Tribune 30/10/2008 à 17h31

Défiée mais solide, l'économie sociale doit revenir à ses fondamentaux

Thierry Jeantet | économie sociale



Statuettes des oscars dans leur usine de Chicago (John Gress/Reuters).


L'économie sociale est-elle a l'abri de l'actuelle crise financière et économique et peut-elle apporter des réponses spécifiques ? Oui, à condition de réaffirmer l'originalité de sa gouvernance : la démocratie (une personne=une voix), la propriété collective choisie (des fonds propres impartageables), la répartition juste des excédents entre partenaires, la solidarité.

Il est beaucoup glosé sur certaines banques coopératives ou même sur des accidents ponctuels rencontrés par des mutuelles, ce qui mettrait en cause le modèle coopératif même ! Bien sûr, l'utilisation de supports financiers complexes peut mettre des groupes de ce type en porte à faux avec leurs propres principes et les exposent aux mêmes risques que le banques classiques.

Mais un retour aux sources, à la base territoriale, au plus proche des usagers, est actuellement ressenti. C'est ce que prouve par exemple le « retour » au pouvoir des Caisses d'Epargne régionales au pouvoir dans la Caisse nationale de l'Ecureuil, ou celui des caisses régionales du Crédit Agricole au niveau central. Des réseaux bancaires à l'écoute des besoins d'usagers dont une bonne partie ont des revenus fort modestes, à l'écoute des petits et moyens entrepreneurs, sont de plus en plus nécessaires face au risque global de récession.

Les mutuelles plutôt épargnées

Les raisons qui ont présidé à la naissance des Raffeisen-Bank en Allemagne, de la Banco Populare en Italie, du Crédit Mutuel et du Crédit Coopératif en France redeviennent ainsi très actuelles. Lors d'une récente déclaration, la fédération internationale des banques coopératives, a d'ailleurs déclaré qu'ensemble elles prendraient des initiatives,souhaitons qu'elles soient « populaires » : maintien de l'accès aux crédits « classiques » pour les familles ; accompagnement renforcé aux PME, SCOP, SCIC ; financement de la reprise d'entreprises par des salariés, de la création de coopératives dans des secteurs innovants ; accompagnement aussi des associations créatrices d'emplois pour les jeunes ; développement des livrets et produits d'épargne orientés vers de tels types de financements…

Les mutuelles d'assurances comme de santé en France, sauf accident de parcours, n'ont pas été jusque-là atteintes directement par la crise financière. Certes, en va-t-il différemment en Belgique où Ethias, mutuelle des collectivités locales, a souffert de ses liens avec le Groupe Dexia : sa nationalisation forcée, obtenue comme contrepartie de l'aide gouvernementale, est cruelle.

Mais les mutuelles d'assurances et de santé dans leur ensemble en Europe ont « tenu le choc » (y compris la Matmut affectée certes mais prévoyant un résultat global positif), leur portefeuille subissant les dépréciations boursières mais de façon modérée jusqu'ici, vu leur prudence historique en la matière.

Une meilleure mesure des attentes « réelles » des usagers

Rappelons que leur gouvernance associe représentants des associés et des directions opérationnelles et que nombre d'entre elles ont pris la précaution depuis quelques années de faire croître la participation des sociétaires lors des élections internes (ainsi à la Maif, le taux de participation dépasse désormais les 30%). Ainsi, plus proches du terrain, elles peuvent mieux mesurer les attentes « réelles » des usagers et souvent, du coup, les difficultés rencontrées par ceux-ci. Ce qui est important dans la période de récession que nous connaissons.

Les coopératives de production, quant à elles, n'ont cessé de se multiplier. Selon les chiffres de la Confédération générale des Scop il s'est déjà créé 1830 entreprises de ce type en 2008, chiffre en hausse de 12% par rapport à 2007. Ces entreprises démocratiques se créent et se développent dans des secteurs innovants et font face différemment à la crise, notamment par la solidarité entre coopérateurs prévue dans leurs statuts et l'impossibilité de délocaliser.

Bien des jeunes créateurs devraient se tourner vers leur modèle, suivre l'exemple de grandes Scop comme Acome spécialisée dans la fibre optique, Chèque Déjeuner ou plus récentes comme P.A.R.I.S.

Dans les coopératives de commerçants ou de PME, d'agriculteurs ou de pêcheurs, les entrepreneurs sont moins isolés, ce qui permet de résister à cette période de gros temps.

Une autre voie possible

Les associations sont en plein développement et créatrices d'emplois (255 000 crées en cinq ans), confirmant ainsi leur dynamisme notable depuis quelques années mais accentué dans des secteurs socialement sensibles comme celui des services à la personne. Elles peuvent craindre les effets de compressions budgétaires de l'Etat peu orienté vers les services d'intérêt général ou des difficultés que pourront rencontrer leurs partenaires clefs : les collectivités locales, départementales ou régionales et la baisse des dons. Il va donc falloir se battre hardiment au sujet de leurs budgets !
Mais en même temps, ayant un rôle de lien social indispensable, la crise les met un peu plus au centre de la vie civile du pays. Elles peuvent trouver là une nouvelle occasion de se renforcer.

Coopératives, mutuelles, associations mais aussi leurs cousines, les fondations, doivent être mises au cœur des débats sur les alternatives aux diverses formes de capitalisme. Même si et surtout si l'on sait qu'il ne suffit pas, cela est clair, d'être coopératif pour échapper à des difficultés sectorielles. Ce que vient de démontrer le cas de la Camif, coopérative frappée des mêmes difficultés que sa concurrente La Redoute, société à forme traditionnelle.

Secouées par les événements, parfois écartelées, les entreprises de l'économie sociale représentent dans leur ensemble, tant qu'elles sont fidèles à elles-mêmes une autre voie, très concrète, très solide, pour aller vers un autre type d'économie disciplinée par des objectifs démocratiques, sociaux comme environnementaux. Plutôt que de remettre en cause l'actuelle délégation interministérielle chargée de l'économie sociale, souhaitons que le président de la République et le gouvernement se tournent au contraire vers l'économie sociale ! Bien des réponses à la crise en dépendent.

Thierry Jeantet est auteur de « L'Economie sociale, une alternative au capitalisme » (Economica, 2008) et président des Rencontres du Mont-blanc, forum mondial des dirigeants de l'économie sociale.

Photo : statuettes des oscars dans leur usine de Chicago (John Gress/Reuters).

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  • lancienz
    • Posté à 20h59 le 30/10/2008

    J'apprècie grandement votre ode à l'économie sociale et solidaire, grandement.
    Je suis farouchement pour et ceci pour une raison essentielle : le respect de la dignité humaine dans l'activité professionnelle.
    L'économie Socsolid est la base d'une alternative économie mais plus encore la base pour une sociétè plus juste et considérante, considérante ne serait-ce que par la valorisation sociale collective et individuelle qu'elle apporte par un lien fort, démocratique ou chacun est écouté, lui donnant ainsi une place responsable dans la société.
    J'espere oui j'espere que ces moments difficiles, au mieux, que nous vivons et que nous vivrons dans les mois à venir, seront le détonateur d'une prise de conscience de la totale vacuité dans laquelle nous vivons et que vivre ensemble est trés certainement plus constructeur et constructif que l'individualisme pervers que nous connaissons.
    L'économie Socsolid est la base d'alternatives ou peuvent s'exprimer des orientations philosophiques d'entreprises respectueuses de l'être et de son environnement.

  • nemo3637
    nemo3637
    Déchoukeur
    • Posté à 23h25 le 30/10/2008
    • Internaute
      Déchoukeur

    En principe, depuis Proudhon, c'est le système le plus séduisant. Reste à savoir pourquoi il ne s'est pas plus développé. Cette « économie solidaire » n'est pourtant pas une découverte et n'est pas née de la dernière pluie. Ce ne sont pas les tentatives et les expériences qui ont manquées. Proudhon, le premier, a cherché à théoriser cette conception d'une organisation économique et sociale se construisant à côté de la société capitaliste traditionnelle : banques mutuelles, coopératives, assurances mutuelles, coopératives de magasins...
    En France, le plus achevé de ces projets, à ma connaissance, compte tenu de son ampleur, furent les magasins Coop qui survécurent jusqu'au début des années 60. Non seulement ces magasins distribuaient, mais ils se coordonnaient avec des coopératives de production - toujours au nom de Coop - qui les .fournissaient ;
    On pourrait aussi citer quelques entreprises qui ont survécu jusqu'à nos jours comme les poêles Godin.
    Ces entreprises, quand elles se sont développées, ont bien été obligées de s'adapter aux lois du marché capitaliste dominant, à une exploitation du travail et à une recherche du profit donc comme n'importe quelle entreprise capitaliste classique. Ou elles se sont plus ou moins sabordées elles-mêmes, voyant par la pratique, leurs idéaux bafoués, ou bien elles se sont adaptées vaille que vaille, perdant leur âme. La dernière grève chez GodIn le montre.
    Les scoops ne survivent pas longtemps non plus, à quelques exceptions près (« Chèques-Déjeuners », la boite des salariés « millionnaires » ! )
    Une telle organisation économique et sociale ne peut être viable qu'en rupture complète avec le système capitaliste dominant qui devrait être résolument abattu. Cela s'est sans doute fait à travers les collectivisations des anarcho-syndicalistes pendant la Guerre d'Espagne, où des branches d'industries et des régions entières ont fonctionné de manière autogestionnaire.

  • Franca95
    Franca95 répond à lancienz
    jounraliste à la retraite
    • Posté à 10h08 le 31/10/2008
    • Internaute
      jounraliste à la retraite

    J'ai travaillé pendant plus de 15 ans dans le groupe Coop (coopératives de consommateurs), d'abord en province, puis à la centrale de production et d'achat, la SGCC, à Boulogne Billancourt. Je m'y suis occupée d'une revue d'économie commerciale, avec Claude Quin, brillant économiste qui en était le Rédacteur en Chef et qui fut responsable de la RATP sous un gouvernement de gauche.
    J'ai quitté la SGCC en 1981 et j'ai repris des études à la Fac de Nanterre où on avait mis en place une « licence universitaire de technologie » sur la gestion de l'Economie sociale. C'était la belle époque où, avec l'arrivée de la Gauche au pouvoir, Michel Rocard défendait l'Economie Sociale ou « Tiers Secteur » (ni capitaliste, ni dirigé) ou encore appelé « à but non lucratif ».
    Trois expressions qui disent bien ce qu'elles veulent dire : les entreprises de l'Economie sociale reposent sur la gestion démocratique (un homme = une voix), la solidarité, la répartition équitable du profit et non pas en fonction de la détention du capital (comme dans le système capitaliste), etc. C'est d'ailleurs là la grande différence : ces entreprises, comme toute entreprise, doivent faire du profit, mais l'affectation du profit n'a rien à voir avec celle d'une entreprise capitaliste.
    Mon mémoire de fin d'étude était consacré aux contradictions que doivent surmonter les entreprises de l'Economie sociale. Elles sont de taille et à plusieurs niveaux :
    - au niveau national : c'est un ilôt non capitaliste dans un océan de capitalisme qui leur est hostile et leur impose quasiment son mode de fonctionnement
    - au niveau de l'entreprise : il y a souvent opposition entre le président élu par les sociétaires et gardien de l'idéologie et le directeur général, généralement un salarié qui est aux commandes et doit avoir des résultats économiques en respectant l'idéologie dans un environnement hostile. Etc.
    C'est la quadrature du cercle ! Mais de mon point de vue, c'est gérable, sans perdre son âme. Il y a d'ailleurs de beaux succès, évoqués par certains lecteurs de Rue89. Et les problèmes actuels de la Camif ne doivent pas occulter que cette entreprise a été un vrai fleuron de l'Economie sociale, très en pointe dans les nouvelles technologies (avant-gardiste par rapport à La Redoute par exemple ou aux 3 Suisses), soucieuse des consommateurs (produits de très bonne qualité, nombreux contrôles....), soucieuse du bien être de ses salariés (salle de sport sur place...), soucieuse de l'environnement(récupération de déchets sur place), etc. Sans doute y-at-il eu des erreurs de gestion : avait-elle les capacités de s'internationaliser comme elle a tenté de le faire, pour finalement échouer ? A-t-elle su garder le « lien » privilégié avec le secteur de l'Education nationale ? S'est-elle donné les moyens de résister à l'offre alléchante et bon marché de la grande distribution capitaliste et à la multiplication des sites marchands sur Internet ? Etc.
    Je crois que la plupart des échecs, s'expliquent par le fait que souvent les présidents de coopératives, de mutuelles, d'associations, de comités d'entreprise.... (toutes ces structures relevant de l'Economie sociale) confondent « secteur à but non lucratif » avec non profit. C'est là que le bât blesse. N'importe quelle entreprise doit faire des bénéfices pour vivre, sinon elle crève. Une fois encore, la différence entre ces entreprises et celles du secteur capitaliste tient dans la répartition du profit qui n'est pas liée à la détention du capital.
    Dans ces entreprises de l'Econnomie sociale, les salariés sont davantage associés à la gestion et aux prises de décision, les conditions de travail sont souvent meilleures (salaires, cadre de travail, équipements sportifs....). Bref, le salarié n'est pas qu'un producteur de profit mais un être humain, traité comme tel.
    Moi aussi, je suis convaincue que l'Economie sociale est une possible alternative à l'ultra libéralisme dont la planète paie les pots cassés actuellement.

  • Thierry Jeantet
    Thierry Jeantet répond à nemo3637
    Auteur(e) de l'article économie sociale
    • Posté à 16h17 le 31/10/2008
    • Internaute
      économie sociale

    Les Sociétés coopératives de production ont une durée de vie moyenne, à taille comparable, supérieure à celle des autres entreprises.Leur nombre a augmenté régulièrement ces dernières années y compris dans des secteurs innovants (fibres optiques, bio-technologies, communication etc) et non pas seulement dans des secteurs plus traditionnels(comme le bâtiment ou l'imprimerie).Ce n'est pas un phénomène français ; des coopératives de ce type existent sur tous les continents .
    Elles répondent effectivement à un mode de gouvernance différent (une personne une voix,existence de réserves impartageables etc),
    ce qui ne les empêchent aucunement d'être présentes dans des secteurs concurentiels .
    Le problème est de faire connaître la « formule“coopérative aux créateurs d'entreprises qui souvent ‘passent à côté’.Beaucoup reste
    à faire du côté des universités et grandes écoles, des formations permanentes aussi.