TRIBUNE 05/12/2008 à 09h33

« Madagascar 1947 » : censure d'Etat pour une pièce de théâtre


(D'Antananarivo)

47 vous-dit-elle quelque chose ? 29 mars 1947. Une date. Une simple date. De printemps. De massacre. L'histoire de France n'a-t-elle pas basculé ce jour-là sous les assauts de quelques indigènes armés de sagaie, de lance et de flamme ? Peut-on le dire ? Que l'histoire de France, la grande histoire de France, s'est infléchie sous les coups de quelques sauvages croyant fort à la puissance de leurs amulettes et talismans ?

La France eut-elle à partir de ce jour-là les mêmes rapports, les mêmes liens avec ses colonies ? N'a-t-elle pas choisi désormais la répression et l'abandon de ses idéaux nés de la Révolution de 1789 ? Tous les hommes naissent libres et égaux en droits… L'Indochine suivra très vite, l'Algérie, le Cameroun…

Faisant suite aux promesses d'après-guerre d'accorder liberté aux colonies, faisant suite aux espoirs nés de la victoire contre le fascisme et le nazisme, Madagascar ou toute autre colonie ne pouvait-elle pas espérer vivre enfin hors domination, hors indigénat et humiliation perpétuelle ? Ce pays pouvait-il dépasser son statut de dominé, sortir de cette situation étrange d'infériorité accolée à sa « race » ? Pouvait-il mener sa propre histoire ? Les colonies ne pouvaient-ils plus faire confiance à la parole de la France ? Celle des Lumières, superbe promesse d'humanisme ?

Las, la France d'alors, 1946, choisit de maquiller les promesses et refusa toute idée d'indépendance. Rejetant l'idée d'autonomie dans l'union française proposée par l'Etat français, les Malgaches se soulevèrent, choisirent d'être rebelles. La politique a perdu, les armes ont parlé.

1947 ou cette arrogance, ce désir de ne pas lâcher sa proie -main d'œuvre, marchés et ressources des colonies… 1947 ou ce refus de reconnaître l'humanité pleine de l'Autre, cette soif d'exploitation prenant le pas sur toute autre considération… Le 29 mars 1947, à Moramanga, les rebelles malgaches se lancèrent dans un assaut sans espoir.

Si la première nuit fut de victoire, les suivantes furent de cauchemar. Des massacres et des exactions en nombre, des fusillades sans fin et des exécutions sommaires. Des « enquêtes ». Des « questions ». Des dizaines de milliers de morts civils, de faim, de maladie. Des milliers de réfugiés en fuite devant la guerre, guerre coloniale. L'expérimentation de tout ce qui allait suivre en Algérie. En tout : l'impossibilité de chiffrer les morts, tant on a tué… 89000 morts selon l'armée française en 1949. 11000 morts, chiffre officiel et risible un an plus tard.

Les années suivantes furent de négation. Les années suivantes furent de silence. On brûla des archives. On classa des archives. On ferma des archives. On ne jugeât point. Sauf les Malgaches, coupables pour avoir refusé l'injustice du colonialisme.

A l'indépendance, promesse toujours d'une vie commune, dans une humanité partagée, dans un élan démocratique respectueux de chacun, dans des rêves de progrès universel. On appela cela coopération. Mutisme et complicité. Dictature. Corruption. Silence toujours. L'oubli a succédé. Les générations furent autant de couches de linceuls naturelles. C'est ce qu'on a cru.

La parole insoumise

Silence pèse sur la mémoire. Les langues se délient. Des hommes et des femmes voudront comprendre. Dans ce désir, réel cette fois-ci, de vivre ensemble. Des hommes et des femmes, au-delà des frontières de l'histoire et des rapports de force, voudront savoir. Pourquoi en 47, deux ans après le carnage, deux ans après le « plus jamais ça », pourquoi à Madagascar s'est perpétré l'un des plus grands massacres coloniaux ? Un massacre commis par les vainqueurs du nazisme ? Par ceux qui ont vu de près les horreurs de la guerre ?

C'est ce silence qu'explore le spectacle « 47 », créé en septembre 2008 au Centre culturel français d'Antananarivo, de concert avec Thierry Bedard, metteur en scène, de concert avec Sylvian Tilahimena et Romain Lagarde, comédiens malgache et français. Une histoire commune. Violente. Sensible. Un théâtre qui nous ramène dans ce désir de vivre ensemble, de comprendre ce qui a déchiré, les corps malmenés et torturés, les paroles étouffés et les non-dits qui corrompent les âmes. Pour un langage du présent, un langage partagé. Enfin. ( voir un extrait en cliquant sur la vidéo.)

47 Raharimanana

Mais ainsi en a décidé le « bureau politique » de la DGCID1 [direction générale de la coopération internationale et du développement du ministère français des Affaires étrangères, ndlr]. Coopération et développement ? Silence sur « 47 ». Censure sur le spectacle. Interdiction d'emmener cette parole dans les centres culturels africains et alliances françaises. Etouffer les mémoires pour perpétuer quelle tradition ? Quelle domination ? La France grande et rayonnante ? Mère du progrès et de la civilisation ?

Ainsi, le spectacle ne peut tourner dans ces centres culturels vitrines de la France et de sa capacité de dialoguer avec le monde, vitrines de sa culture, vitrines des cultures. Une vitrine, selon la DGCID, ne saurait comporter la moindre trace de salissure -ces pages sombres de l'histoire coloniale…

Un puits de vérité sans fonds

Il est vrai qu'accorder vitrine à l'histoire coloniale française, c'est plonger dans un puits de vérité vertigineux, c'est plonger dans une saleté sans mesure et inavouable. La mission des centres culturels serait-elle politique, idéologique, partisane ? La culture a-t-elle réellement sa place quand s'exprime une certaine tendance politique du ministère des Affaires Étrangères qui a droit de veto sur la programmation des centres en question ? « Bureau politique » de la DGCID ? Quel est ce bureau qui n'apparait dans aucun organigramme officiel ?

Et dans cette affaire, le devoir de réserve imposé à ces responsables culturels ne vire-t-il pas à l'obligation de collaborer à une politique discriminatoire, un déni de l'histoire des colonies, un déni de l'histoire de France ?

Alors que la politique africaine de la France est déjà un désastre, obligerait-on les hommes et femmes de cultures français à trahir leurs éthiques et convictions ? Faut-ils qu'ils s'alignent sur le même plan que ceux qui ont terni pour longtemps l'image de la France : ces aventuriers politiques qui n'ont jamais considérés les Africains, ces barbouzes et autres prédateurs économiques du continent ?

Mais la mémoire se moque bien de la censure même si c'est une censure d'Etat. Le désir est profond de comprendre d'autant plus que nous avons maintenant le recul nécessaire pour tout entendre, pour enfin échanger.

Auteur, ancré dans les deux cultures -malgache, française, j'ai la conviction que ces actes et discours stigmatisant la légitime revendication des mémoires ne sont que les sursauts d'une certaine France imbue encore de culture coloniale.

Le monde d'aujourd'hui a aboli les frontières, le monde d'aujourd'hui est un monde où la parole peut être infiniment plus libre si on se donne la peine d'utiliser tous les moyens à notre disposition, le monde d'aujourd'hui est un monde où la parole se multiplie, se diversifie, un monde excitant où l'Autre se trouve au bout d'un clic, au bout d'un fil, au bout d'une lettre.

Oui, j'ai cette conviction… A moins qu'une période totalitaire ne se prépare et que je ne m'illusionne, à moins que cette période ne fasse table rase de toutes ces paroles incontrôlables, insoumises, à moins que ces régimes politiques, économiques, qui ont déjà le sort du monde en main, ne deviennent réellement fous et ne viennent à effacer toute velléité de culture, de mémoire, de résistance, à moins que…

Mais le 29 mars 1947, les rebelles ne sont pas tombés pour ça…

► A lire : Un prolongement de cet article peut-être trouvé sur Global Voices Online, en français, avec une revue des commentaires qu'il a suscités.

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  • Servais-Jean
    • Posté à 15h59 le 05/12/2008
    • Internaute
      43

    En lisant la plupart de ces commentaires Jean-Luc Raharimanana doit se demander où il vient de mettre ses pieds.

    Qu'il se rassure,
    les trolls se précipitent sur ce genre d'article et tentent de dissuader les lecteurs qui, dans Rue 89, cherchent un peu d'intelligence et d'ouverture d'esprit.

    « Madagascar 1947 » fait l'objet d'une censure d'état initiée, selon Jean-Luc Raharimanana, par le ministère des affaires étrangères. Quoi de plus normal ? La France se doit d'être irréprochable et comme il est inconvenant de mettre sur la place publique ses erreurs notre gouvernement fait tout pour les glisser sous le tapis. Et ils se défendent en disant que c'est un sujet réservé aux historiens comme ils l'ont déjà fait avec leur « rôle positif de la colonisation ».

    Merci de nous avoir informé de ce cas de censure et merci à Rue 89 d'avoir ouvert ses pages à cet « empécheur de danser en rond » en espérant que cet article soit repris sur d'autres sites et même, pourquoi pas, dans la presse écrite. Mais là, je rève.

    PS Je me colle un « top », l'orage des naseurs approche.

  • mechante langue
    • Posté à 17h45 le 05/12/2008
    • Internaute

    « En lisant la plupart de ces commentaires Jean-Luc Raharimanana doit se demander où il vient de mettre ses pieds. »

    C'est vrai , avec un nom comme ça , le pauvre il doit etre surement trés béte ...
    Mine de rien votre réflexion EST colonialiste puisque pour vous il semble impossible que quelqu'un d'origine malgache puisse entendre la contradiction . J'imagine que selon vous on devrait lui parler avec des pincettes et la condescendance que l'on doit a des etres inférieurs.
    Souffrez que pour ma part je considére qu'on puisse etre malgache et intelligent .

    Pour le reste il est aussi courageux et intéressant de soutenir une piéce sur les massacres de 47 que de faire une piéce sur la bataille d'Azincourt en France.
    La France ferait mieux de soutenir les voix discordantes dans les pays africains ..qui dénoncent les regimes actuels et les vices de la société africaine contemporaine .
    La dénonciation du colonialisme est l'un des moyens pour les regimes autoritaires et corrompus d'Afrique de détourner des sujets actuels qui gênent ..de détourner les citoyens des vrais responsabilités .
    Une énième pièce sur la méchante colonisation n'a rien de courageux en Afrique : pire elle conforte le statut de victime et donc l'impuissance et la passivité des africains et elle sert les régimes en place.

    « PS Je me colle un “ top ”, l'orage des naseurs approche. »

    Ne jouez pas les faux martyrs
    Sinon serieusement vous croyez vraiment que la chose la plus importante à denoncer a Madagascar aujourd hui , ce sont les massacres de 47 ..sérieusement ?

  • Yasmine Modestine
    Yasmine Modestine
    Comédienne
    • Posté à 20h20 le 05/12/2008
    • Internaute
      Comédienne

    je n'ai pas lu tous les commentaires donc peut être quelqu'un a déjà dit ce que je vais écrire.

    Cet article est un bel écrit dont je retiens l'émotion. Je ne suis pas assez calée sur l'histoire de Madagascar -et de France, en général- et j'aurais aimé que l'auteur nous explique plus concrètement les faits. Je les comprends, je les devine, mais ne les sais pas et le lyrisme du texte ne m'éclaire pas suffisamment.

    Un ami réalisateur m'a fait remarquer qu'en France il y avait 3 films sur la guerre d'Algérie en tout et pour tout et que le sujet restait aujourd'hui difficile à traiter.
    A l'inverse du Vietnam aux Etats Unis, par exemple. Ou de l'Iraq.

    C'est une question de « culture » (je ne suis pas sûre que le mot soi juste). En France, il semblerait que le politique et l'actualité doivent sortir du champ de représentation culturelle justement, dans les pays anglo-saxons, le cinéma, le théâtre, la télévision s'en emparent quasi immédiatement (cf la pièce de david hare « stuff happens » par ex)

    Tout cela pour dire quoi me demanderez-vous ? Rien d'autre, que de souligner-encore-une habitude « culturelle » de déni (encore une fois culture ici n'est peut être le bon mot ) contre laquelle il faut bien sûr toujours lutter, mais qui est déjà en train de s'ébrécher.

    Je me demandais si cette pièce en revanche ne pouvait trouver un théâtre en France, car ce que vous en écrivez donne envie d'en savoir plus, et il existe des directeurs et directrices de théâtres subventionnés qui au contraire seraient sans doute intéressés par cette pièce justement à cause de son sujet. Et à partir de là peut être qu'une tournée serait envisageable.