Droit de suite 04/12/2008 à 21h56

Un pèlerinage expiatoire laissant les Cambodgiens perplexes

Ka-set"
Stéphanie Gée | ka-set.info



Cérémonie annuelle au musée du génocide Tuol Sleng à Phnom Penh, le 23 septembre 2008 (Chor Sokunthea/Reuters).


(De Phnom Penh) « Comment avez-vous pu croire et soutenir le régime de Pol Pot ? » Cette question, le Suédois Gunnar Bergstrom, avocat de la cause khmère rouge repenti, l’aura entendue maintes fois lors de son séjour au Cambodge, le premier effectué depuis août 1978.

Une incrédulité obsessionnelle chez ses interlocuteurs qu’il n’aura pas réussi à dissiper. Ses excuses au peuple cambodgien, largement relayées par les médias locaux, auront cependant été entendues.

« Quand l’idéologie prend le pas sur la vérité, voilà ce qui arrive... », confiait le 18 novembre Gunnar Bergstrom lors du premier forum, organisé à Phnom Penh à l’Institut national de pédagogie du Cambodge.

« J’aimerais n’avoir jamais effectué de voyage au Cambodge [du 12 au 26 août 1978]... Je suis vraiment désolé. »

Les questions des Cambodgiens

Silence dans la salle. Puis, les uns après les autres, les participants osent se saisir du micro. Les questions fusent, et se font écho :

« En 1978, le monde ignorait-il encore tout des souffrances qu’enduraient les Cambodgiens ? »

« Vous nous dites que vous n’avez pas ressenti le climat de terreur, qui existait pourtant, lors de votre séjour. Comment est-ce possible ? »

« De nombreux déplacements de populations étaient alors organisés dans le pays, de l’est vers l’ouest. Vous n’avez pas croisé sur votre route ces grandes marches forcées ? »

« Quand vous êtes arrivé à Phnom Penh, vous avez vu la capitale vidée de toutes ses âmes. Malgré cela, vous avez réellement cru que le pays était sur la voie du développement ? »

« Pourquoi avez-vous attendu trente ans pour effectuer cette démarche ? »

Non, Gunnar Bergstrom n’a rien deviné du drame qui se jouait depuis 1975 dans le petit royaume, il n’a vu que ce qu’il voulait voir, explique-t-il. Oui, il s’est laissé impressionner par cette utopie qu’il croyait en marche, les coopératives modèles et les slogans khmers rouges qui appelaient le peuple à ne compter que sur ses forces, sans quémander d’aides étrangères.

Avec recul, confesse-t-il, « j’ai moi-même du mal à comprendre comment j’ai pu croire à tout ça ! » Un peu plus tard :

« J’ai bien vu que les pagodes étaient fermées -la religion avait été abolie- mais j’ai oublié de demander ce qu’il était advenu des bonzes... »

Rires dans l’assemblée

Gunnar Bergstrom répétera l’exercice à Kompong Cham et à Battambang, devant des chefs de commune, des religieux et de simples villageois. Il a refait une partie du chemin effectué en août 1978, cette fois-ci non plus cornaqué par des Khmers rouges mais par des employés du Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), un itinéraire qui l’a ramené dans une pagode visitée il y a trente ans, aujourd’hui redevenue lieu de méditation. Un moment intense d’émotion et de libération, qui sera consacré par un don et une rapide bénédiction par le chef de ce « wat ».

Le Suédois offre un visage aux traits détendus et une conscience apaisée alors qu’il s’apprête à mettre un terme à son pèlerinage expiatoire.

« Ce séjour a été l’une des meilleures expériences de ma vie ! »

Nombre de Cambodgiens auront cherché à comprendre son engagement passé -biaisé, consent-il, par le filtre du jeune militant maoïste qu’il était dans les années 1970-, sans jamais être satisfaits de ses réponses.

« Inlassablement, ils me posaient cette même question : comment une telle erreur de jugement a-t-elle pu être possible ? Après avoir épuisé tous les arguments possibles, je leur ai dit que je ne trouvais plus rien à ajouter si ce n’est leur présenter mes excuses... “ Les uns les ont acceptées, les autres ont estimé qu’il n’avait rien à se reprocher, qu’il avait simplement été trompé par les Khmers rouges.

Lors des forums, Gunnar Bergstrom n’aura été confronté à aucune manifestation de colère, mais au désarroi de ses interlocuteurs. Son message aura été accueilli ‘très positivement’, se réjouit-il. ‘Je pense que les Cambodgiens ont compris l’objet de ma visite.’ Mais pas toujours qui il était.

Le Suédois promène une allure austère et use d’un ton solennel lors de ses déclarations publiques, au point d’incarner au yeux de certains Khmers une sorte de diplomate occidental, qu’ils ont eu vite fait d’investir d’un pouvoir qu’il n’a pas : faire pression sur le tribunal khmer rouge pour qu’il accélère la procédure et que justice se fasse sans davantage de délais. Cette requête lui sera soumise ici et là.

Quant à venir témoigner devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), comme le lui ont demandé plusieurs personnes, Gunnar Bergstrom dit, sans hésiter, se tenir prêt, si toutefois il peut leur apporter des informations utiles. Il devait rencontrer les co-procureurs du tribunal avant son départ vendredi.

Un besoin d’informations

Lors des forums comme dans les discussions informelles engagées dans la rue, un même constat s’impose, souligne-t-il :

‘Certains m’ont demandé comment faire pour porter plainte auprès des CETC ou encore voulaient savoir où en était le tribunal... Apparemment, les informations ne parviennent pas aux simples citoyens.’

Aucune question ne l’aura heurté, assure-t-il. Il y en a néanmoins qui l’auront surpris.

‘Plusieurs fois, des Cambodgiens m’ont demandé qui était derrière le régime de Pol Pot, ajoutant que seuls des étrangers avaient pu commettre ces horreurs ! Je leur ai dit que je pensais qu’il n’y avait personne derrière Pol Pot !’

Il y a des idées qui ont la vie dure...

Dans un an, ses clichés de propagande du régime khmer rouge pris en août 1978 feront l’objet d’une exposition dans son pays, et seront largement replacés dans le contexte historique de l’époque ‘afin que la jeunesse suédoise saisisse toute la signification des photos et n’en vienne pas à s’imaginer que Pol Pot était un gars sympa’. S’il en a l’occasion, l’ancien communiste écrira à son retour des articles sur son séjour au Cambodge.

Bientôt, Gunnar Bergstrom va reprendre le fil de sa vie en Suède, son travail auprès des toxicomanes, sans doute vacciné contre le remords et fort d’une certitude :

‘Le Cambodge sera avec moi pour le reste de ma vie !’


Article suivi :
Les excuses d’un Suédois pour son soutien aux Khmers rouges

Photo : cérémonie annuelle au musée du génocide Tuol Sleng à Phnom Penh, le 23 septembre 2008 (Chor Sokunthea/Reuters).

Publié initialement sur
Ka-set
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  • bifteack
    bifteack
    pierreux
    • Posté à 22h26 le 04/12/2008
    • Internaute 48394
      pierreux

    Tiens, ça me rappelle l’aveuglement des neo libéraux sur tous les massacres fait au nom de l’économie .
    Mieux vaut tard que jamais !

    • renlog
      renlog répond à bifteack
      • Posté à 16h52 le 05/12/2008
      • Internaute 15212

      Il serait intéressant d’aligner des chiffres.

      M’est avis qu’avec les massacres perpétrés au nom de la gauche sous Staline, Mao et Pol Pot (sans compter les emprisonnements, les déportations, la torture et l’absence totale de liberté) on doit déjà être à plusieurs dizaines de millions.

      Pas mal quand même pour des idéologies qui ont pour objectif final le bonheur du peuple.

  • A déménagé le 8-10
    • Posté à 23h10 le 04/12/2008
    • Internaute 1001
      nc

    Cet aveuglement me fait penser à celui des gens qui, à gauche, croient que les Islamistes œuvrent à l’émancipation des opprimés.

    Leurs grand-pères l’ont fait pour Staline et leurs pères pour Pol Pot.

    • toots
      toots répond à A déménagé le 8-10
      void
      • Posté à 00h50 le 05/12/2008
      • Internaute 15123
        void

      C’est oublier un peu vite tous ceux qui ont cru en Pétain. Voire pire.

      • A déménagé le 8-10
        • Posté à 09h19 le 05/12/2008
        • Internaute 1001
          nc

        Mais je n’oublie rien, Toots.

        La grosse différence, qui ne vaut pas excuse, c’est que les pétainistes n’ont pas cherché à vendre le pétainisme à la terre entière.

        Pour comprendre que l’aveuglement touchait ceux qui acceptaient d’être aveuglés, se souvenir qu’André Gide a publié un livre d’une remarquable clarté, Retour d’URSS. En 1936. Savoir qu’il y est parti avec un minimum de préjugés, et plutôt favorables. Et on peut toujours le lire, comme modèle de ce que doit être un regard objectif.

         
        • sûrderien
          sûrderien répond à A déménagé le 8-10
          paresseux
          • Posté à 13h34 le 05/12/2008
          • Internaute 35914
            paresseux

          On peut facilement charger la gauche ( et la droite ) .
          aucune difficulté pour ce faire . L’homme , en général,
          étant un gros salopard , le matériau pour agonir d’insulte ne manque pas .

          Cependant , qu’on soit pour ou contre les idées de gauche , si l’on a un minimum d’intelligence objective
          on sera obligé de concéder que ces idées , émanent
          d’une sorte de christianisme , à savoir la compassion et l’amour du prochain ( sous la forme de l’empathie )

          Donc , sans la gauche , on aurait encore (en Europe)
          des enfants travaillant 12 heures par jour .

          Vous aurez compris que j’ai précisé Europe car celà se pratique ailleurs , et qu’il faudra des idées de gauche
          pour changer celà .

          A bon entendeur

          Trouvez pas que c’est triste sans Cyp et cie !

        • toots
          toots répond à A déménagé le 8-10
          void
          • Posté à 16h55 le 05/12/2008
          • Internaute 15123
            void

          Ha mais attendez, un paquet de gens on dénoncé les dérives du communisme d’Etat très tot. Il y a Gide, mais il y en a encore beaucoup d’autre comme Orwell, alors même qu’il est toujours resté farouchement communiste.

          Pour le reste je ne sais que vous dire. Les illusions de masse sont une constante de l’Histoire. Cependant, sans vouloir comparer ni faire de rapprochements douteux, j’ai quand un tout petit peu plus d’empathie pour des gens qui ont été aveuglés par une utopie généreuse, du moins en apparence, que par frousse de leur voisin ou du plus pauvre.

          Pour le reste, il a aussi existé des fervents supporters des différentes théories fascistes, car celui-ci ne s’est quand même pas installé par defaut...

          Et il en existe encore. Certains disent même qu’ils y en auraient au pouvoir ou dans les coulisses...

        2 autres commentaires
  • patrick du 14-
    patrick du 14-
    de plus en plus naze
    • Posté à 23h11 le 04/12/2008
    • Internaute 40667
      de plus en plus naze

    des toxs sa devrait le faire, qu’elle honte

  • Susanna
    Susanna
    Individu
    • Posté à 01h53 le 05/12/2008
    • Internaute 10099
      Individu

    Je reconnais chez cet homme un sens de la supériorité morale qu’on ne trouve sous cette forme que dans le Nord de l’Europe. Une forme de vertu vaguement agressive.
    Il a ignoré ce qu’il a eu sous les yeux parce que cela ne correspondait pas à une idée du monde dans laquelle c’est lui qui incarnait le sens. Aujourd’hui, il revient, tout aussi aveugle, s’éblouir de sa propre culpabilité. Et, en toute austérité, il en jouit.

    • A déménagé le 8-10
      • Posté à 09h22 le 05/12/2008
      • Internaute 1001
        nc

      « Il a ignoré ce qu’il a eu sous les yeux parce que cela ne correspondait pas à une idée du monde dans laquelle c’est lui qui incarnait le sens. »

      Chapeau la p’tite dame !

      Oh que c’est bien vu !

      « Bientôt, Gunnar Bergstrom va reprendre le fil de sa vie en Suède, son travail auprès des toxicomanes, sans doute vacciné contre le remords »

      Stéphanie Gée, faites-lui donc lire la réaction cinglante de Suzanna, on verra bien sis on vaccin marche encore.

  • MarcTibo
    MarcTibo
    « Change Can Happen », (...)
    • Posté à 04h08 le 05/12/2008
    • Internaute 36143
      « Change Can Happen », (...)

    Oui et il y en a (beaucoup) qui se cachent toute leur vie, refusent de se regarder en face ou pointent le doigt vers quelqu’un d’autre. Quelques soient les fautes de ce gars là, j’éprouve de l’admiration pour son acte. Faire face a son passé (et sa vie) de cette manière, il n’y en a pas beaucoup qui ont ce courage.

  • MarcTibo
    MarcTibo
    « Change Can Happen », (...)
    • Posté à 04h12 le 05/12/2008
    • Internaute 36143
      « Change Can Happen », (...)

    Et notez bien que j’adore ce pays qui, malgré ce drame et la pauvreté qui y règne, regorge de gens d’une gentillesse et d’une générosité rarement rencontrées (et j’ai beaucoup voyagé sauvage). Je ne suis pas surpris des réactions des Cambodgiens devant un homme qui a soutenu leurs boureaux.

  • fidesien
    fidesien
    ouvrier
    • Posté à 06h38 le 05/12/2008
    • Internaute 61414
      ouvrier

    750 000 cambodgiens ont été tué par le régime pro US précèdent les Khmers rouges ; des bombardements massif américains(trois fois plus de bombes que sur le Japon)ont fait rallié les paysans pauvres de l’Est au Khmers rouges.
    Dans la capitale le régime de Lon lol organisait des pogroms sur les non ethniquement pur Khmer
    Le phénomène Khmer Rouge fut aussi un réglement de compte

  • thierry57
    thierry57
    témoin
    • Posté à 09h12 le 05/12/2008
    • Internaute 61418
      témoin

    Il est impensable que les pays occidentaux n’aient pas eu connaissance du génocide cambodgien dès ses débuts.Les réfugiés en Thailande rapportaient ce qu’ils avaient vécu et ....Une chape de plomb est tombé sur ce génocide comme celui au Rwanda,sur l’extermination des juifs pendant la deuxième guerre mondiale.Certains ont laissé sciemment les Khmers massacrés car ils espéraient en tirer des bénéfices....Il est étrange de ne jamais rechercher ces charognards et de s’acharner sur des lampistes ou les manipulés.

  • ALLAIN JULES C@MMUNICATION
    • Posté à 11h04 le 05/12/2008
    • Internaute 18202

    Belle honnêteté intellectuelle en effet, malgré la durée de sa « compréhension » du climat qui régnait à cette époque.

    On peut accepter ses excuses.

    Lien

    • A déménagé le 8-10
      • Posté à 11h12 le 05/12/2008
      • Internaute 1001
        nc

      Par contre la vôtre, qui consiste à ne venir que pour déposer la marque de votre blogue, à ne jamais participer aux échanges, et à voter pour vous ( 1 fois 5/5 alors qu’il y a à peine 5 minutes que vous êtes passé et que les autres pastillages n’ont pas bougé...

      Eu ceux qui ont à accepter/refuser ses excuses sont les Cambodgiens, pas vous. Plus de pudeur et moins de racolage, svp.

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 12h02 le 05/12/2008
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Moi je me demande comment on peut être aussi naïf et aussi peu au courant de l’Histoire.

    Qui dit révolution dit massacre. La révolution propre, c’est très rare. Surtout à cette époque où dès qu’un pays sortait son drapeau rouge ou son drapeau brun, ça tournait à la boucherie.

    Même de nos jours, dès que j’entends le mot révolution je me demande combien il y aura de morts.
    Quand j’ai appris que l’Ukraine et la Géorgie se soulevait, j’ai tout de suite imaginé le pire : une bonne guerre civile, l’arrivée au pouvoir d’un dictateur et l’exécution massive des perdants.
    Et le cas de l’Ukraine n’est que l’exception qui confirme la règle...

  • fidesien
    fidesien
    ouvrier
    • Posté à 12h58 le 05/12/2008
    • Internaute 61414
      ouvrier

    Pendant le génocide Khmer Rouge de 1975 à 1979 se déroulait sur une ile d’Asie un autre génocide plus important en pourcentage,si quelqu’un trouve la réponse,qu’il l’écrive
    un indice : ile qui fut portuguaise et bien sur les génocideurs était des amis de Kissinger et du monde libre

  • docteur chemises
    docteur chemises
    technicien du spectacle
    • Posté à 14h45 le 05/12/2008
    • Internaute 61446
      technicien du spectacle

    C’est interessant de voir comment tout cela est digéré par les gens et l’histoire. Une chose pourtant qui m’ennuie, mais je suis sans doute ignorant : Qui est Gunnar Bergstrom ?

    • XavXav
      • Posté à 18h14 le 05/12/2008
      • Internaute 28444

      un photographe suédois... Ce n’est pas quelqu’un d’archi célèbre. Il y a un autre article sur le sujet, qui décrit son parcours, je vous le recommande.