Zemmour et les races, un dérapage et pas mal de questions
Je lis régulièrement Rue89 et m'étonne de la non-réaction du site face aux récents propos d'Eric Zemmour sur les races dans l'émission d'Arte « Paris-Berlin ». En fait, je ne vois que Sébastien Fontenelle de Bakchich, et Acrimed faire autre chose que de rapporter ses propos. (Voir la vidéo)
Lorsqu'il s'agit de Dieudonné, Siné ou Val, ou encore dans le cas de Laurent Joffrin, personne n'a l'air d'hésiter à prendre position. Et là rien, ou si peu. Pourquoi ? Nous sommes pourtant en face d'une émission qui se veut sérieuse, avec de vrais contradicteurs.
On le sait depuis des années, le concept de « race » est inopérant quand il s'agit des êtres humains (cf. Albert Jacquard ou Yves Coppens, par exemple et la notice de Wikipedia pour un résumé.
Maladresse ? Zemmour est diplômé de Sciences-Po et habitué des plateaux
Eric Zemmour parle de « race noire » et de « race blanche ». Il assimile « race » et couleur de peau.
Il maintient ses propos, tout en affirmant par ailleurs qu'il ne fait pas de hiérarchisation. Hypocrisie ou illusion ? Lorsque l'on introduit une différence, on introduit toujours de l'inégalité.
Il avait déjà développé ses propos dans d'autres émissions, notamment en citant de Gaulle, il est donc difficile de croire qu'il s'agisse de propos qui lui auraient échappé dans le feu de la discussion.
Eric Zemmour est par ailleurs passé par l'Institut d'études politiques de Paris [Science-Po, ndlr]. En étant également diplômée, je connais l'enseignement, et j'ai du mal à croire qu'il ne sache pas ce qu'il dit, ni ce que ses propos véhiculent (je fais référence aux théories d'Arthur de Gobineau, par exemple).
Il a une formation à l'histoire politique du XXe siècle, il a également, et surtout, les instruments métholologiques qui lui permettent d'orienter un discours, et de manipuler un auditoire. Il a également l'entraînement qui lui permet d'être réactif lors d'un enregistrement télévisuel, puisqu'il participe tous les samedis à « On est pas couchés », l'émission de Laurent Ruquier.
En revanche, les téléspectateurs, les internautes et les lecteurs ne savent pas forcément, eux, ce que recouvrent ces mots et cette volontaire confusion. C'est pervers.
Pourquoi ne pas en profiter pour faire le point, avec des scientifiques et des historiens, qui eux, pourraient être précis ? En l'occurence le dictionnaire, et en particulier le Larousse, qui est souvent cité dans les réactions des internautes, est loin d'être une référence suffisante pour justifier l'existence de « races ».
Zemmour cite De Gaulle... quand ça l'arrange
Pourquoi n'y-a-t-il pas d'interrogation sur celui qui parle ? N'aurait-il pas, lui-même, quelque problème identitaire pour décréter ainsi qu'il est de « race blanche » ? N'y-a-t-il pas une époque où cette identité lui aurait été déniée, compte-tenu de ses origines [Eric Zemmour est issu d'une famille de juifs berbères, ndlr] ?
Puisqu'il cite de Gaulle, pourquoi ne pas mentionner aussi ce passage ?
« Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine, et de religion chrétienne. Essayez d'intégrer de l'huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d'un moment, ils se sépareront de nouveau.
Les Arabes sont les Arabes, les Français sont les Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de Musulmans, qui demain seront peut-être vingt millions et après-demain quarante ?
Si nous faisons l'intégration, si tous les Arabes et Berbères d'Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s'installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! »
Pourquoi peut-il se permettre d'attaquer ainsi Rokhaya Diallo et Renan Demirkan [ses interlocuteurs sur le plateau, ndlr], sans que personne n'ait l'air de se poser la question de son intérêt à le faire ?
Pourquoi aucune question (sauf le droit de réponse de Vincent Cespedès, qui a été publié sur le site d'Arte) qui interroge le montage de l'émission (90 minutes tournées pour 59 minutes d'émission) ?
Entretenir la confusion est dangereux dans le contexte actuel
Pourquoi aussi Isabelle Giordano présente-t-elle Rokhaya Diallo comme française d'origine sénégalaise, mais pas Eric Zemmour comme français d'origine berbère, ni Vincent Cespedès (Renan Demirkan se présente elle-même comme d'origines allemande et turque) ?
Pourquoi, dans une émission dont elle a choisi le thème, le métissage, Isabelle Giordano ne fait-elle aucune référence à son propre mélange de couleurs, alors qu'elle fait référence à son nom italien ?
Il y a matière à analyser les propos d'Eric Zemmour, et à les remettre en cause et je ne vois pas qui le fait.
D'où les commentaires d'internautes qui ne voient pas où est le problème, et qui confirment bien qu'il y a une grande confusion.
C'est dangereux, en particulier dans le contexte actuel, où les « personnes minorées » pour citer Pap N'Diaye, revendiquent l'égalité et la fraternité.
► Le verbatim du débat retranscrit par Acrimed
► A lire aussi : Pap Ndiaye : « Etre noir en France, un sort partagé, pas une culture »
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Je suis tout à fait d'accord avec Anne Jacqueline pour considérer que, sur ce sujet, le Larousse est insuffisant.
Le problème que pose le mot même de race est à la fois sémantique et scientifique, et l'évolution historique du sens de ce mot et la multiplicité des utilisations (notamment les pires) qui en ont été faites imposent plus encore de savoir de quoi l'on parle quand on utilise ce mot.
Au cours de son histoire, le terme de race a aussi bien servi à désigner la famille ou la lignée que la nation (et ce ne sont que deux exemples) : le sens « scientifique » n'est, en quelque sorte, qu'un sens dérivé. On voit donc bien sur quoi Zemmour joue pour asseoir son raisonnement, c'est sur le caractère nécessairement ambigu du mot.
D'autre part, à strictement parler, et puisqu'il faut se référer à la science (et donc à la taxonomie), je crois que prétendre que la seule race est la race humaine est une erreur : on devrait plus proprement parler, me semble-t-il, d'espèce humaine. Sur ce sujet, on peut sans doute lire les livres d'André Pichot : La Société pure et Aux origines des théories raciales (Flammarion), qui sont des analyses critiques du darwinisme, notamment du darwinisme social. On y apprend en particulier que la référence à Gobineau n'est peut-être pas la plus pertinente : il vaudrait mieux se référer à Ernst Haeckel, dont l'influence scientifique et politique a été bien plus considérable.
Toutefois, et là je rejoins à nouveau tout à fait Anne Jacqueline, l'usage qui a été fait de ce mot (ne serait-ce que dans notre pays, qui a mené une politique de colonisation vigoureuse avec tous ses excès) devrait inciter Zemmour (ou n'importe qui) à plus de prudence. Je ne crois donc pas un instant que Zemmour ait été candide dans cette affaire. Zemmour est coutumier de ce genre de dérapage : la dernière fois, je crois, c'était à propos des femmes, et il défendait (sauf erreur de ma part) un machisme bien tempéré.
Et oui, c'est préoccupant parce que n'est pas tout à fait comme s'il n'était qu'un illuminé parmi une multitude. Zemmour est aussi éditorialiste au Figaro et, même quand on n'aime pas ce journal, on est bien obligé de lui reconnaître une place éminente dans le paysage intellectuel (ou ce qui en tient lieu).




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