Temoignage 24/11/2008 à 17h58

« Hunger » et Bobby Sands : « Notre corps était notre arme »

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


Jennifer McCann et Brendan McFarlane, Paris Nov 08 (P. Haski/Rue89).

Lorsque l'artiste Steve McQueen a annoncé son intention de faire un film sur la grève de la faim de Bobby Sands, Brendan McFarlane s'est mis en mode méfiance. Cette histoire le touche de près : il y a vingt-sept ans, c'est lui, compagnon de prison de Bobby Sands à Long Kesh, qui a dû déterminer l'ordre dans lequel les militants de l'IRA emprisonnés se lanceraient dans la grève de la faim -avec la mort à la clé en raison de l'intransigeance de Margaret Thatcher.


L'affiche de « Hunger » (DR).

Brendan McFarlane est aujourd'hui soulagé par la manière dont Steve McQueen a raconté la vie et la mort de Bobby Sands dans son film « Hunger », et il participe volontiers à des débats autour du film. Rue89 l'a rencontré à Paris où il venait de participer à la présentation de « Hunger » au Festival des 4 écrans, et il a pu voir l'impact du film : la salle est restée silencieuse, sous le choc, à la fin de la projection.

Aujourd'hui agé de 57 ans, devenu musicien et père de trois jeunes enfants conçus à sa sortie de quelque vingt années passées en prison pour sa participation à une action armée de l'IRA, Brendan « Bik » McFarlane rend hommage au « courage » de Steve McQueen.

Cet artiste britannique était encore jeune lors de la mort de Bobby Sands, en 1981, et pourtant, lorsque le prix Turner d'art contemporain lui a ouvert la porte de la production d'un film, il a choisi de raconter cette histoire que l'Angleterre préfèrerait oublier.

« Steve McQueen est indépendant, il est noir, il n'a pas de bagage à assumer dans cette histoire. Si le film avait été fait par un Irlandais, il n'aurait pas reçu le type d'attention qu'il a eu, la presse britannique l'aurait ignoré. Avec “Hunger”, ça a été d'autant plus impossible qu'il a été primé à Cannes. »

Brendan McFarlane est accompagné ce jour-là par Jennifer McCann, amie d'enfance de Bobby Sands, ancienne prisonnière politique elle-aussi et aujourd'hui députée du Sinn Fein, l'aile politique de l'IRA, à l'Assemblée d'Irlande du Nord. Tous deux font partie du « Bobby Sands Trust », organisation gardienne de la mémoire du martyr de la cause républicaine. Jennifer McCann apprécie elle aussi « Hunger » :

« Le film n'offre pas d'explication politique ou de conclusion. Mais il ouvre la porte à des questions et c'est un premier pas vers un débat public sur l'implication de l'Etat britannique dans le conflit, les escadrons de la mort, la violence... Le film a des implications bien plus larges... »

Les souvenirs remontent. Le film a frappé Brendan McFarlane par le réalisme de la violence qui régnait dans la prison. (Voir la bande annonce)

« Même nos proches qui savaient tout sont surpris par la violence recréée par Steve McQueen. Ils nous demandent, c'était à ce point-là ? Oui, c'était comme ça, il n'a rien inventé. »



Et puis, ce souvenir impossible à effacer du jour de la mort de Bobby Sands.

« Un de mes meilleurs amis, qui se trouvait à trois cellules de la mienne, m'a fait passer un message pour me demander où il se trouvait dans la liste des volontaires pour se lancer dans la grève de la faim. Je lui ai répondu qu'il était numéro huit. Il m'a supplié de le faire remonter dans la liste. C'était ça notre état d'esprit, l'enjeu était trop important, nous n'avions pas le droit de perdre. »

Il y a pourtant, avec le recul d'un quart de siècle, une question que ne manquera pas de se poser le spectateur du film : tout cela valait-il la mort de Bobby Sands et de ses camarades ?

La seule vraie scène politique du film, un dialogue entre Bobby Sands et un prêtre catholique venu le dissuader de se lancer dans une nouvelle grève de la faim, laisse la question en suspens, sous le poids respectif des arguments contradictoires.

Pour Brendan McFarlane, même vingt-sept ans après, la réponse ne fait pas de doute :

« Lorsque nous discutions entre nous de savoir s'il fallait lancer ce mouvement, nous savions qu'il y avait un risque d'y perdre des amis. Le problème n'était pas les conditions de détention, c'était un enjeu politique.

Nous avions le sentiment que nous n'avions pas le choix, en raison de la détermination de Maggie Thatcher à nous briser. Elle était déterminée à utiliser les prisonniers pour casser le moral de notre peuple. Nous n'avions pas d'autre arme que notre corps. Individuellement, et collectivement, nous savions que nous n'avions pas d'alternative. »

Pour Jenniffer McCann, qui a passé dix ans en prison, la grève de la faim de 1981 fut un tournant dans la lutte des républicains en Irlande du nord.

« Nous ne serions pas aujourd'hui dans l'exécutif d'Irlande du Nord sans le sacrifice des grévistes de la faim. Ils ont ouvert un chemin politique et ont permis les compromis qui ont permis le partage du pouvoir aujourd'hui ».

Aujourd'hui mère de trois enfants, elle se souvient en souriant d'une phrase que se disaient les républicains aux heures les plus sombres de leur lutte :

« “Les rires de nos enfants seront notre revanche”. Nous n'avons pas abouti en terme de réunification de l'Irlande, mais la guerre est finie, et nos enfants ne connaîtront plus les discriminations. C'est beaucoup. »



Michael Fassbender interprète Bobby Sands (Becker Films International).


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  • NaturallytheRacoon
    • Posté à 18h10 le 24/11/2008
    • Internaute

    Je n'aime pas cette expression : « grève de la fin ».

    Pourquoi ne pas parler de chantage au suicide ?

    « la mort à la clé en raison de l'intransigeance de Margaret Thatcher. » : cette formule est aberrante. Vous rendez Mrs. Thatcher responsable de la mort de fanatiques ? Cela signifierait qu'il faille systématiquement céder en cas de chantage au suicide ?

    Pourquoi ne pas parler, au passage, des horreurs dont l'IRA s'est rendue coupable à cette période (qui pouvaient expliquer « l'intransigeance » du Premier Ministre) ?

  • toots
    • Posté à 18h41 le 24/11/2008

    Je vous trouve pour le moins leger sur votre façon de mettre dos à dos deux formes de violences.

    D'un coté la violence d'un groupe de militants, de l'autre celle d'un Etat. On ne peux pas mettre les deux dos à dos, quelque soit le mal que l'on pense de la violence militante. En particulier, on ne peux pas de prétendre un état de droit ou une démocratie, et tolérer la violence d'Etat.

    Or, à ce petit jeu, les British ont été très fort, très très forts.

    Plus généralement, on ne gagne rien à renvoyer dos à dos les différents, dans ce cas comme dans bien d'autre, en prétendant qu'au fond ils étaient tous aussi pourris. Ce ne fait qu'économiser la réflexion et le raisonnement avant de passer à la conclusion...

  • Atlantis
    Atlantis
    Etudiant apolitique
    • Posté à 18h59 le 24/11/2008
    • Internaute
      Etudiant apolitique

    Pour ceux qui ne connaissent pas l'Irelande comme je la connais...
    A propos des violences de l'IRA, je suis désolé mais elles ne faisaient que répondre à celle de l'armée britannique- d'ailleurs les ordures de militaires qui ont tiré dans le tas de civils ont été récompensés par une promotion ou une médaille. Je ne dirais pas que l'IRA est blanche, mais l'armée britannique et les milices protestantes ( surtout dans les années 90) ont tué beaucoup de monde.
    Deuxièmement, les britanniques n'ont aucun droit sur cette partie de l'Irlande, et si ils ont réussis à la conserver aux référendums -de peu d'ailleurs, vu la majorité de protestants y résidant par rapport aux catholiques- c'est uniquement grâce aux déplacements importants de population anglaise vers l'Ulster- un peu comme si pour garder l'algérie française, nous y avions envoyé des bateaux entiers de défenseurs de l'AF pour voter et dire « Ah regardez finalement ils la veulent pas l'indépendance ».Qui plus est qu'une ségrégation digne des états du Sud des US y était installé envers les catholiques.
    Enfin, Maggie, par son manque de dialogue n'a certainement pas amélioré les choses- quoi qu'à sa décharge elle était droit dans la ligné des précédents premiers ministres britanniques concernant ce sujet. De plus même si les membres de l'IRA étaient des terroristes, souvenez vous qu'on a aussi traité les résistants de ce nom. Enfin, bien des ennuis auraient été évités si on ne leur avait pas retiré le statut de prisonniers politiques. Cependant, j'admire infiniment plus les leaders du mouvement des droits civiques (Nord Irelandais pas us ^^) ; pour leurs méthodes plus pacifiques.

  • Fiona
    • Posté à 19h38 le 24/11/2008

    Vous n'avez rien compris !
    Moi, j'ai grandi à Belfast et suis allée au lycée sur la Falls Road. Les horreurs que j'ai vues étaient celles de l'armée et de l'Etat britannique.
    Si vous faites un commentaire pareil, c'est que vous ne connaissez rien à l'oppression des catholiques dans le nord de l'Irlande.

  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 20h07 le 24/11/2008
    • Internaute
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    Thatcher n'a pas été appelée « la Dame de Fer » pour rien.

    C'était une conservatrice « libérale », elle a mené son pays comme l'Irlande du Nord : inflexible avec les faibles, favorisant les puissants.

    Anti-sociale, anti-européenne, elle a détruit le service public de son pays pour favoriser ses amis du Capital.

    Les « Irlandais » lui ont servis de « sacrifiés pour l'exemple » ( avec les Argentins qui avaient osé toucher aux Malouines) !

    Nos « libéraux » français la considèrent comme un modèle, et parlent à propos de son action de « miracle Thatcher » , elle est l'inspiratrice - avec Reagan - de nos Champions actuellement au pouvoir...

  • hans lefebvre
    • Posté à 21h48 le 24/11/2008
    • Internaute

    Certes, pour nous la question se pose de savoir si une grève de la faim menée au bout valait la peine, mais la question ne se posait pas pour Bobby Sands ! J'ai commis le même acte de révolte contre notre institution armée à laquelle je ne voulais apporter ma pierre, il m'aura fallu 25 jours pour venir à bout de la dite institution et être en accord avec mes positions personnelles. J'en ai tiré une immense force dans laquelle je puise encore à ce-jour, presque 20 ans après. C'est ici un acte ultime, je serais aller au bout si l'autorité médicale n'était intervenue, je remercie aujourd'hui le médecin qui a pris la judicieuse bonne décision.
    Enfin, celui qui a inspiré mon acte n'est autre que Gandhi.
    Lien

  • compte supprimé 24
    • Posté à 00h28 le 25/11/2008

    J'ai fait dix jours de grève de la faim dans un hôpital militaire en 1977 : fastoche par rapport à toi, sans parler des résistants irlandais.

    Ça procure une force incroyable, c'est vrai. C'est une arme considérablement plus efficace que la mitraille.

    Objecteur un jour, objecteur toujours.
    Jaï Gandhiji
    Peace and Love !

  • nitroglycerin
    nitroglycerin répond à haggis
    • Posté à 05h30 le 25/11/2008

    Quand on défend une cause juste, et qu'on s'oppose à un gouvernement qui refuse toute négociation et qui est suffisamment puissant pour écraser la résistance non violente, même massive, alors on peut effectivement prendre les armes.

    Mais je ne mets pas sur le même plan constituer une guérilla et s'attaquer aux forces armées d'un état oppresseur (comme les Sandinistes l'ont fait au Nicaragua) et assassiner des innocents en posant des bombes dans des endroits pleins de civils. La première option est justifiable, la seconde non.

    Si les Tibétains posaient des bombes, ils donneraient du grain à moudre au gouvernement chinois qui clame à qui veut l'entendre que le dalaï-lama est un terroriste. Et ils subiraient probablement une répression encore plus brutale. Il me semble que les guérillas et les mouvements non violents ont eu plus de succès dans la réalisation de leurs objectifs (cf le Nicaragua en 1979, l'Inde en 1947, et même si je ne suis pas un admirateur les Khmers rouges au Cambodge en 1975) que les poseurs de bombes.

    Je ne considère pas qu'il y avait les gentils d'un côté et les vilains terroristes de l'autre, mais qu'aussi bien l'armée et la police britannique, les loyalistes et les républicains ont commis des actes qu'on ne peut pas justifier et qui servent rarement les intérêts de la cause qu'on défend quand on est celui qui s'oppose à l'oppresseur. J'ai mis une liste de victimes d'un attentat commis par des nationalistes irlandais, pour montrer les conséquences concrètes du terrorisme, mais j'aurais pu mettre une liste des assassinats - tout aussi répugnants - de catholiques menés par l'Ulster Volunteer force et autres groupes paramilitaires loyalistes.