Temoignage

Clément Abaifouta, des prisons tchadiennes à la lutte pour la justice

« Je viens d'avoir un fils, c'est mon premier enfant depuis ma sortie de prison en 1989 ! ». Clément Abaifouta rit au téléphone et me demande de le rappeler dans quelques minutes, le temps de trouver un banc. Il marche mal. Son corps est mutilé par quatre années dans les prisons tchadiennes de Hissène Habré, ces « mouroirs fantômes » créés pour éliminer les opposants de 1982 à 1990 et dont il est un des rares survivants.

Il vient à nouveau d'être arrêté par le gouvernement tchadien dans une tentative d'intimidation des victimes de Hissène Habré, quatre jours de garde à vue dont il se remet difficilement. L'humour et la liberté de ton sont ses espaces de libertés dans la capitale sous forte tension.

Clément Abaifouta


• Président de l'Association des victimes de crimes et de la répression politique (AVCRP) de Hissène Habré

• Arrêté le 12 juillet 1984 et condamné à la prison à vie pour « Intelligence avec la rébellion »

• Libéré le 7 mars 1989 dans le cadre d'un échange politique entre la rébellion et Hissen Habré

• Arrêté le 30 juillet 2008 pour « faux et usage de faux » et « incitation à la haine tribale »

• Abandon de la procédure et libération le 4 août 2008

Clément Abaifouta est selon la formule de l'écrivain Slimane Benaissa, un homme ordinaire au destin extraordinaire. Né en 1958 à N'Djouma dans l'Est du Mayo Kebbi, il est le fils aîné d'un agent d'Etat.

Son ambition est d'étudier les lettres modernes à N'Djamena la capitale, de devenir un intellectuel. En 1985, il quitte sa province et se rend chez son oncle qui habite la capitale pour étudier. Il ne mesure pas le danger de ce déplacement familial. Ne fait pas de politique. Sympathise par fidélité clanique avec l'Union démocratique, le parti crée et dirigé par Facho Balaam, son oncle. « Je vivais sous le toit d'un homme politique » dit-il.

« Intelligence avec la rebellion »

Clément prend alors conscience de cette appartenance familiale, criminelle en Afrique, et de la violence du gouvernement de Hissène Habré (plus de 40000 victimes politiques en sept ans) et se débrouille pour obtenir une bourse d'étude en Allemagne.

Mais la DDS (direction de la documentation et de la sécurité) l'arrête la veille de son départ, le 12 juillet 1985. Inculpé sans procès, sans avocat ni juges à la prison à vie pour « intelligence avec la rébellion » Clément entame alors « les années de plomb » de son existence.

Dépouillé de tout ce qu'il possède, il est jeté dans une cellule de 2,5 mètres sur 3 où cohabitent déjà plus de 20 détenus. Deux semaines de détention ferme dans cet espace où ils seront jusqu'à 45, sans possibilité même de s'asseoir, deux semaines pourtant qui « ne sont rien face au calvaire » que Clément va devoir traverser 4 années durant dans le lieu de détention où il sera déplacé fin juillet, le SI2E, un des lieux d'assassinats systématiques et de torture du dictateur Hissène Habré.

« Nous vivions à même le sol, sans natte, sans habits de rechange. Pour pouvoir se débarrasser de nos haillons, nous devions attendre qu'un co-détenu meurt, lui voler ses habits. Je suis devenu un fossoyeur et un esclave ».

Nourris de quelques cuillerées de riz ou de blé par jours, interdits de consommation de sucre, isolés les uns des autres en dehors des cellules, soumis au travail forcé « des heures à fendiller du bois alors que nous tenions à peine debout », ces fantômes de la dictature tchadienne emprisonnés arbitrairement et coupés du monde ont été aussi les victimes d'une torture systématique dont aucun rescapé ne s'est jamais remis.

Chantage politique

Pour Clément : déformation des gencives, blessures corporelles multiples, mutilations et humiliations systématiques.

« Pour s'amuser, les gardiens de la prison nous dispersaient dans la cour et nous tiraient dessus comme des gazelles ».

Des jeux sans conséquences, les détenus étaient les disparus de la dictature. En 1989, son oncle signe les Accords de Bagdad avec Hissène Habré. « Un chantage politique dont j'ai été le bénéficiaire ». La rébellion se soumet et Clément va être libéré.

Il vit depuis des semaines dans la cellule C « celle où l'on déplaçait les détenus qui allaient être tués, une cellule d'isolement où on crevait par manque d'air si on avait de la chance ».

« Un jour, on m'a détaché du reste des prisonniers et mis dans une cellule et on m'a fait engraisser. Je devais paraître plus beau. J'ai compris alors que j'allais être libéré. Un soir, on m'a mis dans un camion bâché et on m'a jeté telle une pomme, dans une rue de mon quartier. J'ai rejoins ma famille ».

Clément mettra deux ans pour se remettre de ce cauchemar sans y arriver. Traité « d'handicapé intellectuel » par la société tchadienne parce qu'il n'arrive pas à terminer ses études, il erre en luttant toutes les nuits pour chasser sa mémoire. L'Etat ne lui est d'aucun secours, jusqu'à ce jour, aucun soin adéquat ne lui a été prodigué malgré ses nombreuses requêtes.

Comment juger Hissène Habré ?

La « survivance » se met en place en 1992 après la chute du dictateur. Des anciens détenus créent l'Association des victimes des crimes et de la répression politique (AVCRP) et Clément y trouve enfin sa source de survie. L'objectif de l'association est de traduire en justice Hissène Habré réfugié au Sénégal et tous les tortionnaires de la dictature. En 2007 il devient Président de l'Association. 15 ans de lutte acharnée.

« Cette lutte contre l'impunité des bourreaux est terrible pour nous. Les lenteurs de l'administration du Tchad ou du Sénégal dans le procès d'Hissène Habré, sont d'une violence inouïe et que l'on ne me dise pas que les blancs doivent juger les blancs et les noirs les noirs, nous risquons sinon de finir au fond du gouffre ».

Clément Abaifouta est d'une lucidité implacable.

« L'union africaine a franchement sorti le dossier de son cadre juridique pour des velléités politiques. Jusqu'à la preuve de contraire - la mise en œuvre du procès - je reste pessimiste face à la volonté réelle du Sénégal de juger son enfant chéri ».

Quand à la récente condamnation à mort de Hissène Habré par la justice tchadienne, il s'indigne :

« c'est une décision de Cour criminelle de N'Djaména pour atteinte à l'ordre constitutionnel et à l'intégrité de la sécurité du territoire qui n'a rien à voir avec les crimes contre l'humanité, actes de torture et autres atrocité qui sont les chefs d'accusation pour lesquels nous avons porté plaintes et qui doivent être jugés au Sénégal, ».

« Aujourd'hui nous attendons. Nous sommes quotidiennement victimes de harcèlement, de menaces de mort et d'arrestation arbitraire par les anciens partisans de Hissène Habé aujourd'hui aux postes clés de l'Etat. Et entre temps, nous mourrons. Trois de mes codétenus qui ont porté plainte sont déjà morts. Et moi ? Quand vais-je mourir ? ».

4 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de bilqis

De bilqis

pr vivre heureux vivons caché | 11H54 | 26/11/2008 | Permalien

Assez triste de constater que les droits de l'homme au Tchad (et en Afrique en général), suscitent aussi peu de réactions.
C'est sûr que le duel au PS ou les frasques de Dati sont bien plus proches de nos préoccupations.

Le combat de Clément Abaifouta me paraît être celui de David contre Goliath.
De plus, il me semble qu'il n'y a rien de bon à attendre de la France qui continuera à soutenir la politique affairiste et corrompue des états africains.
En tout cas, merci à Yaël de nous faire connaître cet homme dont le courage est admirable.

Portrait de NiqueColas

De NiqueColas

Méprisant de la raie publique | 12H24 | 26/11/2008 | Permalien

Nous avons la chance en France d'avoir des pendus dans nos prisons, cela nous fait des économies d'arbre de Noël.

Portrait de enfant-de-marih

à NiqueColas Portrait de NiqueColas De enfant-de-marih

10H26 | 27/11/2008 | Permalien

On pourrait aussi decorer les pendus….

Portrait de enfant-de-marih

De enfant-de-marih

10H41 | 27/11/2008 | Permalien

Je rejoins notre Citoyenne du Monde pour deplorer tous les abus de pouvoir en Afrique que ce soit au Tchad ou ailleurs…Congo, Zimbabwe, Soudan….et d'autres encore qui sont passes sous silence.

L'exercice de la democratie ne peut rellelement fonctionner car cette derniere est sans cesse bafouee dans ses principes et ses regles. Quant aux droits de l'homme ils n'existent pas ou presque pas.

On ne peut qu'admirer ceux qui au risque de leur vie denoncent ces exactions.
Merci Rue 89 pour ce temoignage qui ne doit pas nous faire oublier qu'il y a des hommes et des femmes en Afrique qui meurent au nom de la liberte qui leur est confisquee.

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