Antoine de Gaudemar raconte pour Rue89 son tout récent voyage en Corée avec le nouveau Nobel de littérature.

« Je n'ai pas de pays natal », a coutume de répondre Jean-Marie Le Clézio, quand on lui demande d'où il vient finalement, lui dont les origines se situent quelque part entre la Bretagne et l'île Maurice, et dont la vie est une suite ininterrompue de voyages et de livres.
Il y a dans cette réponse à la fois de la fierté et de la douleur. La fierté d'être sans attaches et la douleur d'être le survivant d'un monde englouti. Difficile de mettre dans une case – dans une cage – cette grande silhouette solitaire et taiseuse et cet esprit rebelle à toute domestication.
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Jean-Marie Le Clézio est un nomade qui écrit, ou un écrivain qui ne tient pas en place. Mais il ne voyage pas pour écrire. Il n'est pas un écrivain voyageur. Il ne va pas quelque part pour raconter cet endroit. Il y va pour ne plus être lui-même, pour être quelqu'un d'autre.
Pour lui, écrire, c'est sortir de soi. Ecrire, c'est voyager, c'est presque voler, comme un oiseau. Il aime écrire dans des endroits qu'il ne connaît pas, sur des tables qui ne sont pas faites pour écrire.
Il dit aussi que ses premiers voyages, il les a faits dans des livres. Ceux de la bibliothèque familiale. Des dictionnaires, des encyclopédies, des récits de voyageurs en Afrique ou dans l'océan Indien.
C'était un temps, pas si lointain, où l'on trouvait encore des atlas avec des zones blanches, ou en pointillé, inexplorées. Et quand il s'est mis à parcourir le monde, ce n'était pas tant pour découvrir des pays inconnus, que pour chercher des lieux préservés, des territoires encore libres. A la mesure de ses voyages et de ses espaces intérieurs.
Un fin connaisseur de la société coréenne
Cela ne veut pas dire que Jean-Marie Le Clézio se désintéresse du monde qui l'entoure. Bien au contraire. Deux automnes de suite, j'ai eu la chance, le privilège, de partager quelques jours de sa vie.
D'abord pour réaliser avec François Caillat un portrait télévisé pour France 5, puis il y a quelques jours, pour un prochain reportage à paraître dans Géo. C'était en Corée du Sud, à Séoul et à Jeju, une île volcanique à deux pas du Japon, inconnue en Occident mais célèbre en Asie, où se côtoient les restes mystérieux d'une société archaïque et les « resorts » touristiques les plus sophistiqués.
Après quelques saisons au pays du Matin calme où il a enseigné à des étudiantes séoulites un peu de la culture et de la littérature françaises, Le Clézio est devenu un fin connaisseur de la société coréenne. Il connaît les rudiments de la langue, sait l'écrire, et tout ce qui touche à ce pays l'intéresse au plus haut point.
Qu'il s'entretienne avec des artistes contemporains ou des pêcheuses en apnée des villages côtiers, des transfuges de Corée du Nord ou des éleveurs de chevaux mongols, on est frappé par la qualité de son écoute, par la force impressionnante de ses silences.
Un jour peut-être, on lira la Corée vue par le Clézio. Mais à Séoul, dans sa chambre d'une résidence universitaire, il écrivait « Ritournelle de la faim », qui décrit la lente mais inexorable ruine d'une grande famille de colons mauriciens – la sienne - dans le Paris des années 30 et de l'Occupation. Toujours cette façon d'être ailleurs, pour tenter de mieux savoir qui on est, et d'où l'on vient.
« Schizophrène intercontinental »
Un jour, sur une plage paisible de Jeju, un de nos hôtes racontait comment dans cet endroit idyllique, une grande partie de sa famille avait été massacrée en 1948, lors d'une rébellion indépendantiste soupçonnée d'être en cheville avec le soulèvement communiste du nord du pays. La tuerie fit 30 000 morts, un îlien sur dix.
Qui connaît cette histoire ? Quelle plaque en commémore le souvenir ? Pour Jean-Marie le Clézio, très impressionné comme moi par ce récit, voilà peut-être un des rôles de l'écrivain : rendre visibles les petites histoires face à la grande Histoire, celle qui ne décompte que les victoires des chefs et les chiffres des victimes.
Etre, dit-il, une membrane sensible, capable de restituer ces récits anonymes et ces vies invisibles dans toute leur vérité, d'en révéler tout le sens, d'en sauver la mémoire.
Aux environs de la trentaine, Jean-Marie Le Clézio a vécu quatre ans dans une tribu indienne des forêts du Panama. Cette expérience, dit-il, a changé toute sa vie, ses idées sur le monde et sur l'art, sa façon de marcher, et jusqu'à ses rêves.
Cela se sent, c'est difficile à définir, c'est ce qu'on pourrait appeler chez lui l'énigme du départ. Ce n'est pas le don de l'ubiquité, même si on ne sait jamais trop où il se trouve, en Bretagne, au Nouveau-Mexique, en Corée, à l'île Maurice, en Afrique, sur un bateau, dans un avion, mais c'est le don du rêveur et de l'arpenteur.
Toujours entre les mondes, dans cette position qu'il appelle avec ironie de « schizophrène intercontinental », dans cet entre-deux qui lui donne toujours la bonne distance avec ce qu'il voit. C'est dans cette forme d'exil permanent qu'il semble puiser l'énergie qui lui permet d'écrire depuis quarante-cinq ans, et la lucidité qui lui a fait dénoncer avant beaucoup d'autres les ravages de la colonisation, ancienne ou moderne, de l'urbanisation sauvage, de la pollution de masse et de l'acculturation générale.
Mais des codex amérindiens aux ragas océaniens, des déserts mexicains aux forêts africaines, il a trop voyagé pour penser qu'une civilisation vaut mieux qu'une autre. C'est ce qui l'empêche sans doute d'être un militant. Ses livres ne sont pas des grands discours. Ils cherchent seulement à toucher le cœur des hommes.




















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De JJ Reboux outrageur de poulets
07H52 | 10/10/2008 |
Merci pour ce papier, lu en écoutant (d'une oreille distraite) les grands-guignolesques Lévy-Houellebecq sur France Inter, à qui la radio d'Etat sert la soupe d'une façon assez scandaleuse.
L'intelligence de Le Clézio fait du bien.
Vive JMG Le Clézio !
Que crèvent (au figuré) les deux zozos précités !
à JJ Reboux outrageur de poulets
De PIT LE CHIEN
10H57 | 11/10/2008 |
Un véritable ECRIVAIN GRAND-VOYAGEUR ! (pas comme l'ampoulé-bidonneur BHL).
Pour ceux qui ne sauraient par où « entamer » l'oeuvre de LE CLEZIO, je me permets de recommander « DESERT »….Magnifique….
De Chich
Amateur d'orthographe | 08H46 | 10/10/2008 |
D'accord avec toi JJ.
Il faudrait que BHL suive un peu l'exemple de Le Clézio : ce dernier ne joue pas l'écrivain people à accourir au moindre conflit international médiatiquement sur-couvert.
Pour être honnête je ne suis pas fan de la littérature « réaliste » à la Le Clézio mais j'ai énormément de respect pour les gens capables de passer 4 ans dans la jungle panaméenne ou d'aller instruire des coréens tout juste sorti de la dictature et tout ça sans en faire la « promo » au JT de 20h.
BHL qui aime à jouer les « courageux » tarde à se rendre compte que chacune de ses sorties (avec toujours une caméra là où il va) ne fait qu'encourager les moqueries à l'encontre de cet énergumène (dont il faut avouer que je n'ai lu aucun livre comme 99% des gens qui se foutent de sa gueule) qui ose parler au nom de la France entière. « Modeste » et « Humble » sont des mots qu'il ne connait a priori pas, ce qui a tendance à énerver le peuple et à ne pas avoir la reconnaissance des ses pairs (à ma connaissance il n'a jamais eu de récompenses littéraires).
Pour résumer :
Vive les gens comme Le Clézio
que BHL la ferme un peu on ira mieux
De Hélène Quénot
vavoirailleurs.blog.lemonde.fr | 09H01 | 10/10/2008 |
J'aime bien l'idée que, dans la frénésie de voyages de notre époque, cet homme-là ne voyage que pour la seule bonne raison : se fuir.
Ca me fait penser à cette phrase d'Horace que j'ai beaucoup réfléchie pendant mes voyages : Coelum non animum mutant qui trans mare currunt.
Celui qui court par delà les mers change de cieux, mais il ne change pas d'âme.
Mais dans le cas de Le Clezio, l'âme est belle, et la fuite crée la rencontre de l'autre. C'est finalement rare en voyage. Et drôlement précieux.
à Hélène Quénot
De JJ Reboux outrageur de poulets
09H27 | 10/10/2008 |
« Voyager pour se fuir… », jolie formule !
Comme disait Baudelaire (je ne suis pas certain que ce soit de lui…) : « Il me semble que je serai toujours bien là où je ne suis pas. »
à JJ Reboux outrageur de poulets
De Gudule
09H35 | 10/10/2008 |
si, si, dans le poème en prose « Anywhere out of the world ».
Son âme se verrait bien « n'importe où, pourvu que ce soit hors du monde ».
à Hélène Quénot
De sûrderien
paresseux | 09H42 | 10/10/2008 |
C'est vrai. Il est impossible ( hélas ? ) de changer d'âme .Néanmoins , les dépaysements nous mettent un peu de baume , en nous faisant sortir provisoirement de notre condition de prisonnier .
Mais nous avons perpète , sur le dos, et la seule évasion sera … C'est pas marrant .
De ohlebeaujour
traducteur littéraire | 09H19 | 10/10/2008 |
à l'heure où certains « essayistes » pseudo-auteurs encombrent les plateaux télé, radio, etc. pour dire combien ils sont mal-aimés, j'aimerais narrer cette fois où j'ai croisé le chemin de ce grand auteur qu'est Le Clézio
j'ai eu l'honneur de saluer JM Le Clézio lors d'une première où l'on jouait un de ses textes. Il était un peu obligé d'être là. Ca se sentait. A l'issue de la représentation, on lui tournicote autour, on lui propose petits fours et champagne : il choisit un jus de fruit / le dîner donné en son honneur par Pierre Cardin ? il n'y assistera pas. C'est avec élégance et discrétion qu'il prend congé de ses hôtes.
à ohlebeaujour
De lolotte43
bricolaineuse | 13H27 | 13/10/2008 |
JMG Le Clézio, un auteur d'une rare intensité. J'ai rencontré cet écrivain de talent lors d'une présentation publique à Créteil du livre « hypnotisme à la portée de tous » de Marie Nimier, une amie.Il était là pour le débat. Cela a été une rencontre d'une simplicité extréme, j'ai eu la chance d'avoir une dédicace….
Merci JMG
De bernard027
10H12 | 10/10/2008 |
Et puis un jour dans Nobel on put lire Noble…
De floriangers
10H24 | 10/10/2008 |
« Il a trop voyagé pour penser qu'une civilisation vaut mieux qu'une autre. C'est ce qui l'empêche sans doute d'être un militant. Ses livres ne sont pas des grands discours. Ils cherchent seulement à toucher le cœur des hommes ».
Tolérance… Quand on a autant vu, compris, vécu, on sait enfin qu'on ne sait rien. On n'a pas envie de convaincre les autres qu'ils ont tort. Nos gouvernants n'auront jamais cette qualité. Tolérance…
De jjhb
cosmonaute | 12H26 | 10/10/2008 |
Pour l'instant je n'ai lu que peu de chose de ce Monsieur. Et je suis bien content qu'après un parcours aussi atypique que le sien il soit récompensé pour son travail, sa passion, sa lubie, son désir et son besoin d'écriture.
J'espère que cela va entraîner un regain d'attention sur la littérature. Titillant comme il se doit la curiosité de tout un chacun vers cet objet appelé livre (les vrais pas les commerciaux ou écrits par d'autres) trop délaissé de nos jours au profit de l'image et du son.
Vive la lecture ! vive les plumes ! et vive la dynamite !
De solstice
pigiste | 13H42 | 10/10/2008 |
A priori, comme le personnage paraît intéressant, j'ai exhumé « Etoile errante » de mes rayonnages de bouquins. Je ne sais plus si j'ai lu ce livre ou pas (si oui, zut, il ne m'a pas marqué) mais cela donne au moins le goût d'aller plonger dans son univers.
C'est marrant, moi non plus, la sortie du bouquin des deux zozos m'a nettement moins inspirée… Faut dire que le seul que j'ai eu entre les mains m'a dégoûtée pour longtemps.
De ahmedhanifi
15H06 | 10/10/2008 |
»…12 Juin. La mer était presque calme ce matin, d'une couleur que je n'avais jamais vue, verte, bleue, mais comme si la lumière sortait d'elle et rayonnait jusqu'au fond du ciel. C'était si beau que je ne suis pas retourné à la Quarantaine pour boire le quart de thé noir et manger le lampangue de riz séché dans la marmite. J'ai couru le long du rivage vers la pointe du Diamant. La marée était étale, j'étais sûr de trouver Suryavati, en train de marcher le long du récif, sur son chemin d'algues à fleur d'eau, qu'elle est la seule à connaître. Mais le lagon était désert. Le vent ne soufflait pas, et ça faisait un silence étrange, après toutes ces nuits passées dans la tempête, dans le genre d'un carillon qui sonne pendant des heures et qui cesse tout à coup. Il faisait déjà très chaud. Le sable blanc entre les laves brillait avec force, dureté. A l'extrémité de la pointe, les oiseaux de mer volaient autour du Diamant. Certains s'étaient posés sur l'étrave noire dégagée par la marée. D'autres planaient autour de moi, des mouettes, des sternes, des fous. Ils criaient, ils étaient presque menaçants. J'ai aperçu aussi les pailles-en-queue, plus nombreux que d'habitude, qui tournaient au-dessus de la mer, en volant lourdement. Comme chaque matin, j'ai ôté mes vêtements à l'abri d'un rocher et j'ai plongé dans l'eau du lagon, nageant les yeux ouverts au ras des coraux. L'eau était légère, à peine plus fraîche que l'air. J'avais l'impression d'être un oiseau, moi aussi. Non loin de la barrière des récifs, il y a un banc de sable. C'est là que je me suis arrêté, n'ayant rien à craindre des oursins ni des poissons-scorpions… »
(JMG Le Clézio : La Quarantaine)
De Pépé61
Enterré vivant | 22H02 | 10/10/2008 |
Dommage que ce Nobel de la littérature sorte dans un contexte d'actualité aussi agité. Parceque c'est d'un autre niveau que la littérature de Guaino débitée par notre président. Ou de la dernière sortie de BHL. Allez mettre un Le Clézio dans votre caddie demain matin, il y en aura bien un, n'importe lequel, qui sera en promo chez Leclerc ou Auchan. Et LISEZ LE, vous aurez une bonne longueur d'avance sur tous ceux qui vont baver dans les médias ces jours-ci.
De kalo
animateur | 17H29 | 11/10/2008 |
JJ reboux… j'suis d'accord avec ton avis sur France Inter (…radio d'Etat serveuse de soupe d'Houellebecq-Lévy….) // en revanche je suis heureux de te signaler que la veille de l'attribution du Nobel de littérarure cette même radio a offert un espace de parole (en matinée) à monsieur Le Clézio qui a su, pour notre plaisir, le mettre en vie d'une façon qui ne flétrira pas son accession au prix qui les honore lui et son oeuvre………….
De Lezard_appliqué
Abstracteur de quintessence | 18H14 | 11/10/2008 |
Bouvier écrivain-voyageur, Le Clézio écrivain voyageant ?