Sur le terrain

Citoyens volontaires : la police embauche gratis

Ils sont environ 300 à assister la police dans les rues. Alliot-Marie veut en attirer davantage. Rencontre avec deux de ces bénévoles.

Vous avez peut-être reçu un prospectus du ministère de l'Intérieur vous invitant à devenir « Citoyen volontaire ».

Vous n'en connaissez pas dans votre entourage ? C'est un peu normal : deux ans après le lancement du programme d'ouverture de la police nationale aux habitants bénévoles, ils étaient seulement 303 au 31 août, indiquait vendredi le ministère de l'Intérieur.

Mais la ministre Michèle Alliot-Marie veut donner un coup d'accélérateur à ce dispositif qu'elle n'a pas créé : c'est Nicolas Sarkozy (alors ministre) qui en eut la paternité, en janvier 2006. Mi-novembre, elle a prévu de communiquer sur le sujet.

A Paris, la préfecture de police constate une recrudescence des offres de service depuis le début de la campagne d'affichage, de la rentrée. Ils sont aujourd'hui dix-huit en fonction, mais six candidats attendent une formation d'ici la fin du mois d'octobre.

Thierry, agent RATP : « J'apprécie la règle »

Toujours à la préfecture, on parle de trois profils différents parmi les nouvelles « recrues » destinées à rapprocher la police de ses administrés :

  • des retraités
  • des actifs qui donnent de leur temps sur leurs jours de congés
  • des jeunes qui « mettent un premier pied dans la police » avant de songer à s'engager.

Pourquoi ? Les motivations sont variées, mais Rue89 a fait parler deux de ces volontaires de ce qui, à les écouter, relève bien d'un « engagement ».

L'un, Daniel Maachoux, est un enseignant à la retraite ; l'autre préfère qu'on s'en tienne à son prénom, Thierry : machiniste à la RATP, à 37 ans, il n'a jamais dit à ses collègues qu'il offrait à la police au moins une demi-journée par semaine, parfois davantage.

Tous deux ont en commun de goûter la loi (Thierry dit : « J'apprécie la règle » ; Daniel Maachoux peut vous réciter ex abrupto des textes de loi), et aussi d'avoir ou d'avoir eu des policiers dans leur belle-famille.

Daniel Maachoux -pas peu fier de parler ourdou mais aussi d'avoir rédigé un ouvrage de droit du travail- avait même songé un temps à entrer dans la police. Sa femme, « fille de flic », l'en avait dissuadé et il était devenu enseignant.

Daniel, prof à la retraite, lutte contre « les nuisances d'Emmaüs »

A 67 ans, il fut parmi les premiers citoyens volontaires de France, il y a deux ans. Aujourd'hui, il verse dans le prosélytisme auprès des siens (« J'ai même un ami peintre dans le VIIIe arrondissement qui est intéressé »).

Dans le bureau de Cyril Montcourtois, le policier -en civil- avec qui il fait équipe un jour par semaine, il raconte que c'est en créant une association de riverains contre les « nuisances » liées à la présence du siège social historique d'Emmaüs, rue des Bourdonnais (près de l'Hotel de Ville) qu'il a eu envie de s'impliquer dans l'action civique. Même s'il se défend (bien sûr) d'avoir « une dent contre Emmaüs » !

A l'époque, l'association caritative hébergeait sur place les SDF, et leur voisin s'agaçait d'en voir la rue transformée. Depuis deux ans, il a pu aller plus loin dans son combat contre « les nuisances d'Emmaüs »… grâce à son bénévolat dans la police. (Voir la vidéo)



Sur le terrain, il n'en faudrait pas beaucoup plus pour que Maachoux plastronne pour de bon. Blouson de cuir, démarche rapide (le tandem circule à pied et traverse au rouge), poignées de main bien senties à un élu de l'arrondissement croisé par hasard, nous voilà chez Franprix, l'épicerie de la rue des Bourdonnais.

Le citoyen volontaire connaît le magasin « comme sa poche » et semble tout content que ca se voie : il fonce en réserve chercher le gérant, qui s'est plaint récemment d'une reprise des « nuisances Emmaus ».

Les deux voisins rigoleraient presque de voir que la boutique d'à-côté a carrément installé « des douches qui se déclenchent automatiquement » en cas de station prolongée des SDF sous l'entrée livraisons.

« Intervenir dans les écoles, c'était la première mission de mon poste »

Cyril Montcourtois est plus prudent : il rappelle que son travail à lui, policier dévolu à la prévention et à la proximité, c'est justement de faire l'interface entre le foyer Emmaüs et le reste du quartier. Pas d'épingler l'un ou l'autre.

Pour atténuer le discours un brin va-t-en-guerre de son binôme, il précise que c'est surtout pour les actions en milieu scolaire que Daniel Maachoux est utile :

« Les interventions dans les écoles, c'était la première mission de mon poste lorsqu'il a été créé en 1999. Et puisqu'on essaye de tirer le meilleur des citoyens volontaires, le passé enseignant de Monsieur Maachoux était idéal. Il sait comment parler aux élèves ! »

Pour Thierry, qui vit en banlieue ouest mais a accepté au mois de mai d'intervenir auprès du commissariat du XIe parce qu'il connaissait les effectifs de police de l'arrondissement, tout a aussi démarré sur la base de son identité professionnelle :

« Pour la RATP, j'intervenais régulièrement dans les écoles pour faire de la prévention. Petit à petit, j'ai commencer à faire aussi des salons sur les métiers pour les jeunes qui cherchaient une orientation.

Parfois, je suis payé pour cela, mais ce n'est pas toujours possible alors il m'arrive d'intervenir au nom de la RATP sur mes jours de congés. Du coup, pourquoi ne pas le faire pour la police ?

Etant chauffeur de bus, je suis confronté à l'insécurité au quotidien, je me suis dit que je pourrais amener un petit plus. Je viens de proposer à la commissaire divisionnaire d'accompagner sur mes jours de congés les ilôtiers dans les bus, par exemple. »

« C'est un peu comme aider à la Croix Rouge »

Outre le dévouement tout à fait bénévole (« C'est un peu comme aider à la Croix Rouge », dira aussi Thierry), on note tout de même que son « petit plus » a vite évolué.

Lui qui a commencé juste avant l'été a déjà rempli des missions qui relèvent carrément du salariat : dépannage informatique sur des logiciels un peu ardus, préparation des feuilles de route des fonctionnaires de police du commissariat durant l'opération « Tranquilité vacances », et même accueil à l'entrée du commissariat : (Ecoutez le son)


Quand on demande à Thierry s'il n'a pas l'impression de faire office de main d'oeuvre gratuite pour le ministère de l'Intérieur, il s'étonne : « Je me suis juré de ne pas empiéter sur leur travail pour qu'il n'aient pas l'impression que je pique leur boulot ». Et précise que son temps est bien programmé » pour qu'il puisse quand même aller chercher sa fille de 7 ans à l'école lorsqu'il est en congés à la RATP.

« Mes amis ne sont pas plus au courant que ça »

Ce que ce bénévole du XIe retient surtout, c'est que cette nouvelle activité lui apporte « des connaissances par rapport à la loi, par exemple pour les constats en cas d'accident de la route ou le tapage ». Et aussi « la confiance qu'ils me témoignent », lui qui renâcle à raconter son bénévolat :

« Les collègues, ça les regarde pas. Vous savez, ça pourrait susciter des jalousies, certains diraient que je fais le fayot. Mes amis ne sont pas plus au courant que ça. Quant à ma femme, elle n'a rien contre… tant que je ne deviens policier 24 heures sur 24, sept jours sur sept. ! »

Des deux bénévoles que nous avons interrogés, chacun relèvera tout de même au passage que, si la police a intérêt à les avoir à ses côtés, c'est aussi parce qu'ils édulcorent opportunément l'image répressive des forces de l'ordre : « On n'a qu'un blouson bleu ou une chemise à carreaux, mais pas de menottes pour jouer aux cow boys ».

6 commentaires sélectionnés

Portrait de XavierB

De XavierB

21H00 | 12/10/2008 | Permalien

C'est très dérangeant, ce début de milice.
ça commence par du bon sentiment, de la citoyenneté, puis ça cherche le nuisible (« nuisance emmaus », on parle de gens là…) , demain ça le chassera ?
Qui sont ces gens ? Quel est leur rôle ? Vigile, policier, indicateur ? Sont ils formés ? Parce que déjà la formation du policier est insuffisante.
Aujourd'hui ils sont à poil, mais demain, à force de faire des rondes, l'un d'eux se prendra un mauvais coup, alors ils réclameront de pouvoir « se protéger » (matraque, taser…), on va jusqu'où comme ça ?
Je ne paye pas des impôts pour qu'on sous-traite la sécurité…

Portrait de Fifidou

De Fifidou

Thésard en Physique | 21H14 | 12/10/2008 | Permalien

J'ai de petits problèmes philosophiques avec les gens qui aiment trop l'ordre. Parce que ce qui est sous-jascent, quand on aime trop l'ordre, c'est qu'on ne connait pas le doute. On sait. On connait l'ordre des choses : la rue est réservée aux petites vieilles, et non pas aux SDFs… On sait que se ranger derrière la bannière bleu blanc rouge est le chemin de la rédemption. Et on sait que la loi ne peut pas se tromper, elle a été faite par des gens qui ont une carte bleue blanc rouge encore mieux que la leur… Alors, de là à savoir que ces gens à la peau un peu basanée vivraient quand même mieux sur la terre de leurs ancêtres, c'est comme le dit une expression que j'aime beaucoup mais qui ne veut rien dire : c'est la porte ouverte à toutes les fenêtres.

Portrait de caro

De caro

délinquante avérée | 22H16 | 12/10/2008 | Permalien

Instaurés par l'ancien ministre de l'intérieur, les citoyens volontaires ont trouvé leur place grâce à l'article 30 de la loi de prévention de la délinquance, préparée depuis des années, votée « en urgence » le 5 mars 2007. Depuis des années les travailleurs sociaux essayaient de prévenir contre cette prévention qui ressemble beaucoup trop à de la répression.
http://www.interieur.gouv.fr/sections/a_l_interieur/la_police_nationale/…

Les citoyens volontaires, supplétifs de la police, ont fait des adeptes, comme supplétifs du maire. Petit exemple de la mairie de Meaux, du brave Copé :
http://www.ville-meaux.fr/-Referents-de-proximite-.html

Alors, NON, les citoyens ne doivent pas se transformer en indics

emblème des collectifs anti-délation
http://antidelation.lautre.net/

Portrait de Unstern

De Unstern

10H39 | 13/10/2008 | Permalien

Dans le genre, j'aime vraiment beaucoup la phrase de notre milicien en herbe sur la « petite vieille de 93 ans » qui n'ose plus descendre seule dans la rue remplie d'individus qui lui inspirent une crainte « irraisonnée ».

C'est ce qui s'appelle lutter (en apparence) contre les effets en se gardant bien de toucher aux causes. Ça permet au néo-libéralisme de se livrer à un jeu particulièrement dégueulasse de billard à trois bandes :

• Le discrédit est jeté sur les SDF et autres individus supposés « douteux », ce qui permet du même coup d'accroître la tension sociale et de faire monter en puissance, dans les esprits simples, la conclusion « logique » : ces gens-là « l'ont bien cherché » (et il faudrait se débarrasser d'eux).

• En fait, le gouvernement a absolument besoin des SDF et autres « marginaux » : il les utilise comme de parfaits « repoussoirs » destinés à la « France d'en-bas », genre « Regarde ce qui t'attend si tu ne marches pas droit ». Bien malgré eux, les « clients » d'Emmaüs sont transformés en hommes-sandwichs du néo-libéralisme. Et en plus, le message est déjà dans les têtes de la « France d'en-bas » : même pas besoin de faire porter un écriteau aux « marginaux »…

• Aux prochaines élections, la vieille dame de 93 ans, inutile de demander pour qui on va lui « suggérer » de voter. N'oublions pas que le Bronzé de l'Élysée a été élu grâce à un vote massif des retraités. C'est un électorat qu'il faut garder bien en main, en lui inspirant régulièrement une peur « salutaire ».

Dans une perspective plus large, on remarquera que le mécanisme de tension sociale favorisé par la création de ces milices est dans la droite logique du néo-libéralisme : parmi les classes moyennes et populaires, il faut organiser le conflit (ou du moins l'agressivité) de tous contre tous. Ça occupe le bon peuple et, du même coup, ça assure la sécurité (voire l'impunité) des membres de la classe supérieure. CQFD.

Elle est pas belle, la France que jour après jour nous façonne le CAC40 ?

Portrait de jabier

De jabier 31087

consultant dans les Landes | 10H35 | 13/10/2008 | Permalien

Souvenez vous ? En octobre, novembre 2005, pendant les évènements faisant suite à l'affaire de Clichy sous Bois, les propos de l'ineffable Eric RAOULT appelant les habitants du 9-3 en opérations « 'citoyenne' » en formant des patrouilles armées d'extincteurs contondants. Pour empêcher les « 'jeunes' » de mettre sa ville Le Raincy dite le Neuilly du 9-3 à feu et à sang. Et il y avait des volontaires. Des beaufs bien blancs de chez nous, des gauloiss bons teints, jeunes et fringants ; o((
On pourrait les coiffer d'un grand berret de chasseurs

Portrait de Chabert

De Chabert

étudiant | 13H06 | 13/10/2008 | Permalien

Bon, je suis tout à fait d'accord avec les commentaires précédemment évoqués mais je pense qu'il est temps de faire avancer le débat.

Je pense que cette idée de police citoyenne aurait tout aussi bien pu être lancé par un gouvernement d'extrême gauche.
En effet il peut être intéressante d'envisager les « citoyens volontaires » comme un moyen de contrôle et de régulation de la police et un moyen de médiation. Je ne suis pas du tout pour une police répressive comme celle mise en place depuis une dizaine d'années et je pense que le fait que des citoyens qui n'ont pas le droit de verbaliser ou de réprimer puisse agir en temps que intermédiaire de la population, semble une approche intéressante.

C'est donc à nous, citoyens, de nous approprier cette police de contrôle de l'instance gouvernementale et non à l'État de nous contrôler par le biais de milice délatrices.

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