à débattre 03/10/2008 à 15h00

Patron de grande entreprise, un job à mieux rémunérer

Terra Nova"



Manif pour le pouvoir d'achat le 4 octobre 2005 à Paris (Tendencies/Flickr).


En 2001, avec la loi « NRE », la gauche a brisé le tabou de la rémunération des patrons des grandes entreprises cotées en bourse. Depuis, le débat prend de l'ampleur et suscite, au gré des scandales, des réactions de plus en plus fortes du monde politique.

Les primes de départ de Serge Tchuruk ou Pat Russo chez Alcatel-Lucent ne sont que le dernier exemple d'une longue chronique qui ne semble pas vouloir prendre fin. Ainsi, les conditions des départs actuels du DG de Sanofi-Aventis ou de celui de Dexia soulèvent un flot de critiques.

Pression du Gouvernement pour « moraliser » les pratiques en vigueur

Au niveau européen, les ministres de l'Economie se sont saisis du sujet et les Pays-Bas viennent d'adopter un régime fiscal restrictif. En France, le Gouvernement fait pression sur le patronat pour qu'il édicte de nouvelles règles propres à « moraliser » les pratiques en vigueur. L'AFEP, association française des entreprises privées, et le MEDEF doivent rendre leurs propositions dans les jours qui viennent.

Ils ont d'ores et déjà reçu un avertissement clair de Nicolas Sarkozy qui, dans son discours de Toulon le 25 septembre, a exigé notamment l'interdiction du cumul d'un mandat social et d'un contrat de travail, l'indexation des rémunérations sur la performance économique réelle de l'entreprise, l'interdiction des parachutes dorés en cas de faute du dirigeant ou de difficulté de l'entreprise ainsi que celle des actions gratuites. Enfin, il a demandé que l'octroi de stock-options soit conditionné à leur distribution à l'ensemble des salariés ou à l'existence d'un intéressement.

Le dispositif juridique actuel, modifié à plusieurs reprises ces dernières années, est effectivement insuffisant au regard des pratiques qui restent marquées par les travers habituels du capitalisme français. Les rémunérations des grands patrons français ont fortement progressé ces dernières années, comptent parmi les plus élevées d'Europe et contrastent avec les évolutions de celles de la grande majorité des salariés.

Les dirigeants de ces grandes entreprises tirent ainsi parti de la « mondialisation », prétexte à un alignement sur les rémunérations des grands patrons américains, alors que la même « mondialisation » justifie tous les sacrifices demandés aux salariés.

Pourtant, les justifications à ces hausses de rémunérations peinent à se confirmer dans les faits. L'existence d'un marché mondial des dirigeants où les grandes entreprises se feraient concurrence pour s'attacher les services des meilleurs d'entre eux reste contestée. De même que la récompense d'une performance -plus boursière qu'économique d'ailleurs- qui ne semble pas établie à moyen terme.

Enfin, les nouveaux modes de rémunérations variables donnent lieu à une utilisation dévoyée et excessive. Celle-ci est marquée par l'utilisation des rémunérations variables comme une assurance contre le risque plutôt que comme un mode d'incitation. De même, le recours à des primes de départ, sous des formes diverses, s'assimile trop souvent à des « primes à l'échec ». La pertinence même des rémunérations en actions doit être questionnée.

S'inspirer des pratiques anglo-saxonnes

Ces constats plaident pour que ces nouveaux modes de rémunération des dirigeants des grandes sociétés cotées, inspirés des pratiques anglo-saxonnes sans toujours comporter les mêmes contraintes, soient encadrés par des règles strictes pour éviter qu'elles ne les incitent à mener des stratégies orientées vers la « valeur actionnariale » de court terme et à prendre des mesures néfastes pour l'intérêt social de l'entreprise et de ses salariés à moyen et long terme. Les mesures qu'il conviendrait de prendre doivent s'articuler autour de deux axes.

  • D'une part, il serait nécessaire d'instaurer plus de transparence et de contre-pouvoirs au sein de l'entreprise. Concrètement, un rapport ad hoc sur les rémunérations des dirigeants devrait être rédigé chaque année. Il détaillerait la politique de rémunération de l'entreprise, les objectifs qu'elle poursuit, les modes de rémunérations qu'elle utilise, les critères sur lesquels ils reposent et leur mode de calcul.

    Il mettrait en relation les rémunérations et les performances individuelles des dirigeants, et indiquerait le coût total pour l'entreprise du départ d'un dirigeant s'il devait intervenir dans l'année à venir. Ce rapport, élaboré par un comité des rémunérations composé d'administrateurs indépendants et ne pouvant délibérer qu'en l'absence des dirigeants, devrait être validé lors de l'Assemblée générale des actionnaires après avis des représentants du personnel.

  • D'autre part, il faudrait utiliser les leviers de la règlementation et de la fiscalisation pour fixer des limites précises à chaque type de rémunération et à la rémunération globale des dirigeants. Les rémunérations dépassant un certain plafond pourraient rester soumises à l'impôt sur les sociétés et subir un taux d'imposition sur le revenu exceptionnel. La rémunération variable pourrait être limitée à 100% de la rémunération fixe.

    Pour ne pas se transformer en « prime à l'échec », les retraites chapeaux et les clauses de non-concurrence pourraient être réservées aux dirigeants précédemment salariés de la société et être non cumulatives -la prime liée à la clause de non-concurrence étant présumée compenser une perte d'employabilité.

Aussi la réflexion entamée ici doit-elle se poursuivre. Au-delà de la question de la rémunération, c'est le mode de sélection des dirigeants qui devrait retenir notre attention : cet enjeu, auquel on s'intéresse moins, est vraisemblablement plus important encore pour le bon fonctionnement de nos entreprises.

Bernard Maurice

Lire aussi : la version complète de l'article sur le site de Terra Nova.

Photo : manif pour le pouvoir d'achat le 4 octobre 2005 à Paris (Tendencies/Flickr).

Publié initialement sur
Terra Nova
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  • thierry reboud
    • Posté à 19h39 le 03/10/2008
    • Internaute

    Joliment trouvé, le titre provocateur.

    Néanmoins, au-delà de l'aspect plaisantin et avec tout le respect que je dois à une boîte à idées progressiste (il faudra tout de même qu'on m'explique un jour ce qu'on entend par progrès), la question urgente serait plutôt celle de la rémunération des salariés de base.

    Au moment où Denis Clerc démontre dans son dernier livre que c'est le travail qui est en passe de devenir la plus sûre voie d'accès à la pauvreté, je ne me sens pas trop de pleurer sur le sort des pauvres patrons des pauvres grandes entreprises. Il me semble beaucoup plus urgent de se préoccuper du fait que le travail est de moins en moins payé à la mesure de la charge qu'il représente. (Je persiste à ne pas comprendre ce qui justifie, dans la même entreprise, un écart aussi vertigineux entre les salaires et rémunérations.)

    Bien sûr, les patrons risquent d'être renvoyés du jour au lendemain : et alors ? Les salariés de base aussi, et de plus en plus, et de mieux en mieux ! Les smicards n'ont pas eu, eux, des salaires comptés en millions d'euros pour, éventuellement, se mettre à l'abri en cas de revers.

    Et puis, surtout, les salariés ne bénéficient pas, comme Messier, de généreux bienfaiteurs prêts à leur remettre le pied à l'étrier quand ils ont été virés pour avoir trop déconné (et même quand ils n'ont pas déconné, d'ailleurs...). Merde à la fin ! Ce sont bien ces mêmes patrons qui nous vendent les vertus de la flexibilité, non ? Qu'ils l'essayent, ils nous en diront des nouvelles !

    Que de soi-disant progressistes consacrent leur sollicitude aux grands patrons en dit finalement assez long sur les causes des échecs répétés du PS aux dernières élections.

  • Quijote
    • Posté à 19h40 le 03/10/2008

    Un petit rappel non exhaustif de montants de « parachutes en or » empochés par quelques patrons (relevé sur Wikipédia et sur des sites de presse)

    2002 J-Marie MESSIER (Vivendi Universal) : 20,5 millions d'€
    2003 Ph. JAFFRé (ELF) : 30 millions d'€
    2003 Pierre BILGER (Alstom) : 4,1 m. d'€
    2005 Daniel BERNARD (Carrefour) : 38 m. d'€
    2006 Noël FORGEARD (EADS) : 8,5 m. d'€
    2007 Antoine ZACHARIAS (Vinci) : 13 m. d'€
    2007 Serge TCHURUK (Alcatel) : 5,7 m. d'€
    2007 Denis GAUTIER-SAUVAGNAC (Medef UIMM) : 1,5 m. d'€
    2007 J-F ROVERATO (Eiffage) : 195000 actions gratuites
    2008 Patricia RUSSO (Alcatel) : 6 m. d'€
    2008 Gérard LE FUR (Sanofi) : 2,7 + 2,4 en indemnités pour qu'il n'aille pas à la concurrence. Dans le même temps, Sanofi va supprimer 927 postes de salariés en France.

  • Jaycib
    • Posté à 22h07 le 03/10/2008

    L'intertitre « S'inspirer des pratiques anglo-saxonnes » dans la version « résumée » du papier de Terra Nova est trompeur... et n'est d'ailleurs suivi d'aucune confirmation !

    On peut supposer que ce texte somme toute fort accommodant a été préparé en vue des nouvelles « réformes » qu'entend imposer Sarkozy aux patrons récalcitrants. Enfin, disons qu'il représente une alternative social-démocrate (fort généreuse, au demeurant) à ce qui doit se tramer dans les milieux du patronat « de droite » avant les prochaines réunions au sommet.

    En tout cas il est choquant venant d'un thinktank qui se prétend l'inspirateur de la gauche française. Même si l'on sait que celle-ci n'entend pas ferrailler à l'infini avec les manageurs des grandes entreprises, puisqu'elle se soucie, elle aussi, de les préserver afin d'empêcher une fuite des cerveaux vers d'autres cieux. Pourtant, la France manquerait-elle de cadres supérieurs d'un calibre suffisant pour les remplacer ? On n'en a pas l'impression après avoir consulté le récent classement des meilleures écoles de commerce, pardon, de « business administration » ( ! ) en Europe, reproduit par Eco89.

    Le plus triste, sans doute, est qu'il n'y a pas de différence d'« éthique » entre les pratiques des dirigeants d'entreprise actuels et celles que sous-entend l'opinion de Terra Nova. Il n'y a qu'une différence de degré : le groupe de réflexion français préconise un contrôle des niveaux de cupidité, pas de la cupidité elle-même. La nuance est bien maigre !

  • Lairderien
    • Posté à 01h45 le 04/10/2008
    • Internaute

    Contrairement à certains commentateurs, je trouve ces propositions assez pertinentes et pragmatiques pour limiter et encadrer les rémunérations des dirigeants.

    Par contre, une phrase du texte me chiffonne :

    « Ce rapport, élaboré par un comité des rémunérations composé d'administrateurs indépendants.... »

    La faut pas rêver, ces comités de rémunérations existent déja dans de nombreuses grandes entreprises, avec des soi-disants administrateurs indépendants, qui sont en fait les copains de ceux dont ils doivent évaluer la rémunération, lesquels à leur tour dans un autre conseil d'administration vont évaluer la rémunération de ceux qui ont évalué.... bref, ils s'évaluent largement entre eux ! ! !

    Un point me parait important :
    « La rémunération variable pourrait être limitée à 100% de la rémunération fixe. “

    Rien que cela changerait déja de la situation actuelle de nombres de dirigeants, dont le salaire déja trop important, ne constitue qu'un pourboire par rapport à la rémunération variable en stocks–options et autres primes et jetons divers.