolte greque a des points commun avec les revendications, non pas des lycéens actuels ou des étudiants actuels, mais avec tous les mouvements de lutte depuis des décennies qui s'opposent a l'idéologie fondamentaliste genre à la Milton Friedman, mais l'histoire récente de l'engagement de la jeunesse dans la politique n'a absolument rien a voir avec la jeunesse greque.
C'est une construction journalistique (idéologique) de penser que la jeunesse française va suivre les pas de la révolte grecque.
Finalement c'est ce qui ressort de votre article. Mais le titre laisse planer le doute, comme les titres de 20 minutes et autres médias qui ont des sites sur internet. Sans doute visez vous une bonne place dans le classement Google.
Pour être assez proche d'étudiants, du mouvement, je peux vous dire qu'actuellement le mouvement de protestation de la jeunesse française ressemble à une macédoine (humour) de loukoums.
ça me fait bien chier, mais malheureusement, la jeunesse ici n'a aucune envie de foutre Paris à feu et à sang….

Portrait de skalpa

De skalpa

actif et militant ? | 00H10 | 12/12/2008 | Permalien

Portrait de caro

De caro

délinquante avérée | 00H33 | 12/12/2008 | Permalien

Sur indymedia.grèce est parue une lettre des amis d'Alexandros (le jeune qui a été tué par la police). Elle a été traduite. Je trouve un certain écho avec ce que des jeunes d'ici peuvent ressentir :

Nous voulons un monde meilleur.
Aidez-nous.
Nous ne sommes pas des terroristes, des « cagoulés », des « connus-inconnus » .

NOUS SOMMES VOS ENFANTS.

Ces « connus-inconnus » …
Nous avons des rêves. Ne tuez pas nos rêves.
Nous avons de l'élan. Ne stoppez pas notre élan.

SOUVENEZ-VOUS.

Un temps, vous étiez jeunes aussi.
Maintenant vous cherchez de l'argent, vous n'êtes intéressés qu'à la vitrine, vous avez pris du poids, vous avez perdu vos cheveux.

ET VOUS AVEZ OUBLIE.

Nous attendions votre soutien.
Nous attendions votre attention, nous pensions que nous allions être fièrs de vous - pour une fois.

EN VAIN.

Vous vivez des vies fausses, la tête penchée, vous êtes alliénés, rendus au système…
Vous avez jeté l'éponge et vous attendez le jour de votre mort.
Vous n » avez plus d'imagination, vous ne tombez plus amoureux, vous ne créez pas.
Vous vendez seulement et vous achetez.
De la marchandise partout.

L'AMOUR ET LA VERITE ? NULLE PART.

Où sont les parents ?
Où sont les artistes ?
Pourquoi ne sortent-ils pas dans les rues ?

Portrait de ozymandias

De ozymandias

"spectateur engagé" | 01H10 | 12/12/2008 | Permalien

je suis tt de meme circonspect sur le titre de cet article qui compare les événements grecs a la situation francaise. Voyez le film de Rotman sur 68 : ce n'est pas parce que les manifestations eurent lieu la meme année que les étudiants francais et tcheques se ressemblaient….

vos points communs sont de faux points communs, vous faites parlez l'Histoire….des manifestations étudiantes ont eu lieu sous des gouvernements de gauche. Imagniez que ce soit Royal qui ait gagné la présidentielle et c'est tt votre argumentaire qui tombe a l'eau. Il est tjrs tres facile de faire parler l'Histoire en faveur de ses idées…Je ne crois pas que des penseurs puissent établir une comparaison entre les situations francaises et grecs a partir des points que vous évoquez (a tres court terme). Pour comparer il faut s'ancrer dans des logiques de processus et de structures. « la question n'a pas de sens » dit Cohn Bendit et il a tt a fait raison d'ailleurs….

Portrait de Svoboda-Ili-Smiert

De Svoboda-Ili-Smiert

Maknoviste | 02H21 | 12/12/2008 | Permalien

Alors que les raisons de se revolter avec violence chomage, misére, inégalités grandissantes se font de plus en plus serieuses, les tirs de grenades sur les lycéens, les fouilles avec chiens, l'embastillement pour « terrorisme ideologique etc. ça pue la provocation.
Ceux qui ne font les revolutions qu'à motiés ne font que creuser leur tombeau disait Vladimir… et c'est la dessus que compte nos maitres.

Tous les commentaires

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code