A debattre

TV : « Les Infiltrés », un mode d'enquête en terrain glissant

Nous aimons bien David Pujadas, mais en apprenant le nom de sa nouvelle émission -« Les Infiltrés »-, nous avons eu comme un doute. Le concept : un journaliste s'infiltre dans un milieu, pour y exposer, en caméra cachée, la réalité de dysfonctionnements. Peut-on vraiment faire de l'enquête, en télé, d'une telle façon ? Efficace, la première émission n'a pas dissipé notre doute.

Elle a été diffusé mercredi soir, en deuxième partie de soirée. Thème retenu : l'état (cata) des maisons de retraite.

Un air de 24 heures chrono

Le décor du plateau est impressionnant. Au centre d'une sorte de salle de contrôle tapissée d'écrans, qui sont autant d'yeux portés sur la société française, big brother Pujadas introduit fièrement son sujet :

« L'une de nos journalistes s'est infiltrée dans une de ces maisons de retraite, comme stagiaire aide-soignante… elle s'est fondue dans le décor. »

Le reportage s'appelle « une maltraitance ordinaire ». Carole -la journaliste- a travaillé « plusieurs semaines » dans un établissement public non identifié. On la voit fixer sa micro-caméra sur une ceinture, contre sa peau. Son équipe la suit dans une autre voiture. Elle est la héroïne, on se croirait dans 24 heures chrono. Visages floutés, plans mal cadrés, propos sous-titrés : la suite est plus vague, mais choc.

Une série de scènes stupéfiantes de vérité

La fausse stagiaire s'offusque en voix off qu'on lui demande de laver une malade le premier jour : « en principe, en stage d'observation, je ne peux pas faire la toilette ». Elle commente : « Les règles d'hygiène, ici, il y en a pas ou peu. »

Le « stage » est de plus en plus choquant : des veillards qui ont droit à une toilette de 15 minutes, qui ne sont pas douchés pendant 15 jours, qui mangent une bouillie en guise de petit déjeuner… Des médicaments qui trainent sur les tables, des médecins qui se fichent des malades. Une dame complètement isolée qui constate que personne ne vient jamais la voir : « J'sais bien qu'on est plus utile à rien, mais on n'est pas des chiens. »

L'impression de réalisme est stupéfiante, rappelant à chaque minute la solitude et la souffrance des résidents.

La secrétaire d'Etat fait mine de découvrir la situation

Retour en plateau, second spectacle, tout aussi stupéfiant. La secrétaire d'Etat à la Solidarité, Valérie Létard, s'indigne : « C'est scandaleux, mais c'est une situation isolée. » Elle annonce qu'elle va demander au procureur de la République l'ouverture d'une « enquête administrative et judiciaire », comptant sur la coopération de France 2. Pujadas savoure son refus : taratata, l'émission « n'a pas pour but de dénoncer des personnes, mais de dévoiler un système ».

Les professionnels, sur le plateau (une aide-soignante syndicaliste, un infirmier, un représentant des directeurs d'établissements) prennent le contrepied de la secrétaire d'Etat : ce qui a été montré dans le film vaut pour les trois-quarts des établissements, cette situation n'a rien d'exceptionnel, elle est le fruit de budgets indécents, d'effectifs trop maigres, de formation insuffisante… Valérie Létard se liquéfie. Le plateau fonctionne, Pujadas est à son affaire.

Le masque ne peut pas être un principe journalistique

Ce mercredi, l'émission « Les infiltrés » se termine de façon plutôt honorable, mais au final nous l'avons plus écoutée que regardée. La télé floutée, même avec les meilleures intentions, ce n'est jamais très haut de gamme.

La qualité d'une enquête repose sur le nombre de ses sources, plus que sur son caractère unique ou spectaculaire. La caméra cachée, déontologiquement très « limite », est toujours un aveu de faiblesse de l'enquêteur, surtout si elle se double d'une usurpation d'identité. N'ayant pas réussi à atteindre l'information « à la loyale », il doit enfiler un masque et tromper.

Lorsqu'il est impossible de faire autrement pour extraire et exposer une information cruciale, la dissimulation de sa qualité de journaliste peut se justifier (et de ce point de vue, pour leur première émission, David Pujadas et Capa avaient pris soin de choisir un thème idéal). Mais on entre sur un terrain extrêmement glissant lorsqu'on fait du masque un « principe » : aujourd'hui le principe d'une émission, demain le principe d'un profession ? Pujadas se défend. (Voir la vidéo)



Pour la suite, la chaîne annonce, entre autres, l'infiltration d'un journal people -il s'agirait de Closer. Avantage : par contraste avec cette « victime » là, les infiltrés apparaîtront sans nul doute, sur le terrain de la déontologie, comme des anges.

David Servenay et Pascal Riché

La réaction du SNJ qui réclame l'arrêt de l'émission
L'avis du président du CSA, estimant que le procédé n'est « a priori pas condamnable ».
► La querelle entre Jean-Michel Aphatie et Daniel Schneidermann : ping, pong et ping).
► Ce que dit la Charte des devoirs professionnels des journalistes français de 1938.
► Et la Déclaration des droits et devoirs des journalistes signée à Munich en 1971.

6 commentaires sélectionnés

Portrait de péchou

De péchou

Etudiant élève ingénieur | 05H09 | 23/10/2008 | Permalien

Je suis assez d'accord avec ce que nous dit Pujadas, mais pour moi le problème est que, une émission sérieuse, encadrée et bien réalisée, ne serait-ce même que sur 7 épisodes, ne peut-elle pas donner des idées à d'autres « journalistes » bien moins consciencieux et plus adeptes du voyeurisme qui fait vendre que du journalisme d'enquêtes ?

Est-ce la nouvelle étape de la « télé-réalité » ?

Portrait de marie 75

De marie 75 3563

08H59 | 23/10/2008 | Permalien

Emission dure mais passionnante !
Il nous aurait fallu la même - dans le service de Patrick pelloux - lors de la canicule de 2003.
Loin du journalisme couché et poli.

Qu'est-ce-qu'une enquête ?
Si c'est « Bjr, dans 3 sem. je passe entre 15 et 16h faire un reportage sur les conditions de vie des pensionnaires de votre maison de retraite… », ça ne sert à rien.
A toutes fins utiles, je signale avoir enseigné au CFPJ.

Ma mère est dans ce type d'institution (très âgée, a perdu tous ses repères, ne s'exprime plus et demande des soins permanents).
Une anecdote :
Je suis passée en août, en semaine - à la mauvaise heure - cad : pas un dimanche et un peu tôt : 13h et non à partir de 15h et jusqu'à 17H.
J'ai découvert que ma mère avait la diarrhée depuis plus d'une semaine, j'ai dû appeler le médecin…pour qu'on la réhydrate d'urgence (perfusion).
Je n'ai pu voir personne de la direction : et c'est fort habituel !
Sa chambre n'avait pas été faite depuis plusieurs jours (cf la trace que mon doigt faisait en passant sur la commode).
le personnel qui était là ne pouvait rien me dire :
 » je n'étais pas là, cette semaine ; je suis en remplacement … : des gens parfaitement incompétents et exploités, un balai à la main …)
L'omerta règne…
C'est (pour les familles) : « paye (très cher) et ferme ta gueule ! »
Quant au médecin qui a fini par se déplacer, il m'a simplement dit « Il y a pire que cet endroit ! ».
Il s'agit d'un médecin de la « région » et non un médecin de la structure. Ceele-ci n'en possède pas. Une infirmière (et ça tourne… pour 80 lits ! ).

Donc …
Je pense que cette émission et sa technique d'enquête est du journalisme utile pour -enfin - établir un état des lieux de ces établissements.
Qu'ils continuent sur d'autres endroits, puisque l'Etat en fait rien !
Ce n'est tout de même pas Apathie (hier sur canal+) et ses confrères couchés qui vont nous faire une leçon de déontologie…

il aurait été fort utile que le monde des traders ait été « infiltré » … nous n'en serions peut-être pas là !

Portrait de Clearstream75

De Clearstream75

journaliste | 09H43 | 23/10/2008 | Permalien

Un pays où un journaliste doit se cacher est un pays qui a du souci à se faire.

Au delà de la souffrance qu'elle dénonce (je ne mets pas ça en cause) c'est tout un système de valeurs que cette émission chamboule. Ce n'est pas une question de jouer les vierges effarouchées ou de monter sur ses grands chevaux.

C'est une question morale très très importante et grave. Or ce domaine de la morale échappe assez souvent aux journalistes (dont je fais partie). Et c'est là que c'est inquiétant.

Posez-vous la question : Accepteriez-vous d'être filmés sans le savoir ? Seriez-vous irréprochables si l'on vous filmait en douce sur votre lieu de travail ou même chez vous ?

Imaginez un monde sans secrets, indépendamment de leur moralité… Ce serait un véritable enfer.

Accepter que le monde ne soit pas entièrement révélé, c'est accepter que certains faits condamnables nous échappent, mais c'est aussi la garantie que nous pouvons avoir des secrets. Inversement, accepter que le monde soit entièrement révélé, serait accepter de laisser sa porte ouverte en tout temps. Etre prêt à tout dire, à tout confesser. Seriez-vous prêt à cela ? A renoncer à vos propres secrets ?

Encore une fois, je ne remets pas en cause la révélation des faits dans les maisons de retraites, le fond, mais la manière dont tout cela est révélé :

La fin ne justifie pas tous les moyens…

Encore une fois, c'est au journaliste d'investigation de faire son travail sur du long terme :

Témoignages, interviews, croisement des sources… C'est du long terme tout ça. C'est difficile.

Et c'est là que le bât blesse, il faut en convenir. Personnellement, j'en veux aux rédactions de presse qui ont amené tout droit à cette paupérisation du journaliste en ne lui donnant pas les moyens de travailler correctement. En chassant le scoop à tout prix, le sensationnel à tout va. Moins un journaliste a de temps pour travailler, plus la qualité de son travail est discutable.

En tout cas, vous faites bien confiance à des journalistes qui avancent masqués et bien peu à des journalistes qui avancent à découvert.

Drôle de paradoxe non ?

Portrait de newf

De newf

essaye de s'en sortir | 10H11 | 23/10/2008 | Permalien

En quoi le reportage d'hier soir n'était pas de l'investigation ? Quand il s'agit de dénoncer des atteintes systématiques et répétées à la dignité humaine, la fin peut parfois jusifier les moyens. C'est justement parce que depuis 20 ans, on essaye de garder secret ou de ne pas voir ce qui se passe en maison de retraite qu'on en est arrivé là. Dans nos sociétés « modernes », les personnes âgées font peur car elles nous renvoient l'image de notre propre vieillissement qu'on essaye de retarder le plus possible à grand coup d'injections de botox. Ce qui est facile c'est se taire et ne rien dire. Alors si certains journalistes essayent de rompre l'omerta en caméra cachée, où est le problème ? C'est un sujet qui concerne tout le monde et oui ce monde là doit être révélé.

Portrait de Un vieux

De Un vieux

retraité | 10H50 | 23/10/2008 | Permalien

Ce sujet (je ne me prononcerai pas pour d'autres à venir) ne pouvait être abordé que de cette façon, et beaucoup d'images, hautement plus « hard », ont sûrement dû être coupées au montage…

La vieillesse est un marché au moins aussi juteux que la santé, et le rapport de 70% de maisons fonctionnant sur le principe qui nous a été montré approche malheureusement la réalité …

Mais comment faire une enquête en prenant rendez-vous, alors que les pressions exercées sur le personnel, les malades, les familles mêmes (si-si…) entretiennent une omerta quasi-maffieuse…

Les quelques membres des personnels ayant osé signaler ces maltraitances se sont trouvés durement harcelés par des procédés mettant parfois en jeu la vie de pensionnaires, voire de la leur..

Toutes les Associations ou organismes de défense de victimes de harcèlement ont des dossiers qui décrivent des situations pires (et ce n'est pas difficile) que ce que cette émission nous a montré…

Comment les anti-caméra cachée auraient-ils pu montrer la réalité de ces pratiques, alors que même les familles sont menacées d'augmentation des sévices et d'impossibilité de trouver une autre place dans un autre établissement ? ?
.

Portrait de Mr_Quiconque

De Mr_Quiconque

13H11 | 23/10/2008 | Permalien

« ce sont des journalistes qui entrent dans la peau de quelqu'un et qui vont vivre cette réalité au plus près et la MONTRER… ».

Voila tout est dit il s'agit de montrer, de faire des images pour que le téléspectateur puisse voir…voir, nous ne sommes pas loin du voyeurisme mais comme c'est censé être un journaliste qui est à l'origine des images alors nous sommes priés de considérer cela avant tout comme du journalisme, c'est un peu facile.
Un journaliste qui travaille à couvert n'est pas un journaliste, pour aucun de ses interlocuteurs alors pourquoi revêt-il à nouveau son statut de journaliste pour nous présenter ses images, pour nous faire avaler la pilule plus facilement ?

Le problème de la maltraitance des personnes agées est connu et dénoncé depuis de nombreuses années, pourquoi les journalistes ne s'intéressent-ils pas plus aux personnes et associations qui dénoncent ces faits ?
Doit-on comprendre qu'ils ne s'y intéressent pas plus parce qu'en temps normal ils n'ont pas d'images à proposer ?

« c'est de dévoiler une réalité qui nous échappe ».
Traduction : « c'est de dévoiler en images une réalité qui échappe habituellement à nos grosses caméras ».
Le but avoué : faire des images, proposer des images, vendre des images.

L'information n'existe t'elle que si elle est enregistrée en images qui bougent ?
Ce type de reportage télé répond à un besoin d'images pour la télé, tout est bon pour faire de l'audience.

Quant à l'argument de Mr Pujadas disant que ces réalités sont cachées, il ne faut pas pousser quand même, ce genre d'argument est fallacieux et il est indigne d'un journaliste ayant ne serait-ce qu'un embryon d'éthique, ou à défaut, de bonne foi.
Cette réalité de la maltraitance des personnes agées n'est tellement pas cachée qu'elle n'a pas attendu les journalistes de Mr Pujadas pour être dénoncée. C'est faire insulte aux personnes qui se battent au quotidien pour changer cette situation. Les caméras cachées s'emparent d'un problème, filment et puis s'en vont voir ailleurs. Ces caméras cachées sont aussi du racolage fait grâce à des images, alors que Mr Pujadas ne fasse pas semblant de l'ignorer et travestissant cette autre réalité…qui mériterait bien une caméra cachée, mais bon nous connaissons déjà le problème alors est-ce vraiment utile ?
Non, par contre pour faire des images afin de faire de l'audience : oui.

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http://www.letemps.ch/template/societe.asp ? page=8&article=241978

Les pièges de la caméra cachée

TRIBUNAL FEDERAL. Les juges confirment la culpabilité de journalistes de l'émission « Kassensturz » de la TV alémanique.

Denis Masmejan
Vendredi 17 octobre 2008

L'usage de caméras cachées ne devrait pas se généraliser sur les chaînes suisses de télévision. Le Tribunal fédéral a estimé cette pratique contraire au Code pénal, sauf circonstances très particulières.

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