Irak, Afghanistan : comment penser la guerre de demain ?

L'Irak et l'Afghanistan sont-ils en train de devenir le modèle des guerres de demain ? Pour clore notre semaine, « Demain, la guerre… » en partenariat avec France Culture, revenons sur ces deux conflits. En particulier sur la manière dont ils ont renouvelé la doctrine des armées occidentales. Où l'on voit ressurgir les enseignements de la guerre d'Algérie…

Extrait de la 'Bataille d'Alger' (DR)

A l'été 2003, le Pentagone projette le film « La Bataille d'Alger »

Le tournant remonte à l'été 2003. En plein chaos à Bagdad, le New York Times publie une information surprenante : le Pentagone a organisé une projection de La bataille d'Alger, le film de Gillo Pontecorvo. Surprenant de prime abord, ce parallèle entre Alger et Bagdad est explicite dans le carton d'invitation reçu par les officiers américains :

« Comment gagner une bataille contre le terrorisme et perdre la guerre des idées. Des enfants tirent sur des soldats à des barrages. Des femmes posent des bombes dans les cafés. Bientôt, la colère s'empare de toute la population arabe. Cela ne vous rappelle rien ? Les Français ont un plan. Une victoire tactique, mais un échec stratégique. Si vous voulez comprendre pourquoi, venez à cette projection exceptionnelle. »

Tournée en 1965, dans la Casbah, ce film retrace précisément les modes opératoires utilisés par les parachutistes du général Massu en 1957, pour « pacifier » la ville. A l'été 2003, confrontés à une vague d'attentats urbains sans précédent, les Marines s'interrogent sur leur stratégie d'occupation. Ils vont alors complètement changer de tactique, passant d'une phase d'intervention à une phase de stabilisation. En s'inspirant de la guerre d'Algérie.

Pour le général Vincent Desportes, directeur du Collège interarmées de Défense, la projection de ce film n'a alors rien de surprenant : (Voir la vidéo)

Faire la guerre dans la population. Un mode opératoire largement utilisé par les troupes du général Massu en 1957. Le patron de la 11e division parachutiste obtient les pleins-pouvoirs pour quadriller la Casbah et surtout démanteler les cellules clandestines du FLN.

Voici comment il s'en expliquait, en 1971, lors d'un entretien réalisé à l'occasion de la sortie de son livre de mémoires sur cette période.(Voir la vidéo)

L'armée française suit de près les évolutions du conflit irakien

Officiellement, la France n'est pas présente en Irak. Ce qui ne veut pas dire qu'elle se désintéresse de cette guerre, qui redéfinit en profondeur la doctrine américaine. Au Centre de doctrine et d'emploi des forces (Cedef), un officier de liaison américain assure la transmission du savoir-faire élaboré sur les théâtres d'opérations.

Idem côté français : un détachement d'officiers est réparti aux Etats-Unis, dans différentes écoles et état-majors, pour récupérer les idées des boys. Le général Thierry Ollivier, directeur du Cedef, ne cache pas que l'Irak a marqué un retour des doctrines contre-insurrectionnelles.(Voir la vidéo)

David Galula, nouveau maître à penser des stratèges occidentaux

Aux Etats-Unis, un officier a conduit le renouvellement de la doctrine. Principal artisan de la maîtrise du terrain irakien, le général David Petraeus s'est inspiré d'un officier français, ancien de la guerre d'Algérie, le lieutenant-colonel David Galula.

Cet ancien commandant de compagnie d'infanterie en Algérie rédige en 1962, alors qu'il est chercheur à la Rand Corporation, un « Manuel de contre-insurrection, théorie et pratique ». Petraeus en fait son livre de chevet et celui de toute l'armée américaine. En 2006, l'oeuvre de Galula irrigue profondément le très officiel « Manuel de contre-insurrection » des GI.

Etrangement, l'armée française re-découvre cette pensée militaire par le biais d'un officier qu'elle ne connaissait pas. Oubliant au passage les très prolifiques doctrinaires de l'époque, les colonels Lacheroy, Hogard ou Nemo. Tous penseurs de la doctrine de la guerre révolutionnaire. Seul le colonel Roger Trinquier et sa « Guerre moderne » (1961) a été exhumé des archives. (Voir la vidéo)

Toutes ces réflexions sont d'actualité. Le conflit afghan est venu nous le rappeler l'été dernier : la « guerre révolutionnaire » y est vécue comme un renouvellement en profondeur des « Opex », les opérations extérieures.

Pourtant l'armée française hésite à conduire une réflexion publique sur ce lourd héritage de la guerre d'Algérie. Surtout, s'il est question d'y puiser un modèle…

5 commentaires sélectionnés

Portrait de padiran

De padiran

Chroniqueur mondain | 17H46 | 15/11/2008 | Permalien

Les prochains conflits ne seront certainement pas réglés par la technologie (drônes, chars, missiles,sous marins, avions bombardiers…) Toute cette panoplie d'armes conventionelles prévues il y a des decennies pour répondre à des conflits entre armées régulières ne sert strictement plus à rien dans des conflits régionnaux. Ces « crises » issues de tentatives de captation des ressources naturelles (gaz, pétrole, uranium, ……) par des entités étrangères (multi nationnales) ou locales (régimes peu scrupuleux)ne font que générer des « combattants illégaux » comme les dénomme la terminologie US. Multiplier par mille le problème en y introduisant de la religion ou des coutumes locales et vous avez les futurs conflits.
Comment résoudre ce type de conflit, sinon en respectant les populations et en évitant de tuer 100 personnes pour éliminer 2 chefs tribaux qui seront remplacés le lendemain.
La guerre est une chose trop sérieuse pour la confier à des militaires (Clémenceau)
La paix est la seule porte de sortie et en plus elle ne côute rien aux contribuables

Portrait de Numerosix

De Numerosix

Prisonnier dans le village global | 18H25 | 15/11/2008 | Permalien

On ne disait pas une « guerre “ en Algérie, on disait ‘les événements’ ..
Comme pour mai 68 , pas ‘révolution’ , ‘é-vé-ne-ments’.

Il faut donc titrer :
Comment penser les ‘événements’ , de demain ?

Portrait de sup. à la demande du riverain 29 juin

De Waldo

bye bye ... | 18H29 | 15/11/2008 | Permalien

« A l'été 2003, confrontés à une vague d'attentats urbains sans précédent, les Marines s'interrogent sur leur stratégie d'occupation. » dites-vous.
---
je ne suis pas d'accord avec cette approche : il n'existait pas de stratégie d'occupation. Tommy Franks ne s'est pas posé les bonnes questions (ou bien ses réponses étaient mauvases).

Pourquoi sommes nous là ? Que voulons-nous entreprendre ? Comment et avec quelles ressources ? Il n'a pas cherché à répondre à la question de base : quelle est la nature de la guerre que nous avons déclenchée ?
La première phase « gagner » était facile, la deuxième « gérer » a été ignorée. En gros ils ont gagné la campagne, mais ont perdu la guerre.
Ils voulaient (parait-il) renverser le régime mais n'avaient rien prévu pour gérer le pays. Pour preuve, les problèmes de distribution d'eau et d'électricité (plus mauvais encore aujourd'hui que sous Saddam), dissolution de l'armée et du parti Baas, seules structures capables de maintenir le pays en marche.
Ils avaient l'occasion de changer en profondeur un pays, ils n'ont réussi qu'à mettre en place un régime fantoche (à l'époque, depuis les Iraquiens au pouvoir se laissent moins manipuler).

En Afghanistan, même problème : un Karzai qui règne sur un quartier de la ville et est prisonnier, des troupes inconsistantes et aucune stratégie. Ah si ! attraper Ben Laden et chasser les Talibans ! mais ça c'est seulement l'objectif ! Comment, quels moyens, quels délais… Un peu léger.
Et ce n'est pas Petraeus, malgré ses lectures, qui inversera la tendance.
Iraq et Afghanistan ne sont pas les « guerres de demain », elles sont encore des guerres du XXe siècle que les EU ne savent toujours pas résoudre, s'imaginant que le matériel et la force viennent à bout de tout.

En début de semaine, un convoi de camions de ravitaillement EU, qui transportaient des véhicules pour les troupes, a été attaqué au NordOuest Pakistan, les Talibans sont repartis au volant des Humvees transportés.
L'Otan est en cours de négociation avec les pays d'asie centrale du Nord Afghanistan pour permettre le passage de convois de ravitaillement (sauf armes)… Petite guerre deviendra grande.

Portrait de mauser

De mauser

09H15 | 16/11/2008 | Permalien

La guerre c'est l'horreur. La guerre en ville c'est la guerre aux civils encore pire car pour un adversaire de tué l'on tue de 5 à 30% de civils innocents, c'est fonction du matériel utilisé et des règles d'engagements et de la tenue de la troupe.
Mais arrêté de jouer aux bisenonours le combat est neutre il n'est ni de gauche (guerre révolutionnaire) ni de droite (contrôle des foules). Ce sont des recettes de cuisines alors si un jour vous pouvez me démontrer qu'il existe une omelette de gauche et une de droite.
Pour la « méconnaissance » de Galula en France la réponse est assez facile son rapport et son livre sont parus aux USA. Pour Larcheroy il représentait la défaite d'Indochine Le colonel Trinquier lui était présentable et écrivait en français.
En fait si vous mettez ces écrits et bien d'autres les anglais sont assez prolixes sur la chose le grand Karl a écrit dessus et en avait fait un cour complet.
Vous verrez vite que l'ensemble des idées sont très proches ou communes.
Pour certains la guerre d'Indochine est une guerre révolutionnaire, Mais le seul terme qui compte ici c'est guerre Dien bien Phu c'est une bataille à l'échelon de division à l'époque 20 000/25 000 hommes. Rien à voir avec la guerre d'Algérie avec des effectifs rebelles au lieux de l'ordre d'une centaine d'hommes c'est le cas Irakien Et Afghan.
En plus les militaires depuis toujours détestent la guerre en ville. Et pour la contre insurrection c'est identique les américains sont intervenu dans combien de combat de ce type depuis Cuba ou le Philippines. Ce phénomène relève de la psychiatrie une pièce à toujours deux faces et le militaire oublie bien vite qu'une armée de libération victorieuse se transforme bien vite en armée d'occupation, en fait ils comptent trop sur le politique qui doit avoir un plan de sortie.
Pour le reste si vous désirez des chiffres et des dates demandez

Portrait de fâché.com

De fâché.com

perdu | 11H17 | 16/11/2008 | Permalien

La guerre d'Irak a certes commencé officiellement en août 1998 par des mouvements de troupes de Saddam Hussein vers une petite monarchie pétrolière voisine soutenue par les Etats Unis.
Mais, son origine est bien plus ancienne : elle prend racine dans le découpage des territoires post-coloniaux du Moyen Orient, découpage guidé par des considérations d'approvisionnement pétrolier et gazier sécurisé pour les occidentaux…et plus tard Israël.
La méthode avec l'Irak a toujours été l'ingérence directe des mêmes occidentaux(USA, GB, France, puis Allemagne, parmi les principaux), soit pour faire assassiner (le général Kassem jugé trop nationaliste par la CIA)et installer le régime du shah, soit pour soutenir l'Irak contre l'Iran des mollahs (plus d'1 million de morts dans les années 80), soit pour fournir des armes chimiques à Saddam Hussein utilisées contre les Kurdes, soit encore pour pousser Saddam à d'autres crimes contre son peuple.
Dès le déclenchement de la 1ère guerre d'Irak par Bush Senior, les dégâts collatéraux ont été gigantesques (bombes nucléaires tactiques, incendies de puits de pétrole, bataillons anéantis, populations terrorisées). Ce qui semble curieux est que Saddam Hussein n'a pas été poursuivi à l'époque jusqu'à Bagdad, comme si la coalition entraînée par les Etats Unis voulait se laisser une marge de manoeuvre pour les années à suivre.
Avec le temps, les choses sont plus claires et même la phrase du président Bush Sr à l'époque devient prophétique : Si l'Irak et Saddam ne se soumettent pas (à l'embargo), le pays reviendra par la force et par la destruction « à l'age de pierre ».
Oui,l'embargo a permis de faire revenir le pays presque à l'age de pierre si on pense à la malnutrition, aux maladies, à la mortalité infantile, aux millions de blessés, déplacés,sans abris etc… Mais l'embargo pétrolier a surtout permis aux compagnies pétrolières occidentales et au complexe militaro-industriel de faire des bénéfices colossaux avec un vernis moral. Il a permis de laisser croire à Saddam Hussein qu'il pourrait faire face à une nouvelle guerre, s'il ne se pliait pas au diktat

En 2003, Bush Junior une fois installé, la 2ème guerre d'Irak sous les prétextes inventés que l'on sait pouvait commencer. Là les choses sont vite passées de la guerre conventionnelle à la guerre contre-insurrectionnelle, contre les sadristes d'abord puis contre les sunnites et Al Qaida, pour ce qu'on en sait, puis, sporadiquement contre les chiites de Moktadar al Sadr. L'enjeu pour la coalition USA/GB et autres pays occidentaux impliqués était d'éviter à tout prix que l'insurrection ne devienne nationale ou pire, nationaliste. La stratégie a été très vite de diviser les Irakiens en soutenant les Kurdes, les Chiites contre les Sunnites, puis en alternant les soutiens, à revenir vers les Sunnites dits« modérés » contre les Chiites « extrémistes », puis les mêmes Sunnites contre les combattants d'« Al Qaida ». L'important dans une guerre ingagnable pour la coalition est devenu de laisser un chaos « maîtrisé » s'installer, quitte à participer de temps à autre à des actions terroristes qui seront ensuite mises sur le compte d'éléments étrangers. Ces méthodes ont été appliquées également en Algérie, au Vietnam, en Colombie, et elles perdurent toujours en Afghanistan. Bien sûr, ce sont des conflits d'intensité et de nature différente, mais il y a des parallèles à faire.
Ce chaos maîtrisé permet d'impliquer au minimum les troupes de la coalition et de laisser à terme le pays exsangue pour en ramasser un jour les fruits politiques et économiques, par gouvernements fantoches interposés. A plus ou moins long terme, c'est un évident très mauvais calcul qui se retourne déjà contre l'Occident et ses alliés, et dont le coût politique, humain et économique est et sera énorme.

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