Enquete 03/11/2008 à 19h34

Quand l'Afpa adopte des méthodes de « cost-killer »


Le premier formateur de France va subir une cure d'amaigrissement. Eco89 dévoile les projets de réduction d'effectifs de l'Association nationale pour la formation professionnelle des adultes (AFPA). Un plan dénoncé par les syndicats, qui mobilisent pour sauver cet outil de formation destiné en priorité aux demandeurs d'emploi.

Afpa, premier formateur de France


Créée en 1949, l'Afpa est gérée par un collectif paritaire (Etat, employeurs et syndicats). Sa mission est de former en priorité les non-diplômés et les chômeurs. En 2006, ces derniers représentent deux tiers des stagiaires, pour un total de 57,6 millions d'heures de formation. Principalement dans les secteurs du bâtiment, des travaux publics et de l'industrie. L'AFPA emploie 12 000 personnes, dont 5 000 formateurs, 870 psychologues conseillers en formation et 350 ingénieurs. Le tout pour un budget de 1,078 milliard d'euros, soit environ 4,2% des dépenses de formation annuelle.

Alors que la réforme de la formation professionnelle prend du retard, le gouvernement suit de près celle de l'AFPA. Il faut dire que cette association, créée en 1949, doit s'adapter aux effets de la décentralisation. Concrètement, le financement de la formation professionnelle va passer de l'Etat aux régions, normalement dès l'an prochain.

Problème : une bonne partie de ses activités va alors passer par des appels d'offre, afin de respecter les règles de la libre-concurrence. Le 18 juin 2008, le Conseil de la concurrence, saisi par la Fédération de la formation professionnelle (FFP), a rendu un avis sur ce point. Sa conclusion est claire : pour respecter la jurisprudence européenne, l'AFPA doit faire sa mue.

Compte-rendu d'un « séminaire » de la direction : au moins mille suppressions d'emploi

Dix jours plus tard, branle-bas de combat de l'état-major de l'association. Au cours d'un « comité-séminaire des directeurs régionaux » qui a eu lieu à Montreuil, les 25 et 26 juin 2008, la direction définit ce qui ressemble fort à un plan social. Dans le compte-rendu de ce séminaire, au chapitre « Structure d'emplois – Réductions des effectifs de structure », figurent les grandes lignes chiffrées de la cure à venir. Précision : l'AFPA compte aujourd'hui plus de 12 000 salariés.

« Ce qui suit est strictement CONFIDENTIEL

Proposition de la mission IGF (Inspection générale des finances, Ndlr) : entre 1000 et 1100, voire 1500…

Leviers :
Taux d'effectif structure sur effectif total constaté aligné sur meilleures régions, soit 35,9% → -300 ETP (Equivalent temps plein, Ndlr)

Mutualisations territoriales entre sites (sites sans DC, CDRG et moins d'assistanat) → -250 ETP

Mutualisations interrégionales → -550 ETP

Total : 11 145 → 10 695

Les flux démographiques rendent-ils ce scénario possible ?

Potentiel départ à 60 ans à 2013 : 1177 personnes physiques »

Naturellement, les syndicats sont opposés à une telle perspective : les plus critiques étant la section SudFPA, très remontée contre la direction. L'intersyndicale a même lancé une procédure d'alerte, s'estimant mal informée des projets de réforme en cours de discussion.

La principale critique formulée concerne la mission même de l'AFPA, qui a toujours formé les moins diplômés et les demandeurs d'emploi. Des publics peu « rentables » sur le marché de la formation, notamment parce qu'il faut subventionner leur hébergement et restauration, explique Chantal Noël, représentante de SudFPA. (Voir la vidéo)

Le DG : « Nous n'arriverons pas à notre cible sans rupture, il faut donc casser et c'est donc le moment de faire cela »

Mais la réflexion de « cost-killing » du « séminaire » de la direction de l'AFPA ne s'arrête pas là. Au deuxième jour de cette réunion, la question des « organisations du back office / société de services » est abordée avec le support d'un diaporama. L'intervenant détaille les économies possibles à réaliser au siège de l'association…

« Finances compta : -150 ETP (30%)
Informatique : neutre
Achats et logistique : -100 ETP
Entretien maitenance : -14 Meuros
Hébergement : neutre
Restauration : -500 ETP, mais économie = 10 Meuros (le déficit actuel)
Ressources temporaires : -200 ETP mais…
Production d'outils et de communication : ? »

Suivent les « remarques du DG », Pierre Boissier. Un directeur général visiblement inspiré par cette présentation :

« Nous n'arriverons pas à notre cible sans rupture : il faut donc casser et c'est donc le moment de faire cela.

Le management de cette rupture : création de lignes “métiers” professionnelles.

Informatique : nous pourrions réaliser environ 20 à 25 millions d'euros d'économie (→ environ 3,5 à 4% de notre CA, contre 6% actuellement).

Analyser la période de passage en termes de problématique RH… »

Nous avons sollicité la réaction de Pierre Boissier, juste après l'annonce de sa démission, officiellement pour « raisons personnelles ». Mais le directeur général de l'AFPA -encore en fonction- pas plus que les membres de la direction n'ont souhaité répondre à nos questions.

Au centre de la cure d'amaigrissement, les 850 psychologues de l'AFPA

Derrière la question des effectifs, c'est aussi toute une méthode de travail qui est remise en question. Deux tiers des stagiaires de l'AFPA sont des demandeurs d'emploi, souvent peu diplômés, ayant un fort besoin d'orientation. Pour cela, 850 psychologues assurent à la fois l'orientation et le suivi des stagiaires. Un avantage concurrentiel indéniable face à des organismes privés ne bénéficiant pas des mêmes moyens.

Or, la réforme, telle qu'elle est envisagée, risque de les sacrifier sur l'autel de la privatisation. Un vrai danger, souligne Jean Sadoux, autre représentant de SudFPA, qui a fait toute sa carrière dans l'association et estime que la formation est en train de « devenir une marchandise ». (Voir la vidéo)

Enfin, les syndicats redoutent un démantèlement des structures d'hébergement (la Sovafim et Adoma, ex-Sonacotra sont dans les rangs) et de restauration. Avec une conséquence certaine : l'augmentation des coûts de formation pour les stagiaires.

Mercredi 5 novembre, les psychologues de l'AFPA se retrouvent à la Bourse du travail à Paris, pour leur réunion annuelle, tandis que les syndicats appellent à une mobilisation nationale pour le 13 novembre. Dernière chance d'être entendu par le gouvernement.

A lire aussi : L'avis du Conseil de la concurrence de juin 2008

  • 19104 visites
  • 29 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • liane
    liane
    formatrice afpa
    • Posté à 10h16 le 04/11/2008
    • Internaute
      formatrice afpa

    Formatrice Afpa, je vis au quotidien la destruction d'un super outil de formation. J'ai des centaines de stagiaires qui ont reconstruit leur vie professionnelle et personnelle.
    Et ce qui donne du sens à mon métier....
    Non, il ne faut pas laisser ce gouvernement détruire et détruire encore... ce qui marche ! ! !

  • Cadre modele
    • Posté à 13h09 le 04/11/2008

    Les contrats de Transition Professionnelle (CTP) qui sont l'une des solutions du gouvernement vont-ils pouvoir agir sur l'emploi ?
    En effet, actuellement c'est l'AFPA qui gére le public des CTP.

    Pour une libre concurrence, il faut réformer l'AFPA et sacrifier les psychologues du travail qui accompagnent ces publics en difficultés pendant cette période d'incertitude.

    Quels sont les critères de libre concurrence ?

    Pour que la formation s'adapte chaque jour aux besoins de l'entreprise, elle doit disposer de professionnels comme les psychologues du travail, les animateurs de formation, les ingénieurs en pédagogie.

    Aujourd'hui, les grands groupes de formation du marché français font appel à des vacataires pour animer les programmes vendus.

    Vacataires qui peuvent être des comédiens, des retraités, d'anciens experts techniques qui ne maîtrisent pas les techniques d'animation, qui ne maîtrisent la conception pédagogique d'un programme de formation mais qui sont dynamiques, sympathiques,...

    Comme la question que vous posez est bien comment réformer l'AFPA pour répondre aux directives européennes, quelles sont les solutions proposées par les acteurs de la performance de l'AFPA (syndicats, psychologues, formateurs) ?

    A être dans la confirmation (on a toujours fait comme cela), tous les systèmes quel qu'ils soit deviennent caduques.

    A faire ce qu'on a toujours fait, on obtient ce qu'on a toujours obtenu.

    La réponse syndicale étant toujours la même, je ne suis pas certain qu'elle favorise le droit au travail des psychologues du travail.

    Comprendre & Agir

  • jipèelgé
    • Posté à 14h11 le 04/11/2008

    Au nom du libéralisme qui affiche aujourd'hui ses limites, le ministre du travail s'apprête à se priver d'un instrument d'orientation de sa politique de l'emploi. Choix purement idéologique en contradiction de la position affichée de Laurent Wauquiez, qui dès l'annonce de la remontée du nombre de demandeurs d'emploi convoque à la première heure les acteurs du service public de l'emploi dont l'AFPA.
    La position de « Cadre modele » témoigne d'une méconnaissance de l'AFPA et des missions de service public qui lui sont demandé par le ministre. Des sénateurs UMP ont écrit des rapports où ils reconnaissent que l'AFPA a toujours su évoluer et s'adapter au monde de l'entreprise. Ce qui pose problème aujourd'hui c'est le sens donné à la mission de l'AFPA : viser l'employabilité des demandeurs d'emploi et non leur qualification pour accéder à un statut social. Mais ceci est aussi le choix d'une politique dont on n'a pas fini de mesurer les effets.
    Le document évoqué dans l'article est un document qui date de juin. Toutes les organisations syndicales en ont copie. Aujourd'hui 4 novembre,les éléments affichés par certains comme des certitudes n'ont aucune réalité. Sous l'action conjuguée de l'intersyndicale et de l'ARF des évolutions pourraient se dessiner pour qui permettent à l'AFPA de poursuivre ses missions tout en étant décentralisée au plus près des territoires.