
Deux voix se répondent. Celle de Margaret Thatcher, celle de Bobby Sands. Combattant de l'Armée républicaine irlandaise (IRA) condamné à sept ans de prison, Sands entame en mars 1981 une grève de la faim pour obtenir le statut de prisonnier politique. Première ministre britannique, Thatcher décide que l'heure n'est pas à la négociation.
Pour le camp républicain, la mort de Sands serait un assassinat. Pour le Parti conservateur, cette éventualité résulterait d'un suicide. C'est par cette mise en place glacée que s'ouvre « Hunger », premier film de l'artiste plasticien britannique Steve McQueen.
Peut-être se souvient-on de l'agonie du patriote irlandais, mais la mémoire commune a effacé la mécanique qui avait précédé ce martyre. Les républicains n'étaient pas voués au sacrifice. S'ils intégraient leur fin comme l'une des éventualités du combat, ils n'en tiraient aucune exaltation.
Comment se fait-il alors qu'un jeune homme de 27 ans ait décidé de mettre sa vie en danger, puis accepté de la perdre ?
Comment se fait-il qu'après lui, Francis Hughes (25 ans), Raymond McCreesh (24 ans), Patsy O'Hara (23 ans), Joe McDonnell (30 ans), Marin Hurson (27 ans), Kevin Lynch (25 ans), Kieran Doherty (25 ans), Thomas McElwee (23 ans) et Michael Devine (23 ans), se soient laissés mourir de faim les uns après les autres ?
« Hunger » est la réponse à cette question. L'acteur Michael Fassbender y incarne le militant irlandais de façon sidérante. Il l'incarne réellement, il lui redonne vie. (Voir le bande-annonce)
Steve McQueen nous parle de l'outrage fait aux hommes. Comme ils refusaient l'uniforme carcéral des droits communs, les prisonniers républicains ont été laissés nus dans leurs cellules, enveloppés de leur couverture de lit.
Un matin, les surveillants ont refusé de vider leurs tinettes d'excréments. Les détenus ont répliqué en chiant dans leurs mains, en pissant sur le sol, en étalant leurs déjections sur les murs à pleines paumes. « Grève sale », dit Thatcher. « Résistance », lui répond Steve McQueen.
Une lente descente en indignité
Pendant quatre ans et demi, des centaines de prisonniers vont ainsi survivre, grelottant dans leur merde, battus, nettoyés de force, les cheveux arrachés, les barbes rasées jusqu'au sang. C'est là, que le réalisateur britannique nous emmène. Dans cette inhumanité et cette colère.
Son image est crue, nue. Les vers blancs grouillent sur le corps des prisonniers endormis, la pisse coule en rivières dans le couloir des blocks. Nous subissons, coup après coup, brimade après insulte, la lente descente en indignité.
C'est pour cela, que Bobby Sands et ses camarades sont entrés en grève de la faim. Au-delà de la guerre et de la politique, au-delà du statut de prisonniers qu'ils réclamaient, ils ont cessé de s'alimenter pour que cesse ce déshonneur.
Le film de Steve McQueen n'est pas un document sur l'Irlande du Nord. La question irlandaise n'est pas à l'écran, rejetée hors les murs de la prison. Si elle affleure parfois, c'est en éclats, dans le regard d'une femme au parloir, dans les mots murmurés d'une mère à son prisonnier de fils.
Finalement, c'est la vie qui renonce
Comme les autres, nous sommes incarcérés. Coupés de l'Irlande et c'est un choix, privés des échos du dehors et c'est un rythme. Le temps qui s'écoule est un temps prisonnier, à la fois monotone et lent. Il sert d'espace réduit à Bobby Sands et à son agonie.
Après l'échec du père Moran, qui tentera vainement d'amener le prisonnier à la reddition, c'est la vie qui renonce. Après la violence extrême, ce film nous entraîne dans une souffrance absolue. Des 66 jours de grève de la faim, rien ne nous est caché. Escarres, vomissures, lèvres déchirées, larmes silencieuses, regard mort.
« Hunger » est l'histoire d'un homme qui n'a plus que sa nudité pour arme. Ce n'est pas la chronique d'un suicide, mais l'autopsie d'un assassinat.
Photo : Une jeune fille brandit la photo de Bobby Sands pendant la célébration du 20e anniversaire de la grève de la faim du combattant de l'IRA (Jeff J Mitchell/Reuters).
► A lire aussi : « Hunger » et Bobby Sands : « Notre corps était notre arme »



















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De PMB
Lecteur écriveur | 22H41 | 26/11/2008 |
Un reproche supplémentaire à faire à la Thatcher inc. (ne pas réduire l'affaire à une seule personne), c'est d'avoir alimenté cette guerre civile (ne pas oublier les Paisley boys) de façon telle que l'IRA, incapable de faire aboutir sa révolte contre un oppresseur plus puissant, de maîtriser sa colère (qui l'aurait pu ? ) a dérivé, pour nombre de ses membres, dans la violence aveugle, le banditisme et l'oppression de ceux-là même qu'elle voulait défendre.
L'Irlande du Nord va mieux, semble-t-il. Ou seulement moins mal ? Et au prix de quelle chape de béton jetée sur quels crimes impunis, quels deuils muets, quels enfants, anciens ou actuels, cassés à la base, incapables de ne pas reproduire les violences qu'ils ont vues ou subies ?
Sorj Chalandon pourrait-il nous dire ce qu'il en sait ?
Son surnom pour les Grands Britons : Thatcher the Snatcher
De Sorj Chalandon (auteur)
Journaliste | 12H25 | 27/11/2008 |
Message pour PMB/ Lecteur écriveur
Bonjour,
Oui, l'Irlande du Nord va mieux, mais tout ce qui faisait le socle de son malheur persiste. Si les Britanniques ont démonté leurs casernes, détruits leurs systèmes de surveillance, cessé leurs patrouilles, ils restent néanmoins encasernés sur la terre d'Irlande. Le drapeau britannique flotte seul sur les bâtiments publics même si Tom Hartley (Sinn Féin), Lord maire de Belfast a imposé le drapeau tricolore au côté de l'Union Jack dans son bureau. Et je dis bien : imposé. Car le fait qu'un élu, maire de la plus grande ville d'Irlande du Nord, puisse souhaiter associer les drapeaux des deux communautés dans le secret de son bureau, reste considéré comme une provocation par les unionistes et les loyalistes (protestants) des 6 comtés.
Le pays va mieux aussi parce que l'IRA a eu le courage politique de déclarer un cessez-le-feu permanent il y a maintenant 11 ans et que les effets de cette décision se font sentir sur la vie de la cité.
Que vous me compreniez bien, ils ont décidé du cessez-le-feu parce que le fusil les a emmené à la table des négociations. La violence politique - c'est un fait - a tiré la communauté nationaliste de son réduit de seconde zone pour la hisser à un état de presque égal. Il est toujours bon de rappeler que depuis la création de l'Etat d'Irlande du Nord (1921), déclaré « Etat protestant pour le peuple protestant », les minoritaires catholiques (et Irlandais de souche) n'ont eu de cesse de réclamer l'égalité des droits. Pas plus de droit que les majoritaires protestant, mais juste autant. Le cessez le feu a donc ouvert aux républicains et aux nationalistes les portes des mairies, les portes du gouvernement local, les portes du parlement d'Irlande du Nord. Mais les unionistes ont encore du mal à accepter le partage du pouvoir. Cette répulsion se traduit quotidiennement dans les faits. Unionistes qui quittent un conseil municipal quand Sinn Féin prend la parole, un élu protestant qui refuse physiquement la main tendue par un collègue nationaliste. En même temps, force est de constater que la gestion des affaires avance. Pas aussi vite que les uns et les autres le voudraient, mais elle avance.
De leur côté, les républicains redoublent d'effort. Ainsi, Sinn Féin a décidé de s'associer au deuil des familles de 4 policiers tués dans un accident de la route. Ce n'est rien ? Il y a dix ans, un policier tué par balle ou tombé d'un escalier provoquait la même joie dans le camp adverse. Hier, la police était protestante à plus de 90%. Aujourd'hui, elle a largement ouvert ses portes à la communauté catholique. Mieux, on voit des Irlandais du Sud (la République) s'engager dans l'armée britannique pour aller combattre en Irak, par exemple, car ces recrues là ont l'assurance de ne jamais se retrouver en patrouille dans les rues de Belfast, fusil pointé sur leur frère. Pour que l'on comprenne bien cette dernière phrase, je ne dis pas que la guerre contre l'Irak est juste, mais que la fin de la guerre en Irlande du Nord a fait sauter des verrous et des tabous jusque lors vissés dans les consciences.
Oui, donc, le Nord va mieux, mais nous en sommes encore au stade du processus de paix. La paix, la vraie, sera associée à la justice. Et la justice ne règne pas encore. C'est pourquoi une modeste frange du mouvement républicain refuse tout compromis. Réunis au sein du Republican Sinn Féin (dissidents) de la « Vraie IRA » (RIRA) ou de l'IRA de la continuité (CIRA), une petite minorité de femmes et d'hommes estiment que leur cause a été bradée. Que l'inssurection de 1916 a été trahie. Que Bobby Sands et ses camarades sont morts pour rien. Avant-hier, une stèle loyaliste honorant deux hommes tués par l'IRA a été souillée à la peinture. Le même jour, une petite maison catholique a été attaquée à coup de pierres dans la région de Larne, majoritairement protestante.
Oui, tout va mieux, mais tout demeure. Paradoxalement, ce sont les vrais combattants des deux camps, les prisonniers, ceux qui ont le plus souffert dans leur chair et dans leur vie, qui travaillent à la réconciliation. Il est aujourd'hui difficile pour un père unioniste de dire à son fils : je t'ai toujours élevé dans la crainte de ces putains de cathos, mais bon, apprends à les connaître, ils font partie de notre communauté. Il est difficile à un père républicain de dire à sa fille : je t'ai élevé dans la colère de ses salopards de soldats britanniques, mais bon, accepte aujourd'hui leur drapeau, cesse de jeter des pierres sur les rares blindés qui passent et allons ensemble aux funérailles des policiers morts d'un accident de la route. C'est cela qui va être compliqué : laver les tête et les coeurs.
Maintenant, il faut bien comprendre qu'à terme, malgré la fin des hostilités militaires, le but de Sinn Féin reste à jamais la réunification irlandaise et la fin de la domination britannique en Irlande du Nord. Et que le but actuel des unionistes est de demeurer Britannique, au sein du Royaume Uni. Il suffit d'énoncer cette évidence pour se rendre compte des difficultés à venir.
Merci de vos mails.