Votre porte-monnaie au rayon X 16/11/2008 à 19h21

Xavier, restaurateur, déclare 800 000 euros par an

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89

Eco89 a décidé de se pencher sur la question du pouvoir d'achat en inaugurant une nouvelle rubrique : « Votre porte-monnaie au rayon X », qui propose une radiographie des revenus d'une profession, à travers un exemple concret. Après Philippe, 54 ans, berger dans le Limousin pour 200 euros par mois, Xavier, restaurateur à Paris.


Xavier Denamur est un entrepreneur qui a eu du nez. Il règne sur cinq affaires d'une prospérité insolente alors que le secteur de l'hôtellerie-restauration se plaint de subir la crise (lire ci-dessous).

En 1989, âgé de seulement 26 ans, ce garçon plein d'ambitions a investi la rue Vieille-du-Temple, au coeur du Marais, à Paris. Dans ce qui était alors un quartier populaire, il repère un « vieux rade », le nettoie, conserve sa façade « Café bar du Bresil », et adopte les méthodes des grandes brasseries où il avait fait ses classes tout jeune : ouverture de 8h00 à 2h00 du matin, 7 jours sur 7, et service à table de 12h00 à 1h00 du matin.

Son audace lui vaut quelques articles dans la presse internationale, la clientèle anglophone fait connaître son adresse et rapidement, Au Petit Fer à cheval et sa salle de 25 m2 ne désemplissent plus.

Faillites en hausse
L'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie (UMIH) a annoncé fin septembre que les fermetures d'hôtel, cafés, restaurants avaient augmenté de 37,5% au premier semestre 2008 en comparaison avec celui de l'année précédente.
En cause, la baisse du pouvoir d'achat, mais aussi l'interdiction de fumer dans les lieux publics qui aurait fait baisser de 20% la fréquentation des bars-tabacs.
Hervé Novelli, secrétaire d'Etat au Tourisme, avait contesté le chiffre des faillites. Selon l'Insee, les faillites dans le secteur auraient augmenté de 11% entre avril 2007 et mai 2008.
L'hôtellerie-restauration emploie 850 000 personnes, quatrième secteur d'emploi français selon l'UMIH. Son chiffre d'affaire global serait de 60 milliards d'euros par an.

Ce boulimique de travail saisit alors toutes les opportunités qui s'offrent à lui : il rachète un premier fonds de commerce. A raison d'une affaire rachetée tous les deux ans, à une époque où l'immobilier était bas, il possède désormais cinq cafés-restos dans un rayon de 50 mètres.

Son chiffre d'affaires a été multiplié par 70 en vingt ans, son bénéfice d'autant. Il dégage près de 800 000 euros de bénéfices, qui sont ses revenus personnels puisqu'il a le statut d'entrepreneur d'individuel.

Xavier Denamur, riverain de Rue89, a accepté de nous livrer l'ensemble de ses documents comptables, les chiffres donnés ici sont issus de son compte de résultat arrêté à fin 2007.


Dépenses : 3 806 496 euros

Les dépenses principales sont les salaires et charges (1 715 415 euros) suivis des achats (1 116 793 euros).

Rue89 a soumis ces comptes à l'oeil de son propre cabinet d'experts-comptables, MDSK Conseil. Michaël Kharoubi remarque que « ce qui frappe c'est la faiblesse du loyer : 183 972 euros, c'est peu. Si on devait investir dans la restauration dans le Marais aujourd'hui, ce serait la principale charge ». A quoi Xavier Denamur répond qu'à « 500 euros du mètre carré à l'année, c'est le prix du marché ».

Dans l'élaboration de son budget, Xavier Denamur se donne une priorité : bien payer ses 38 salariés. « Une masse salariale qui représente 46% des dépenses c'est énorme, d'autant qu'elle a monté de 5% en un an », fait-il valoir.

Dans sa société, les salaires vont de 1615 euros brut mensuels pour un plongeur (à 39 heures) à 5 898 euros bruts pour le chef de cuisine (pour 43 heures) en place depuis 2007. Selon une enquête du journal professionnel L'hôtellerie-restauration, le salaire moyen d'un chef de cuisine serait de 2 688 euros pour 40 h par semaine ; et de 1 508 euros bruts mensuels pour 37 h par semaine pour un plongeur.

« Chez moi, parce qu'ils sont entièrement déclarés, que leur salaire progresse régulièrement, les employés sont fidèles et peuvent construire leur vie », justifie Xavier. Les 22 271 euros versés par an au titre de la formation professionnelle profitent également aux salariés. Ils ont le choix entre plusieurs formations, Anglais, Français, oenologie, hygiène ...


Le Bar des philosophes (Audrey Cerdan/Rue89)

« Le coeur du métier, c'est de donner du plaisir aux gens, c'est le client le vrai patron de la boite, si on veut qu'il revienne, il faut pas se moquer de lui », remarque-t-il. D'où l'importance d'investir sur sa main d'oeuvre. Mais aussi dans les bons produits. Cet autre poste important est étudié de près. « Je négocie bien avec mes fournisseurs, reconnaît-il. Mon marchand de vin, je lui achète tellement de bouteilles (600 à 2 000 selon les fois) que j'obtiens le meilleur prix. »

Jusque dans les détails, il vérifie les matières premières, privilégie les achats de proximité et le frais :

« Un jour un employé de cuisine me dit : “J'ai acheté du boeuf argentin, moins cher que du boeuf français.” J'ai hurlé : “Quel est le coût pour la planète de cette viande ? ” Le pain, lui, représente 60 000 euros de dépenses par an, mais la différence entre une baguette de merde et une baguette de qualité est énorme. Idem pour le café. Certes, je le vends 2,50 euros, mais c'est un 100% arabica, et j'offre un chocolat à 70% de cacao et le verre d'eau servi d'office. Ma clientèle cherche la qualité avant tout. »


Recettes : 4 506 821 euros

Avec une marge de 4 (un coefficient multiplicateur de quatre entre le prix d'achat et le prix de vente) en moyenne, Xavier Denamur a des pratiques courantes dans le métier. « Le problème, ce n'est pas la marge, mais de faire venir du monde », explique-t-il d'emblée.

Ainsi, pour le vin, il pourrait acheter un vin au cubi à 2 euros le litre et le revendre 4 à 5 euros le verre : « Le principe, normalement, c'est un verre paie la bouteille. » Exemple : un Côtes du Rhône acheté 3,93 euros hors taxe la bouteille est revendu au verre 4,50 TTC. Vendu à emporter à la Belle Hortense, son enseigne librairie-caviste-bar, il sera facturé 7 euros la bouteille.

Quelque 120 formules du jour sont écoulées en moyenne sur 450 repas servis aux Philosophes et à La chaise au plafond (deux adresses contiguës qui profitent de la même cuisine) :

« Notre formule à 17 euros est un produit d'appel, où l'on a un coefficient de 2, alors que nos concurrents multiplient plutôt par 3 ou 4. On se rattrape sur les boissons, où la marge est de 8 en moyenne, 10 pour le café, 4 pour les sodas. »

Le lobby des restaurateurs demande depuis des années à l'Etat de baisser la TVA à 5,5% pour améliorer leurs marges, assurant que cela leur permettrait d'embaucher du monde. Pour Xavier Denamur, ce n'est pas le problème, comme il l'a expliqué dans une lettre ouverte en ligne sur son site ou téléchargeable sur le site de l'Institut d'Economie Indutrielle.


Bénéfices : 779 316 euros

Au final, au titre de l'impôt sur le revenu, il a déclaré, en 2007, 810 441 euros, en hausse de 35% en un an. Pour 2008, il prévoit encore 10% d'augmentation.

En « patron de gauche », il est très content de payer des impôts, ça lui donne l'impression de « rendre à la société ce qu'elle (lui) a permis d'obtenir ». Ça tombe bien car en 2008, il a payé 312 114 euros d'impôts sur le revenu, puisqu'il est imposé à la tranche maximum (38,51%). A cela, il faut ajouter l'impôt de solidarité sur la fortune, pour la somme de 2807 euros.


Au Bar des philosophes, à Paris (Audrey Cerdan/Rue89)

L'an dernier, il a embauché un DRH, une comptable à temps plein et mis en gérance deux de ses affaires. Christophe Oger, un professionnel qu'il connaît de longue date et sur qui il garde un oeil (en voisin) lui verse environ 10 000 euros de loyer par mois et par affaire pour le Petit Fer à Cheval et L'Etoile manquante.

A 45 ans, il essaie de dégager du temps pour des activités « plaisir » : virées en Bourgogne chez les fournisseurs, animation de son site Internet, de son réseau d'artistes et de voisins...

Et sur le temps qui lui reste, il surveille. Tout. Le personnel, l'hygiène, la satisfaction des clients, le goût des plats. « Si un patron ne tient pas son affaire, dans une petite entreprise comme ça, ça peut vite partir en vrille. »

Il a près d'un million d'euros sur les comptes courant de ses entreprises, ce qui lui donne une certaine tranquillité d'esprit. Mais il assure n'avoir « pas de besoins et que peu de dépenses ». Son appartement de 180 m2 acheté en 1992 à deux pas de ses restos est déjà remboursé, comme la quasi totalité de ses autres emprunts. Et il n'a pas d'enfants.

« Je mange ici, je bosse tout le temps », raconte-t-il pour justifier ses minces dépenses personnelles, autour de 1 500 euros par mois. Lorsqu'il part en vacances, généralement au bout du monde, le patron s'avoue capable de « dépenser jusqu'à 10 000 euros en une semaine » ou de claquer la même somme dans une oeuvre d'art.

Photos : Au Bar des philosophes, à Paris (Audrey Cerdan/Rue89)

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  • Xavier Denamur
    Xavier Denamur
    Restaurateur
    • Posté à 21h24 le 16/11/2008
    • Internaute
      Restaurateur

    Bonjour, je viens de prendre connaissance de la mise en ligne de cet article. Je remercie toute l'équipe de rue 89 ainsi que ses internautes pour leurs réactions à venir.
    J'ai accepté de me livrer à rue 89 afin que le plus grand nombre ait accès à un texte que j'ai écrit contre la baisse de la TVA dans la restauration et qui est Lien . Lisez, réagissez et diffusez. Cela vous concerne.

  • Homer555
    • Posté à 13h47 le 17/11/2008

    Je partage votre avis dans les grandes lignes.

    Ma vision est qu'il y a 2 moyens de faire fructifier une affaire.
    La première que beaucoup utilisent est de réduire les couts au minimum. C'est d'ailleurs le système de la Grande distribution qui est mon secteur d'activité. Ça passe par des fournisseurs pris à la gorge, des salaires minimums et au pire des délocalisations quand c'est possible. Cela inclus le minimum vital d'investissements afin principalement de simplement suivre la concurrence. Le gouvernement aussi partage cette vision.

    La seconde que visiblement vous avez choisie (mais je reste sur l'avis que vous êtes minoritaire) c'est de parier sur de bons investissements. Ces investissements peuvent être matériel mais aussi de faire fructifier le capital moral/considération de l'entreprise des employés au moyen de bons salaires où d'améliorer la formation pour un meilleur service. Cette méthode demande une gestion de risques/couts qui rebute nombre de dirigeants.

    Là où la première méthode est vite vouée à un cul de sac, la seconde est sans limites. C'est un des paradoxes du monde.

  • wiener
    wiener
    trouveur
    • Posté à 14h43 le 17/11/2008
    • Internaute
      trouveur

    Cet article sonne comme une révélation pour moi et je ne peux que féliciter le talent de la journaliste ainsi que l'honnêté de Mr Denamur.
    Mais une révélation en négatif. Je m'étonne qu'aucun lecteur ne soit choqué par les sommes astronomiques (selon moi) que gagne Mr Denamur. Je n'aurais jamais cru qu'un bistrotier individuel puisse gagner autant ! ! ! Tout le monde s'extasie sur son côté cool, de gauche, sympa, engagé.
    Certes, mais quand on voit qu'il gagne bien plus que n'importe quel haut fonctionnaire, homme politique (même notre cher président qui avec moins de 20000 euros/mois fait pâle figure à côté), que l'écrasante majorité des cadres dirigeants des grandes entreprises, des patrons de PME innovantes et de beaucoup d'artistes, créateurs, médecins, avocats, etc.
    Où sont l'innovation, le risque, la création, l'intelligence qui méritent un tel salaire ? N'est-ce pas de la provocation pure de comparer son salaire à celui du berger corrézien alors que ce dernier ne doit pas bosser beaucoup moins, et, qu'à mes yeux il est au moins aussi utile à la société que Mr. Denamur ? ?
    Encore plus instructif pour moi : il paie son chef de cuisine plus que ce que gagne un Professeur d'université ! ! Hallucinant ! ! !
    Là encore, on peut dire que le boulot de chef de cuisine est dur, et qu'il ne doit pas compter ses heures. Mais un bon prof d'université non plus.
    Je suis peut-être en train de découvrir la dure réalité de la vie, mais ça fait peur pour la France, ce beau pays où avec un BEP cuisine on gagne plus qu'avec un doctorat ! ! ! Pays où les rentes de bouche rapportent plus que l'effort intellectuel, où les bonnes vieilles recettes seront toujours plus gratifiantes que la recherche et l'innovation. A moins que chaque artiste ou chercheur se mette désormais à la solde de restaurateurs-mécènes...

  • Pericles21
    Pericles21
    CitoyenLambda
    • Posté à 23h58 le 17/11/2008
    • Internaute
      CitoyenLambda

    Chapeau l'artiste !

    Je pense qu'on souffre trop en France d'une certaine hypocrisie par rapport à l'argent et à la réussite sociale. En vous mettant à nu, financièrement parlant, vous donnez un sérieux coup de pied dans la fourmilière.

    Votre histoire montre qu'on peut conjuguer esprit d'entreprise et esprit civique. Plus encore, qu'on peut parier sur la qualité de service et sur le capital humain, y compris dans un secteur qui n'a pas très bonne réputation de ce point de vue là.

    En vous lisant ça me donne envie d'entreprendre. C'est d'ailleurs la voie vers laquelle je me dirige de plus en plus après avoir quitté un emploi à vie confortable de jeune haut fonctionnaire dans une administration. Effaré surtout par l'immobilisme des fonctionnaires - petits et grands - pour qui tout semble acquis.Effaré par des syndicats qui rejouent encore la lutte des classes de la manière la plus archaïque qui soit.

    J'ai moi aussi fait des grandes études (math sup, math spé, grandes écoles à la chaîne) comme l'un des commentateurs mais je n'en fait pas une religion. On est encore dans un pays qui est trop marqué par l'étiquette et les statuts. Une société de cour dirait Norbert Elias. Voire une société d'Ancien Régime de ce point de vue. Sauf que les diplômes remplacent les titres de noblesse d'antan...Hors comme le faisait remarquer si justement Bourdieu, et ça n'a pas changé - bien au contraire - les diplômes, loin d'être le symbole de la méritocratie républicaine qu'on veut nous servir, ne sont qu'une manière de légitimer la reproduction sociale. J'ai fait sciences po et j'ai vu beaucoup d'enfants de la grande bourgeoisie façon 7ème ou 16ème arrondissement, et j'ai vu aussi des enfants de profs ou de hauts fonctionnaires. On s'étonne après que la société ne bouge pas ! C'est le choc des conservatismes : vieille droite versus vieille gauche ! Et encore sciences po fait des efforts avec les ZEP. Don't act.

    Pour en revenir à l'envie d'entreprendre, j'ai lu un petit filet effrayant dans Les Echos datés d'aujourd'hui (17 novembre 2008, en dernière page, rubrique « En marge ») qui présente les résultats d'un sondage sur les Français et l'entreprise. C'est affligeant : Près des deux tiers des Français (63%) ne sont pas tentés de devenir entrepreneurs et ne l'ont jamais été.

    Cela me fait penser à un autre sondage réalisé il y a quelques années par Le Parisien. On y apprenait que 75% des jeunes voulaient devenir fonctionnaires. C'est quand même incroyable quand on y pense. On est l'un des pays où le « filet social » est parmi les plus développés au monde. Et en même temps, l'un des pays où les gens ont le moins envie de prendre des risques ! ! !

    C'est quelque chose qui me dépasse, moi qui ait vécu sur 3 continents et crapahuté avec mes parents dans des pays où on n'avait que 4 heures d'eau courante par jour mais où les gens étaient bien plus motivés et gardaient espoir même dans les moments les plus durs.

    C'est un long laïus, mais je tiens encore une fois à dire chapeau à Xavier. Il faut plus d'exemples comme ça pour faire bouger la France. Qu'on soit de gauche ou de droite. A ce stade, il faudrait vraiment que la culture politique évolue , qu'on ait une droite moins réactionnaire et une peu plus intelligente socialement et une gauche moins archaïque et un peu plus au fait des réalités économiques.

    Yes, we can !

  • dmz
    dmz
    • Posté à 16h16 le 18/11/2008

    Je me suis amuse a faire un petit calcul :

    M. Xavier Denamur (qui represente son entreprise)
    Employes : 38 ; Benefices : 800kE/an, soit environ 21kE/employe/an

    Groupe Total
    Employes : 96400 ; Benefices : 14.2mds (pour l'exercice 2008), soit environ 147kE/employe/an

    De quel cote se trouve l'exploitation (et de l'employe, et du consommateur) ?

    Sources :
    Lien
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