Ce mercredi matin, la cour d'appel de Paris a rendu son jugement dans l'affaire Romain Dunand, que vous avez pu suivre sur Rue89. Ce militant de l'organisation anarcho-syndicaliste CNT et du Réseau éducation sans frontières (RESF) de 36 ans, qui vit dans le Jura, avait été condamné en première instance, le 14 février, à 800 euros d'amende pour outrage. Romain Dunand avait envoyé à Nicolas Sarkozy, époque ministère de l'Intérieur, un mail qui se terminait par « salutations antifascistes », et reprenait à son compte ce slogan, que nombre de militants crient aujourd'hui dans les manifestations :
« Voilà donc Vichy qui revient. Pétain a donc oublié ses chiens. »
L'audience en appel avait eu lieu il y a un mois, et mobilisé pas mal de militants, puisque Romain Dunand fait partie de ces internautes qui ont créé le Codedo, collectif réclamant la dépénalisation du délit d'outrage. Ce mercredi, la cour d'appel de Paris a décidé d'alléger en partie l'amende, passée à 200 euros ferme. Là où le ministère public avait, lui, requis une amende de 1 000 euros. Au-delà de cette décision, le rapprochement entre les actions menées par le gouvernement et la politique du régime de Vichy ne convainc pas tout le monde, y compris au sein des militants anti-Hortefeux et de RESF, quant à l'usage du rapprochement avec Vichy et/ou Pétain. Sur certains sites alter, Bellacio par exemple ou dans les commentaires d'articles sur l'immigration (comme sur LibéOrléans), le débat peut être virulent à cet égard. Il y a un mois, à Vichy, où se tenaient sommet européen sur l'Intégration et contre-sommet, Florimond Guimard, militant RESF dans les Bouches-du-Rhône, exhortait justement les adversaires de Brice Hortefeux à « ne pas céder à la facilité » et « ne pas tomber dans le piège de la comparaison ». Un point de vue d'autant plus intéressant que c'est précisément pour témoigner de son soutien à Florimond Guimard que Romain Dunand avait envoyé ce mail place Beauvau. Pour l'instit marseillais, il faut se méfier de ces comparaisons, dont on se souvient qu'elles étaient déjà présentes au sein des militants qui occupaient Saint-Bernard, en 1996. A l'époque, c'était le projet de loi Debré qui mobilisait. C'est aussi l'opinion de Miguel Benasayag. Le philosophe a publié un livre sur le phénomène RESF, organisation dont il est proche. Mardi, à la veille de la décision de la cour d'appel, il a répondu aux questions de Rue89. Voici son interview. Pourquoi estimez-vous la référence à Vichy pas pertinente pour discréditer le ministère Hortefeux ? Parce qu'en procédant ainsi, on établit un mal maximum de référence. Alors, tout le travail du militant revient à montrer que le mal contre lequel on lutte ressemble à ce mal maximum. Or, il n'y a pas d'archétype du mal ou de palmarès des maux. En faisant cela, on est dans cette virtualisation de la réalité et on ne se met pas à discuter concrètement de ce qu'on condamne, préférant discuter de si cette horreur-là est plus ou moins proche de l'archétype. C'est une aberration intellectuelle. Annoncer le pire en prenant Vichy comme horizon est-il dangereux ? Plus on parle de Vichy, et plus Vichy s'estompe. Bien entendu, l'expérience historique fait trace, et fait fondement. Mais pas en tant qu'archétype du mal ou en tant que comparaison : plutôt en tant qu'enseignment qui dit qu'il est possible de résister puisque ça a été possible par le passé. La référence historique doit être dynamique. C'est aussi dangereux de prendre comme exemple de ce qu'on a décidé d'être le mal total, car alors quoi ? Face à Vichy, les résistants avaient pris les armes… Cette exagération rend les gens impuissants, on finit par perdre de vue les lignes de résistance possibles dans la situation concrète. On dévitalise la résistance par la comparaison permanente alors que l'évocation, elle, rend la résistance plus vitale. Vous pouvez expliciter cette différence que vous faites entre évocation et comparaison ? L'évocation, c'est de dire que si on a été capable de lutter, on doit pouvoir en être capables. Alors que la comparaison, c'est faire rentrer de force l'actualité dans un schéma de ce qui fut il y a soixante ans. J'ajouterais que c'est d'autant plus dangereux que, si quelqu'un arrive à démontrer que ce n'est précisément pas Vichy, que se passe-t-il ? Est ce que du coup on ne fait rien, parce que ce n'est pas Vichy ? C'est un des pièges de la comparaison. Ramener toute politique musclée à Vichy représente une régression du militantisme ? Oui. Un militantisme qui n'arrive plus à bouger au nom d'un désir projectif et positif pour quelque chose qu'on considère plus puissant est régressif. Une militance qui ne prétend bouger qu'avec la menace du pire est absolument régressive. En psychanalyse, on voit que, sous la menace, les gens soit sont effondrés, soit agissent de façon désespérée. Or il faut lutter pour la démocratie parce que c'est mieux que la dictature, lutter pour la solidarité parce que c'est mieux que la rupture du lien social, etc. Cette régression était déjà un peu là, mais elle devient très importante faute d'alternatives positives, sur le mode « résister c'est créer » [titre d'un essai que Benasayag a coécrit avec Florence Aubenas, ndlr]. Vous avez consacré un livre à RESF. Le réseau arrive-t-il à sortir de ces différents niveaux de lecture et de cette cacophonie par rapport à Vichy ? Honnêtement, de ce que je vois au sein de RESF, les gens sur le terrain sont suffisamment effrayés de voir cette réalité qui reste éclipsée aux yeux de la plupart des Français qui n'y ont pas accès à force d'être dans le « métro boulot dodo ». Et c'est vrai que la façon dont on chasse les Afghans à Calais en ce moment ou la façon dont on traite ceux qui travaillent et habitent en France (et dont la majorité des Français n'ont pas idée) est effrayante. Alors, c'est vrai que cet effroi conduit certains à faire des comparaisons. Mais je crois que c'est une question tout à fait périphérique : la plupart des militants RESF sont dans la pratique et l'action et ne se retrouvent pas autour d'une table pour décider si c'est Vichy ou pas. Hortefeux leur suffit, lorsqu'ils vont en préfecture le matin. ► A lire aussi : les articles de Rue89 sur le délit d'outrage




















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De thierry reboud
Fan-club à kk, carte n° 1 | 16H06 | 26/11/2008 |
Décidément, Benasayag est toujours aussi intéressant.
Il y a une première raison, élémentaire, de ne pas assimiler Hortefeux à Vichy, c'est que tout bêtement la politique d'Hortefeux n'est pas celle de Vichy. (Je dois dire que ça me paraît stupéfiant qu'il soit simplement besoin de le rappeler.)
L'autre raison, que je ne trouve pas dans ce que dit Benasayag et à mon avis la plus importante, c'est que Vichy est devenu dans une très large mesure quelque chose qui (au moins dans le discours militant) n'a plus qu'une valeur de mythe et plus du tout une valeur historique. Il suffit de voir comment on confond le pétainisme et le nazisme. Le premier collaborait certainement avec le second, mais les deux étaient très différents : en particulier, contrairement au nazisme, Vichy n'avait rien, mais alors rien de révolutionnaire.
Ce faisant, on rejette la politique de Vichy dans un brouillard infernal, et on se dispense d'en connaître la réalité. C'est exactement le même piège dans lequel nous tombons en comparant Hortefeux à Vichy : la politique d'Hortefeux peut nous répugner (et c'est mon cas), mais en la comparant à Vichy nous nous empêchons d'en connaître la réalité. Nous fantasmons à bon compte dessus.
Reste que… Comparer Sarkozy ou Hortefeux à Vichy est peut-être une erreur, voire une stupidité, il n'en reste pas moins que je trouve très inquiétante la condamnation de Dunand. Le fait de proférer des erreurs, voire des stupidités, n'est pas et ne doit pas être un délit.
(D'ailleurs c'est la raison pour laquelle [message personnel à Jean-Jacques Reboux, désolé pour les autres] tu peux me mettre en signataire sur la pétition Codedo.)
De dommarco
travailleur | 16H09 | 26/11/2008 |
Effectivement d'un point de vue intellectuel, les arguments de Benasayag se tiennent.
Reste à connaître,et c'est très important le passé politique de Hortefeux, son trajet de militant de droite, s'il en a un, et tout ce qui le concerne sur sa relation et ses opinions sur les étrangers ou l'immigration.
Si il est dificile ou dangereux de faire des comparaisons, il n'est pas difficile de penser que ce ministre aurait été capable du pire il y à plus de 60 ans. Un tel acharnement vis à vis des faibles toutes catégories confondues fait douter de son éthique républicaine.
Par ailleurs si ne nous sommes pas dans une dictature, la liberté de la presse en témoigne, le gouvernement opprime le peuple néanmoins, ne serait qu'en créant cette ambiance délétère, à coup de démagogie populiste. Ce désir de réprimer la critique, qu'elle soit médiatique, populaire ou organisée, représente l'antichambre d'une opression dans laquelle l'on pourrait entrer facilement à cause d'une porte grande ouverte.
Apparement, même avec une répression plus ou moins larvée, le gouvernement a l'air de se moquer des amalgames qui résultent de l'outrance et de l'indignation populaire.
Il n'aura donc pas de mal, si l'occasion lui est donné, de transgresser allègrement les rêgles fondementales qui ont régi notre démocratie jusqu'à présent.
Ne pas oublier, le role des voix de l'êxtrème droite dans l'élection présidentielle, en posant la question du pacte avec le diable. Avec eux et ensemble tout peut leur être possible.
De paco
17H52 | 26/11/2008 |
Evidemment, Hortefeux n'est pas Himmler, Sarkozy n'est pas Hitler. Et certes, l'utilisation systématique des comparaisons historiques, en particulier du vocabulaire touchant à Vichy, au génocide, etc, affaibli ces références sans renforcer le discours de celui qui les utilise.
Mais ce qui me paraît grave ici, c'est le recours, devenu systématique, à la justice, et au délit d'outrage en particulier.
De On the road
ici et ailleurs | 18H28 | 26/11/2008 |
Une autre lecture utile, voire indispensable :
Immigration, antisémitisme et racisme en France de l'incontournable historien Gérard Noiriel.
Les permanences du discours sur les étrangers en France sont frappantes et il est un fait que le climat de la xénophobie légitime et du racisme scientifique de l'entre deux guerres ont préparé Vichy.
Or, il y a des équivalences structurelles évidentes d'une époque à l'autre, même si bien sûr il existe des différences de degré et de nature.
Oui, il y a quelque chose de la vision pétainiste de la France dans cette approche défensive de « l'identité », dans cette incapacité à s'envisager comme partie prenante de phénomènes transnationaux contre lesquels il est vain et dérisoire d'ériger des remparts.
(Là de Gaulle avait vu une guerre mondiale, Pétain ne voyait qu'un face-à-face avec le vieil ennemi allemand et la perversion de l'identité par les socialistes, les Juifs et les Francs-maçons ; là où certains voient un migration répondant à des facteurs socio-économiques-culturels globaux, d'autres nombrilisent sur l'identité de la France).
Oui, il y a quelque chose de troublant dans le reniement de la simple dignité humaine dans cette politique des quotas d'expulsion : qui écoute ceux qui dénoncent les conditions déplorables des expulsions et dans les centres de rétention ? Bien sûr un vol pour Bamako, pieds et poings liés n'est pas un train pour Drancy. Qui ne voit la régression et l'atteinte à une autre idée de la France ? » c'est beau, c'est grand c'est généreux la France ! «
Il est tout de même ahurissant également que l'expression d'idées politiques, même sommaires, même discutables, relève désormais du droit pénal ! la France est-elle à ce point endormie que le scandale ne saute pas yeux ?
Quand certains promettaient l'arrivée de l'Armée rouge à la Concorde avec la victoire de Mitterrand, c'était une belle ânerie, et une comparaison insultante, mais personne n'aurait pensé à faire passer l'auteur devant un tribunal.
De theodore-perier
fonctionnaire | 18H58 | 26/11/2008 |
Je préfererai en tant qu'auvergnat parler de collaboration ou de pétainisme que de Vichy, ou de vychiste. Vichy est une ville de cure plutôt sympa à visiter et elle en a mare de traîner le boulet du gouvernement pétainiste.
A part ça, je comparerai plutôt Hortefeux à Pasqua, ça me semble plus près de la réalité. Malheureusement pour la plupart des gens aux idées libérales (dont je suis), et surtout pour les victimes de sa politique, c'est un homme redoutable dans son boulot.
De JJ Reboux outrageur de poulets
20H47 | 26/11/2008 |
« Un militantisme qui n'arrive plus à bouger au nom d'un désir projectif et positif pour quelque chose qu'on considère plus puissant est régressif. Une militance qui ne prétend bouger qu'avec la menace du pire est absolument régressive. »
Ah oui ? Et il faut faire quoi, alors ? Agiter la possibilité d'un monde meilleur ? Aller crier « fra-ter-ni-té » au Zénith ? Crier sur les toits que l'Histoire ne repasse pas les plats, avec la méthode du bon Docteur Coué calée au fond des poches ? La bonne blague ! ! ! Mais où on va, avec ces remontrance de divan, franchement ?
Bien qu'appréciant beaucoup le travail de Miguel Benasayag, là, je trouve que le bouchon de la psychanalyse est poussé un peu loin ! Allez donc demander aux sans-papiers qui vivent la peur au ventre, de peur d'être raflé (oui, j'ai bien dit « raflé ») et aux miiltants (RESF ou autres) qui se crèvent la paillasse pour venir en aide à ces derniers, de faire la « part du régressif »… Mais on n'en est plus là ! Mais le pire, c'est plus une menace. Il est là, le PIRE. Il a un VISAGE ! ! ! Ce dont on a besoin, c'est pas d'introspections, mais d'ACTES.
Personnellement, la seule appelation « ministère de l'Identité nationale » me suffit. Hortefeux, Vichy, Sarkozy, je mets ça dans le même panier. Et basta ! Je suis un militant tardif, c'est peut-être pour ça que je réagis autant à l'instinct…En tout ca, pour moi, ces gens-là, c'est l'ENNEMI. Et j'en ai marre qu'on passe notre temps à débattre de cette comparaison qui ne serait pas raison… Le fait que Guéant, Sarkozy et les préfets soumis attaquent en justice des militants comme Romain Dunand, Simone Levavasseur ou Maria Vuillet (qui ne parlait pas du régime de Vichy mais évoquait tout de même la Résistance) devrait nous faire prendre conscience qu'il y a là, quelque part, une part de vérité qui blesse. Sans parler de Jean-Claude Lenoir, à Calais (qui n'a pas fait la comparaison avec Vichy, mais bon…)
Pour celles et ceux qui voudraient approfondir le débat, relisez le très beau texte d'Emmanuel Terray (témoin au procès de Romain Dunand) :
http://www.collectifdu29mai.org/Reflexions-sur-un-parallele.html
Ah, tiens, tant que j'y suis… Un petit texte sur l'air du temps (pour rigoler un peu) :
http://codedo.blogspot.com/2008/11/chroniques-de-la-rpublique-banania-1….