Tribune 07/11/2008 à 15h09

Un projet politique pour la gauche : en finir avec le libre-échange

Christophe Ventura | Militant altermondialiste


Un groupe de manifestants anticapitalistes devant la Banque d'Angleterre, 10 octobre 2008 (Luke Mac Gregor/Reuters).

En France, comme dans le reste de l'Europe, tous les partis de gouvernement se réclamant de la « gauche » (en particulier ceux issus de la social-démocratie), comme ceux de droite, sont coresponsables, depuis 30 ans, des ravages du libéralisme que les populations s'apprêtent à payer comptant. Peut-il naître, dans ces conditions, quelque chose de nouveau de cette calamité ?

Oui, à condition qu'une gauche radicale de gouvernement émerge et qu'elle affirme de nouvelles ambitions idéologiques et politiques. Cela en s'attaquant, dans une perspective de reconstruction d'une solidarité internationaliste, à la racine du mal : les diverses facettes du libre-échange, c'est-à-dire sur l'absence de freins institutionnels à la circulation des biens, des services et des capitaux pour accroître l'enrichissement des capitalistes et leur permettre d'imposer leurs intérêts à l'ensemble de la planète.

Une crise du capitalisme

De plus en plus de voix s'élèvent à juste titre pour rappeler que la crise actuelle n'est pas simplement « financière », mais directement liée au régime d'accumulation capitaliste. Ce dernier est caractérisé selon les termes de Jacques Sapir par :

« Une capture presque totale des gains de productivité par les profits au détriment des salaires. (…) Pour aboutir à ce résultat, il fallait (…) pouvoir créer une véritable déflation salariale. L'ouverture progressive et la mise en place d'un cadre généralisé de libre-échange a été l'instrument principal de cette déflation salariale. »

Ce système a, en effet, permis la compression des salaires et le démantèlement des protections sociales par l'organisation, via la mise en concurrence des travailleurs entre pays industrialisés et pays à bas salaires, d'une déconnexion entre la progression des salaires et des gains de productivité dans le partage de la valeur ajoutée.

Un projet économique mondial

Au-delà de la nécessaire limitation du pouvoir de la finance et du contrôle des flux financiers réclamés par tous -droite conservatrice et libérale comme gauche libérale et progressiste-, défaire le libre-échange doit devenir, pour une gauche radicale de gouvernement, la ligne directrice d'un projet économique mondial cohérent et écologique.

Les pistes existent à mon sens :

  • La réorientation de l'économie mondiale vers des modèles de développement tournés vers la satisfaction des besoins locaux plutôt que vers des modèles de croissance extravertie, socialement et écologiquement néfastes.
  • La mise en place, dans le cadre de la construction de blocs économiques et politiques régionaux, de mécanismes de « protectionnisme altruiste » selon l'expression de Bernard Cassen. Ceux-ci, sans devenir de nouvelles formes absolues, doivent permettre de reconstruire un rapport de forces capable d'inverser les tendances actuelles du commerce mondial.
  • L'utilisation de l'outil étatique dans l'économie : contrôle monétaire, contrôle des changes, nouvelles formes de nationalisations pour les secteurs clés de l'économie et de services à la population, élargissement de l'économie non marchande, etc.


La gauche a honte

De nombreuses propositions inédites et internationalistes, laissées à l'abandon par la « gauche » dans le placard de sa honte, existent pour construire un monde multipolaire dans lequel l'action politique prévaudra sur les intérêts des acteurs économiques.

De ce point de vue, il est significatif d'observer, en France, qu'au sein du parti socialiste, seule la motion portée par les sensibilités représentées par Benoît Hamon abordait la question de la nécessaire limitation du libre-échange dans son programme soumis au vote des adhérents le 6 novembre. Le résultat de la consultation indique, comme on pouvait s'y attendre et malgré un bon score de cette motion, que l'orientation de la nouvelle majorité du parti ne sera pas celle-ci.

Existerait-il, pour une force assumant cette rupture sans concession avec le libre-échange, d'autres points d'appui dans le monde ?
Oui, mais cependant moins aux Etats-Unis, même dirigés par Barack Obama, qu'en Amérique latine. C'est en effet actuellement la seule région du monde où de réelles politiques de rupture avec le libre-échange, au profit d'actions gouvernementales basées sur la solidarité, la coopération et la complémentarité, sont déjà expérimentées chez les pays membres de l'Alternative bolivarienne pour les Amériques (Alba) et même au-delà, notamment dans le cadre de l'accord énergétique Petrocaribe. Ces pays voudront sans doute faire entendre une autre voix que celle du G 20 prévu le 15 novembre. Et nous ?

Photo : Un groupe de manifestants anticapitalistes devant la Banque d'Angleterre, 10 octobre 2008 (Luke Mac Gregor/Reuters).

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  • compte supprimé16
    • Posté à 15h39 le 07/11/2008

    Vous avez choisi la facilité. Vous donnez les objectifs à atteindre, parlez de méthodologie mais êtes très silencieux sur la stratégie. Or, c'est la question la plus difficile ! Alors, concrètement, on fait comment pour en finir avec le libre-échange ?

  • zphilou
    • Posté à 16h23 le 07/11/2008

    Comment... ? ? ?

    Eh bien simplement revenir aux fondamentaux..., à savoir : « Payer une chalandise à son juste prix »...et savonner sévère les spéculateurs tout poil... ! ! !

    La France étant éternellement tournée sur elle-même (soyons sérieux, elle ne représente jamais qu'1% de la population mondiale... ! ! )

    Aujourd'hui, une levée de boucliers des agriculteurs à qui l'on offrira une piteuse compensation la semaine prochaine... ! ! ! !

    Par contre, de mémoire, il ne me semble pas que le cours du cacao, café, coton, soit établi en parfaite concertation avec les pays producteurs...(suivez mon regard notamment vers l'Afrique Sub-Saharienne... ! ! ).....

    Sans plonger dans un misérabilisme de surface, sachez que je connais parfaitement la courbe de l'échine du paysan africain croulant sous la charge physique de sa panière...des charges économiques imposées...des charges de famille..qu'il ne peut hélas assumer...........

    Alors...Le Libre-Echange... ? ? ? Il commencera dès lors qu'une juste rétribution sera accordée aux pue-la-sueur....et que le consomateur lamba s'y retrouvera dans son cabba...son caddie......et que les founisseurs et autres distributeurs..et autres boursicoteurs cesseront de s'engraisser sur le dos du producteur..et du consommateur... ! ! !

  • Jaycib
    • Posté à 18h06 le 07/11/2008

    La solution protectionniste est précisément celle qu'il paraît indispensable d'éviter en période de crise économique et de déflation mondiale. Les précédents historiques montrent que les modèles protectionnistes aboutissent à des résultats contraires aux objectifs souhaités (raréfaction et renchérissement des denrées), avec un surcroît de paupérisation des populations.

    Le reste procède d'une série de vues de l'esprit : comment s'opposer au libre-échange alors que toutes les économies du monde le pratiquent (avec certaines exceptions notoires, notamment les Etats-Unis, qui protègent certains secteurs réservés) ? Comment aménager la politique de solidarité préconisée dans l'article si les partenaires européens de la France ne l'approuvent pas ? Autant annoncer que la France se retire de l'Union Européenne ! (Et si tel est le but, qu'on le dise.)

    Quant à l'Alternative bolivarienne, on me permettra de rire ! Elle se compose actuellement d'un pays complètement dépendant de la manne pétrolière (Venezuela), et d'autres, tels que l'Equateur ou le Nicaragua, qui ne pèsent pas bien lourd dans l'économie latino-américaine. Naguère, Attac chantait les louanges de Lula da Silva au Brésil (pays qui serait un partenaire majeur), mais le concert a cessé du fait de diverses options choisies par Lula (production intensive d'agrocarburants, de plantes tropicales, etc.) qui ne paraissent pas politiquement ou écologiquement acceptables. Il est parfaitement compréhensible que Lula et d'autres leaders latino-américains insistent pour que leurs populations nationales ne soient pas les premières victimes de la crise.

    On ne reviendra PAS en arrière : les flux commerciaux internationaux peuvent être modifiés et réorientés, mais ils ne vont pas cesser. Il est illusoire de croire que le culte du localisme et de la solidarité inter-locale représente une alternative crédible au libre échange. D'ailleurs, les économies sous-développées auraient tout à perdre à l'abandon des échanges. Ce qu'il faut modifier, c'est la COMPOSITION de ces échanges.

    Je préfèrerais donc qu'on aménage des possibilités de « programmation » à long terme de la production globale par le biais d'un infléchissement vers le développement économique environnementalement compatible au sein des institutions existantes, y compris l'OMC, le FMI et la Banque mondiale, et surtout par un dialogue raisonné avec tous les partenaires existants (y compris la Chine et l'Inde). Il est encore temps de convaincre tous ces partenaires que la protection de l'environnement au sens large est désormais un impératif immédiat qui s'impose à tous.

  • zorbek
    zorbek répond à zphilou
    • Posté à 21h49 le 07/11/2008
    • Internaute

    « Payer une marchandise à son juste prix ».
    Ah bon ? Et qui va fixer le « juste » prix ?
    Le consommateur ?
    Le producteur ?
    A mon sens, à moins de postuler une supériorité de fait à un commissaire du peuple ou assimilé comme cela s'est fait aux pays des magasins vides, le seul « juste » prix ne peut provenir que d'un accord entre celui qui vend et celui qui achète. Toute autre solution se fera forcément au détriment de l'une ou l'autre partie qui se sentira lésée...

    Quant à la larme facile sur les soi-disant ravages du libre-échange en Afrique ou ailleurs, avez-vous lu ce qu'en disent Lamy ou Diouf sur ce site ? Que la crise alimentaire du tiers monde provient de NOS subventions agricoles et de NOS propres barrières au commerce mondial, non pas sur les matières premières évidemment (les hydrocarbures sont un cas à part), mais sur tout ce qui est produit par le travail des masses laborieuses du tiers monde. En d'autres termes, NOUS, profitant de notre position avantageuse de pays riches, nous nous enrichissons sur leurs dos en taxant le travail des plus pauvres (c.a.d en taxant leur plus-value, pour l'exprimer en termes marxistes). Et tout ce que l'intervenant lambda trouve à dire c'est de critiquer Lamy ou Diouf qui l'exposent pourtant de la manière la plus claire qui soit (cf « un vieux truc hérité du colonialisme »), comme si la faim dans le tiers monde venait du libre-échange (qui ne l'est absolument pas) alors que dans ce cas précis c'est bien notre protectionnisme de pays riche qui est en cause…

    Lamy est pourtant on ne peut plus clair : « un des objets de la négociation à l'OMC, ce fameux round du développement, c'est effectivement de remédier à cette escalade tarifaire en faisant en sorte que les pays développés ne puissent plus utiliser ce vieux truc qui consiste à augmenter les tarifs au fur et à mesure que la valeur ajoutée augmente, et qui a pour effet de cantonner les pays en développement dans le fin fond des économies de cueillette. »

    Mais plutôt que de lire et d'essayer de comprendre, il semble que la majorité des altermondialistes préfère le confort des raccourcis et préjugés idéologiques, tout en feignant ne pas s'apercevoir qu'ils foncent droit dans le mur du contre-sens…

    Le conservatisme idéologique de gauche, et particulièrement celui d'ATTAC, est presque pire que celui de droite.

  • Victor31
    Victor31
    étudiant
    • Posté à 12h03 le 08/11/2008
    • Internaute
      étudiant

    Apparemment, les clichés concernant le libre-échange que vous détectez dans les idées altermondialistes ont de quoi concurrencer les votres concernant le protectionnisme ...
    « Protectionnisme altruiste » ou « éducateur, furtif » selon Friedrich List. L'idée serait, il me semble, non pas de retourner au « culte du localisme », mais de permettre aux industries naissantes de se préparer à la concurrence internationale (via subventions entre autres ...). Seulement voilà, les discours des pays riches (à coup de « faites ce que je dis, pas ce que je fais ») ont clairement proné le libre-échange comme solution aux proclèmes du Tiers-Monde. Et les organisations supranationales (FMI, Banque Mondiale) ont tenu un discours semblable plutôt que de s'attaquer en priorité aux pays riches dont les manipulations protectionnistes ont des conséquences bien plus graves. Certes les Lamy, Camdessus, Zoelick (entre autres) ont critiqué ce protectionnisme à la sauce occidentale ... mais juste critiqué.
    Ce n'est pas ce protectionnisme que les mouvances altermondialistes pronent, il s'agirait plutôt de donner une certaine marge de manoeuvre aux PMA ou autres PED afin de leur permettre de préparer leurs industries naissantes à entrer sur le marché mondial. Seulement, ce projet nécessite un consensus mondial et le passage du libéralisme au pragmatisme des organisations supranationales. Difficile en apparence.