A debattre

Fonds souverain : une « arme anti-crise » de petit calibre

Jean-François Dehecq, PDG de Sanofi-Synthelabo en avril 2004 (Jack Dabaghian/Reuters).

Cela faisait trois semaines qu'il l'avait promis. Nicolas Sarkozy a enfin dévoilé ce matin son fameux fonds souverain à la française. Un instrument devant relancer l'économie à coups d'investissements dans des entreprises jugées stratégiques. Mais fera-t-il vraiment le poids face à ses concurrents étrangers ?

Ce fonds stratégique d'investissement -son nom exact-, « c'est une arme anti-crise », a expliqué Nicolas Sarkozy jeudi matin, dans le Loir-et-Cher. Il était venu y visiter les usines de Daher. Ce sous-traitant du géant aéronautique EADS sera la première entreprise à bénéficier du fonds, avec un investissement de 85 millions d'euros.

Au total, le fonds gèrera 20 milliards d'euros. En réalité, il n'injectera dans l'économie que 6 milliards d'euros supplémentaires, apportés par l'Etat et la Caisse des dépôts et consignations (CDC).

Et les 14 autres ? Il s'agira en fait de participations que l'Etat et la CDC détiennent déjà dans des entreprises jugées stratégiques pour notre économie. « Par exemple dans Air France, Renault ou les Chantiers de l'Atlantique », a précisé Nicolas Sarkozy.

Mais avec 20 milliards d'euros d'actifs, difficile de rivaliser avec les fonds souverains étrangers, que le gouvernement soupçonne de vouloir prendre le contrôle de ces entreprises stratégiques. Selon un rapport remis à Bercy en mai dernier, le fonds d'Abu Dhabi contrôlerait jusqu'à 875 milliards de dollars. Et celui de Singapour, 330 milliards. Quant au fonds chinois, ses actifs sont dix fois plus importants que ceux de son équivalent français.

La principale différence, c'est que ces fonds n'ont pas été créés pour faire face à une crise, mais au contraire pour gérer des excédents de liquidités dont les Etats ne savaient que faire : des recettes tirées du pétrole, d'un taux de change avantageux ou d'une bonne gestion des deniers publics.

Seconde différence : le fonds français n'a pas vocation à intervenir sur les marchés étrangers, et sera donc plus défensif qu'offensif.

« Puisque les banques sont frileuses et n'investissent pas, nous, on financera », a tout simplement résumé Nicolas Sarkozy. Pas très gentil pour les banquiers, que le chef de l'Etat accuse de façon détournée d'ingratitude. Fin octobre, l'Etat leur avait en effet apporté en urgence 10,5 milliards d'euros.

Pour diriger le fonds, Nicolas Sarkozy ne s'est donc pas tourné vers un banquier. Son conseil d'orientation sera présidé par Jean-François Dehecq, président du conseil d'administration du groupe pharmaceutique Sanofi-Aventis. Et son comité d'investissement sera, lui, dirigé par Patricia Barbizet, vice-présidente de PPR (Pinault Printemps La Redoute). A charge pour ce duo d'identifier les géants du CAC 40 et les PME assez « stratégiques » pour justifier ces 20 milliards d'euros.

Photo : Jean-François Dehecq, PDG de Sanofi-Synthelabo en avril 2004. Il va présider le conseil d'orientation du fonds stratégique d'investissement (Jack Dabaghian/Reuters).

6 commentaires sélectionnés

Portrait de Jaycib

De Jaycib

Désagrégé de l'Université | 16H34 | 20/11/2008 | Permalien

A rapprocher de l'article consacré au sabotage de la PME Uniross… et publié par Eco89 ce jour. La comparaison des deux articles est éloquente.

Le site de Deutsche Bank Research donne la liste de pratiquement tous les fonds souverains existants. Norges Bank Investment Management (Norvège) y figure en bonne place, la deuxième (401 mds de dollars), suivi par « Divers fonds » saoudiens (350 mds) et la « Government of Singapore Investment Corporation » (citée dans l'article, avec 330 mds). Pourquoi diantre Bercy avait-il besoin d'un rapport, puisque ces données sont disponibles sur le Net ? Il y a au total une quarantaine de fonds souverains listés, au sein desquels le fonds prévu par Sarkozy arriverait aujourd'hui en 22ème position.

A mon sens, on voit bien quelles sont les visées du « fonds » créé par le gouvernement -- soutenir les multinationales d'origine française… et leurs PME sous-traitantes. Les autres pourront sans doute aller se faire voir ailleurs.

En réalité, il me semble qu'on aurait besoin d'un nouveau commissariat au plan (à la Paul Delouvrier, dans les années 60), mais ça, évidemment, c'est de l'histoire ancienne.

L'alternative, un ou des « fonds souverain(s) » de l'UE, fait cruellement défaut. Et pour cause : pas de revenus du pétrole !

Portrait de Pépé61

De Pépé61

Enterré vivant | 16H58 | 20/11/2008 | Permalien

Je commence à trembler pour mon livret A. Il y a là une manne qui fait envie, mais mise à la disposition d'une seule personne qui semble avoir quelques difficultés à hiérarchiser les actions, c'est plutôt angoissant pour l'avenir.

Portrait de talfred

De talfred

economiste | 17H31 | 20/11/2008 | Permalien

Saluons cette initiative mais une plus grande diligence aurait évité une telle précipitation. Mais souhaitons qu'il ne soit pas déjà trop tard !
En effet, je lis ci et là que la société Uniross est sur le point de devenir l'emblême d'une guerre économique qui ne dit pas son nom. Ses banquiers snobent magistralement son besoin de refinancement provisoire destiné à lancer de nouvelles offres malgré la crise. Uniross se retrouve désormais sous le coup d'un rachat par son concurrent asiatique GP Batteries. L'entreprise est, entre autres, leader européen des batteries rechargeables, et développe en partenariat avec le CEA une technologie de pile à combustible à la pointe de l'innovation ! Imaginez les conséquences que ce transfert de technologie aurait quant aux questions de souveraineté et d'indépendance technologique à moyen terme ! Il semblerait par ailleurs, selon des sources internet, que le dirigeant d'Uniross ait subi une vaste campagne de désinformation appuyée par un fonds d'investissement français tristement réputé, en vue de décourager d'autres investisseurs potentiels.
Il était temps que l'Etat s'inspire de ses homologues étrangers !

Portrait de padiran

De padiran

Chroniqueur mondain | 18H48 | 20/11/2008 | Permalien

40 milliards d'euros dont 6 direment de la CDC, il y a quelques mois cela aurait fait hurler aux loups, aujourd'hui cela fait pleurer de rire. Après 320 milliards sous forme de caution et 40 milliards en cash, Sarkosy ne sait plus quoi inventer pour tenter de rassurer le pékin moyen et ses résultats des derniers sondages ne sont pas prêts de le freiner. Combien de nouveaux milliards à prompettre pour qu'il arrive à une cote de confiance positive. Et pendant ce temps là le démantellement systématique des acquis sociaux continu, sourdement, discrètement.
Moralité : plus les financiers font de conneries et impactent l'économie réelle et plus Sarkosy prend cela comme pretexte à ses prétendues réformes qui ne font qu'accélerer la paupérisation des citoyens
Il est formidable ; se venger de 1968 et des (vrais) accords de Grenelle pendant la débacle du système financier, C'est ça la rupture ?

Portrait de organe_dhonneur

De organe_dhonneur

18H56 | 20/11/2008 | Permalien

Économie de club et protectionnisme. Historiquement, c'est LA recette garantie de l'échec et des crises internationales.

Peut-être ajouter une lecture de fond sur ce sujet : http://www.telos-eu.com/fr/article/fonds_souverains_faut_il_imiter_l_asi… .
Mais l'article est écrit par un Indien, ce qui le disqualifie probablement aux yeux de M. Sarkozy.

Portrait de le persan

De le persan

FINANCIER | 20H36 | 20/11/2008 | Permalien

Ce dispositif n'a absolument rien d'un fonds souverain, la cause est à peu près entendue.
Concrètement, la cagnotte est dotée de 6 milliards € dont la moitié sous forme d'un emprunt de la CDC sur les marchés.
Le montant est ridicule si l'Etat veut agir sur la structure industrielle française qui, rappelons-le, est en peau de chagrin depuis plusieurs décennies et souffre d'un retard calamiteux en haute technologie avec en prime une surconcentration sur l'aéronautique (68,8 % de nos exports high tech).
Si l'on examine les 1eres décisions, ce fonds est en fait d'abord dédié au refinancement de grandes (sur le plan de l'emploi) entreprises en difficultés (ex : Chantiers de l'Atlantique). Si l'Etat s'en tient là, le montant peut paraître suffisant. S'il s'agit d'agir en « chevalier blanc » sur le CAC 40, ce n'est évidemment pas à la hauteur de la situation.
Sur le plan tactique, l'avantage du dispositif imaginé est de pourvoir mieux argumenter face à la Commission qui ne manquerait (ou ne manquera) pas d'engager des procédures d'infraction au titre des aides d'Etat illicites.
Reste donc une question de fond : faut-il engouffrer 6 milliards € (il s'agit bien sûr d'un plafond d'engagements) dans le sauvetage à court terme de grosses ou très grosses PME ?
De mon point de vue, ce n'est assurément pas une politique de l'offre de nature à stabiliser la structure industrielle française, base de l'emploi et donc des revenus. C'est l'Etat-pompier dans le plus pur style du colbertisme français et sans perspective de long terme.

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