Tribune 19/11/2008 à 14h42

Une agrégée de philo se suicide : « un vieux mal universitaire français »

sylvie ollitrault | Chercheuse au CNRS

Agrégée de philosophie, Marie-Claude Lorne, 39 ans, s'est jetée dans la Seine le 22 septembre 2008. Son corps a été retrouvé le 3 octobre 2008. Début septembre, elle avait reçu un courrier lui signifiant sa non-titularisation à un poste de maître de conférence à l'Université de Brest.

Etre titularisé n'est pas automatique mais ne pas l'être est exceptionnel dans le monde universitaire. La non-titularisation n'est pas à proprement parler une procédure de licenciement mais s'avère toujours fortement préjudiciable pour celui ou celle qui l'a subi.

Cela signifie que l'institution doute des compétences de recherche et d'enseignement de la personne qu'elle a recruté. Ne pas titulariser peut également être un moyen d'écarter un futur enseignant-chercheur ayant commis des actes pouvant porter gravement atteinte au fonctionnement de l'institution. Il n'en était rien.

Une décision sur son avenir professionnel prise en quasi-clandestinité

La décision a été prise le 13 juin 2008 par une commission de spécialistes composée de deux personnes ( ! ) qui n'ont pas informé les autres membres de la commission. Il semblerait que les convocations n'aient pas été reçues… En théorie rien d'anormal, puisque légalement il n'est pas prévu qu'en seconde réunion la commission rassemble le quorum des membres.

Il n'en demeure pas moins qu'une décision aussi grave concernant l'avenir professionnel d'une personne ainsi que sa réputation, ne devrait jamais être prise en quasi-clandestinité sans avertir l'ensemble de la commission qui a procédé au recrutement et pire, comme ce fut le cas ici, sans prévenir l'intéressée elle-même.

Nous arrivons ici au cœur d'un vieux mal du système universitaire français qui permet encore des aberrations de ce type.

Ne pourrions-nous pas dépasser nos clivages disciplinaires et réfléchir en tant que professionnel sur nos règles de recrutement ? Ces dernières ne devraient-elles pas répondre, dans un contexte de rareté des postes et de compétitivité croissante entre docteur(e)s, à un formalisme plus rigoureux ?

On recrute -encore- à vie des enseignants-chercheurs, souvent ayant dépassé les trente ans et cumulé publications et expériences, qui mériteraient davantage de professionnalisme dans le recrutement. Une commission de spécialistes devrait au bout de l'année de stage être capable de se réunir en plénière pour discuter avec le jeune entrant sur la base de critères de compétence professionnelle des conditions de son insertion.

Certains étudiants de Marie-Claude Lorne ont eu le courage de témoigner de l'excellence de son enseignement et pourtant, leur avis n'a pas été pris en compte.

Elle pilotait un séminaire, avait des réseaux internationaux…

Marie Claude Lorne pilotait un séminaire, devait publier sa thèse et était bien insérée dans des réseaux de recherche internationaux qu'elle avait eu l'occasion de fréquenter au gré de son parcours doctoral (Oxford, Lund, Berlin). Elle avait obtenu une bourse de post-doctorat à Montréal dans un centre de recherche spécialisé dans son domaine et, eu égard à ses qualités de chercheuse, elle avait pu également bénéficier par la suite d'une bourse du CNRS.

Elle présentait toutes les garanties requises pour le recrutement d'un enseignant-chercheur, dont celle d'offrir à son université une dimension internationale dont elle avait besoin (voir l'évaluation de l'AERES de ladite université).

Ne devrait-on pas consulter les collègues enseignants, les représentants étudiants et les responsables des centres de recherche au moment de la titularisation ? Par exemple, ne faudrait-il pas rappeler et se rappeler collectivement que l'arrivée d'un jeune maître de conférence en stage mérite que l'on prenne soin de son insertion en l'encadrant et en l'orientant ?

Un collègue britannique me rappelait récemment qu'un chef de département outre-Manche est en faute s'il ne s'occupe pas de l'insertion d'un jeune collègue. L'évaluation doit certes reposer sur la production scientifique mais ne doit-elle pas également prendre en compte la capacité des pairs et des responsables administratifs à favoriser les conditions de travail des enseignants-chercheurs ? La France serait encore atypique.

Les réformes sont en cours ; il ne s'agit pas d'entrer dans ce débat. Toutefois on peut craindre que le processus d'autonomisation des universités, s'il ne se construit pas simultanément avec des règles claires de fonctionnement sur les modalités de recrutement et d'évolution des carrières, ne perpétue et ne renforce la perversité d'un système qui préfère le mandarinat local au fonctionnement méritocratique international.

Un acte intime... après une nouvelle qui anéantit

Le suicide est un acte intime, mystérieux qui interroge les proches. Certains m'opposeront, peut-être, que j'instrumentalise ce cas. Je leur répondrai que Marie-Claude avait soutenu sa thèse en 2004 et était restée trois ans en attente de poste. J'ai vu son soulagement et sa joie à l'annonce de son élection à un poste de maître de conférence.

Les membres de la communauté savante savent tous ce que signifie cet événement dans une vie : le droit d'exercer son travail en étant rémunéré de manière régulière. Par le passé, Marie-Claude m'avait soutenue pendant quatre ans avant que j'obtienne un poste au CNRS. Alors que nous partagions beaucoup depuis douze ans, elle ne m'avait pas informée de sa non-titularisation tant la nouvelle l'avait profondément anéantie. Et elle s'est donnée la mort en face de la Bibliothèque nationale de France.

Sylvie Ollitrault, chargée de recherche CNRS, CRAPE, Institut d'études politiques, Rennes 1, connaissait personnellement depuis douze ans Maire-Claude Lorne.

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  • princeMichkine
    princeMichkine
    juriste
    • Posté à 16h21 le 19/11/2008
    • Expert
      juriste

    Combien de thésards sont ainsi évacués des postes d'enseignants chercheurs par ce type de « commissions » opaques, et après des années de travail, alors que d'autres, qui ont trouvé les bons appuis, obtiennent, parfois sans talent, ces postes si convoités (et on le comprend quand on les compare à la dureté du travail dans le privé ou dans l'enseignement secondaire).
    Vivement un peu plus de transparence et d'objectivité dans ces décisions qui peuvent briser des vies : ceux qui ne se suicident pas se retrouvent quand même souvent dans des postes très sous évalués car arrivant tard sur le marché du travail : une thèse prend quand même 5 ou 6 ans d'une vie, et se vend très mal en dehors de l'université. La sélection devrait se faire en partie avant.

  • miron
    • Posté à 21h18 le 19/11/2008

    Depuis le 10 octobre dernier, le philosophe Yves Michaud , dans son blog Traverses (Libé.fr) ,sous le titre « Un suicide en règle » propose des raisons s'il y en a et analyse les conditions préalables de ce suicide.

    Il en est à sa quatrième contributions.

    Il ne connaissait pas madame Lorne, n'était pas comme madame Ollitrault son ami personnel et il est dommage que cet apport intelligent, polémique et politique n'ait pas été signalé ici. C'est fait.

    Lien

  • Panca
    • Posté à 08h10 le 20/11/2008

    Les disciplines de la culture comme la philosophie
    où des sciences humaines comme la sociologie, sont depuis longtemps des parents pauvres dans les budgets, elles subissent comme les autres disciplines (les sciences dites « dures ») l'idéologie de l'immédiateté utilitariste, peut être indirectement par le dit « classement de Shangai » dont on rebat les oreilles des chercheurs et qui est plus idéologique que scientifique (par exemple le nombre de citations d'un(e) universitaire n'est pas une loi linéaire mais exponentielle comme les lois de propagation de la rumeur et surtout un grand nombre de citations n'est pas automatiquement un signe de pertinence). C'est pourquoi on entend parler des recherches « qui ne servent à rien », suivant ces « critères » utilitaristes rappelons que ceux (Volta Ampère et bien d'autres) pionniers de l'électromagnétisme dont on voit bien les applications dans notre vie à tous auraient dû suivant les critères idéologiques de Shangaî améliorer la technologie des bougies et de plus le publier en latin (car sans le latin sans le latin la messe nous emmerde). De nos jours le globish (à ne surtout pas confondre avec la langue de Joyce Yeats et de bien d'autres) est une condition quasi sine qua non d'expression voire pour les sciences dures, quant aux Platon, Bachelard leur « avenir » serait dans la publicité. De nos jours en entendant parler de culture on ne sort plus son révolver, on passe un écran de pub !