Temoignage 14/10/2008 à 20h50

Islande : « Malgré une situation volcanique, le calme règne »

Lislandais | (ex breton)



Dans le port de Reykjavik l'hiver dernier (DR).


La famille Eymard a quitté, voilà un an, son village breton de Saint-Briac pour s'installer à Reykjavik, la capitale islandaise. Pour Rue89, Eric Eymard nous livre son vécu de la crise financière d'une rare violence qui a touché l'île.

Quand une famille française pose ses cartons en Islande

Mon épouse, qui a été successivement responsable juridique dans l'audiovisuel, créatrice d'une marque de vêtements pour enfants et libraire en Bretagne, a accepté avec enthousiasme l'emploi qui lui était proposé dans le concept-store d'un couple d'amis franco-islandais.

Pour ma part, j'ai créé en 1994 une modeste agence de communication à Paris, puis passé de longues années à développer des campagnes et des supports de vente pour de gros et riches clients. A 44 ans, j'ai eu envie de m'octroyer une pause afin de profiter de ma famille.

Aujourd'hui, je travaille encore, à distance, pour cette agence et termine parallèlement un récit relatif à notre existence sur la « terre de glace » (qui, d'ailleurs, cherche un éditeur ! Les premières pages peuvent être lues ici).



Jour de fête du 23 août 2008 : animations pour les enfants au sein d'un agence Kaupthing, la troisième banque nationalisée (DR).


Et se fait surprendre par la crise

Le salaire de ma Blanche Neige étant versé en couronnes islandaises, nous avons subi les chocs cumulés de la dévaluation de la monnaie nationale et celui de l'inflation qui sévit ici. Autant dire que notre pouvoir d'achat fut cryogénisé en l'espace de quelques semaines à peine. La couronne a perdu près de 50% de sa valeur par rapport au dollar en l'espace de 30 jours et le pays enregistre une inflation de l'ordre de 15%.

Rémunéré en euros, j'ai échappé au séisme qui frappait l'île.

A dire vrai, nous n'avons rien vu venir. Il y a quelques mois, des amis français évoquaient une probable très forte crise financière mondiale, mais qui aurait pu prévoir qu'elle aurait de telles conséquences ici ?



Jour de fête du 23 août 2008 : concert devant l'agence Kaupthing (DR).


La fin d'une utopie

Que s'est-il donc passé dans ce pays d'un peu plus de 300 000 habitants qui pouvait se targuer d'une croissance moyenne de son PIB de 4% par an (près de 8% en 2004), d'un chômage quasi inexistant et de l'un des revenus par habitant le plus élevé d'Europe ?

Le surendettement chronique de la population, qui a recouru au crédit avec la légèreté d'un macareux planant gaiement au vent, et les placements tout autant massifs que douteux des banques islandaises offrent des éléments importants de réponse.

Mon inexpérience en matière d'économie m'incite toutefois à la prudence. De nombreux articles parus récemment ont parfaitement expliqué les raisons de cet effondrement (je recommande en particulier celui de Gérard Lemarquis dans Le Monde).

Malgré cela, le calme règne

Et pourtant. En dépit d'une situation que je qualifierais de volcanique, je reste surpris du calme qui règne ici depuis plusieurs jours.

Voilà un pays au bord de l'éruption, qui réclamait plus de 4 milliards d'euros à la Russie pour se sortir de la crise, qui a nationalisé les trois plus grosses banques, dont la monnaie n'est plus convertible et qui, pour l'anecdote, a été mis en vente sur Ebay par un Anglais taquin, mais qui persiste pourtant, avec un flegme plus britannique que nordique, à ne rien montrer de son embarras.

Les Islandais ne semblent pas encore avoir réalisé ce qui leur était arrivé. Et probablement ne mesurent-ils pas à quel point ils vont devoir changer leurs modes de consommation dans les mois et les années qui viennent.

L'Islande est une terre de contrastes et d'excès : les immeubles y poussent comme des champignons, les habitants vivent à crédit, prennent 2 voire 3 jobs pour les rembourser, conduisent des 4x4 aux roues démesurées et ressemblent à des danseurs de sirtaki à force d'abuser d'Eggils Gull le week-end.

Et le climat, qui nous fait passer de l'hibernation en hiver à l'insomnie en été, y contribue sans doute beaucoup.



Parc de Thingvellir l'été dernier : étrange sérénité avant la tempête (DR).


Pays des extrêmes

Les réactions auxquelles j'ai assisté présentaient les mêmes disparités. Certains, confiants, se gaussaient de la situation, persuadés qu'ils gagneraient la guerre financière qui venait de leur être déclarée, comme ils avaient remporté celles de la « morue » dans les années 50 et 60 contre le Royaume-Uni et l'Espagne (les Islandais avaient décidé unilatéralement l'extension de leur domaine maritime jusqu'à 12 miles des côtes, empêchant ainsi l'accès de leur fjords aux chalutiers étrangers).

D'autres, à l'opposé, me citaient une dizaine de cas de suicides récents ou bien évoquaient les faillites personnelles de personnes dans l'incapacité de rembourser les mensualités de leur crédit immobilier qui avaient presque doublé.



Dans le port de Reykjavik l'hiver dernier (DR).


De grands enfants

Les Islandais me font penser à des enfants qui auraient fait une bêtise dont ils ne percevraient ni l'importance, ni les incidences sur leur avenir. Pourtant, au royaume du « peuple caché », là où les géomètres n'hésitent pas à modifier le tracé d'une route pour préserver la demeure supposée d'un elfe, faut-il s'étonner d'une telle naïveté ?

Des enfants qui n'en demeurent pas moins à la fois surdoués et responsables. Comprenant le langage des lutins et reconnus mondialement pour leurs compétences en matière de Technologie de l'information et de la communication. Attentifs à la protection des trolls et producteurs d'une électricité durable et écologique, car provenant de sources hydrauliques et géothermales.

J'aime à penser que nous avons emmené nos enfants sur une île où vivent des adultes qui croient encore au Père Noël tout en ayant choisi de profiter des toutes dernières innovations de la technologie.

Mon sentiment est donc que ce peuple a les moyens de ses ambitions ; il est courageux, tenace, enthousiaste et dispose d'un certain nombre d'atouts non négligeables (pêche, tourisme, aluminium, géothermie…) pour se sortir de l'impasse.

Je leur souhaite sincèrement d'y parvenir, car les Islandais sont des gens de cœur qui méritent leur place de première nation au monde selon l'indice de développement humain fixé par les Nations unies (une sorte de classement des pays où il fait bon vivre ! ).

A lire : Le blog islandais d'Eric Eymard

Photos : Dans le port de Reykjavik l'hiver dernier. Jour de fête du 23 août 2008 : animations pour les enfants au sein d'un agence Kaupthing, la troisième banque nationalisée. Le même jour, un concert devant l'agence Kaupthing. Parc de Thingvellir l'été dernier : étrange sérénité avant la tempête. Dans le port de Reykjavik l'hiver dernier (Lislandais/DR).

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  • Lislandais
    Lislandais
    Auteur(e) de l'article (ex breton)
    • Posté à 19h40 le 15/10/2008
    • Internaute
      (ex breton)

    Je vais tenter de me le procurer lors de mon prochain passage à Paris.
    Le sujet me parait être en outre en parfaite corrélation avec l'article : )
    Merci

  • nemo3637
    nemo3637
    Déchoukeur
    • Posté à 02h53 le 15/10/2008
    • Internaute
      Déchoukeur

    Vous allez donc vivre et construire une nouvelle société sur les décombres d'un monde finissant. L'utopie est à portée de main, avec des gens plutôt pragmatiques qui n'ont pas peur d'affronter l'adversité, et qui finalement ne s'encombrent pas de préjugés quand il faut agir. Des ressources existent. Alors autogestion généralisée ? Mise en place d'outils en vue d'une production locale ? Echanges avec l'extérieur non pas sur des bases monétaires mais sur des biens ? Vous devez faire vous aussi des propositions. Quelle chance !

    • Lislandais
      Lislandais répond à nemo3637
      Auteur(e) de l'article (ex breton)
      • Posté à 19h49 le 15/10/2008
      • Internaute
        (ex breton)

      Autogestion ? Qui sait ! Vous n'êtes peut être pas très loin d'une réalité possible, faute d'être probable. Certains commentateurs ici ont fait référence à l'ex bloc soviétique en se demandant si le libéralisme pur et dur n'avait pas vécu.
      Quant aux productions locales, elle existent déjà partiellement : quelques serres permettent la diffusion de fruits et de légumes produits sur la « terre de glace ».
      Je suis d'accord avec vous : « l'utopie est à portée de main » et donc moins utopique qu'il n'y parait : )
      Mon statut d'étranger récent, francophile de surcroit, ne me place pas dans la meilleure position pour proposer ; j'ai en revanche la chance d'être là où l'Histoire est en marche. Et ça c'est assez top en effet !

  • Lapin Bleu
    • Posté à 17h23 le 15/10/2008

    Super l'ajout des photos !
    Comme quoi il n'est jamais trop tard pour enrichir un article...

  • Lislandais
    Lislandais
    Auteur(e) de l'article (ex breton)
    • Posté à 19h51 le 15/10/2008
    • Internaute
      (ex breton)

    En prenant certains d'entre elles (Kaupthing) je ne pensais pas avoir des prédispositions pour la prémonition !