Tribune 30/09/2008 à 18h30

Pourquoi sommes-nous insensibles à la douleur des Afghans ?

La pensée de midi"

Vendredi 22 août 2008, 20 heures, le regard vif de Marie Drucker apparaît à l'écran du journal de France2. Le premier titre est la mort des dix soldats français en Afghanistan, suivi par un reportage poignant sur l'enterrement d'un jeune soldat qui allait avoir 20 ans.

Les parents inconsolés cherchent à comprendre, ils veulent savoir pourquoi et à quelle heure leur enfant est mort, là-bas… L'émotion est grande et la tristesse partagée en regardant ces images, qui sonnent juste, du journal de 20 heures. Le temps nécessaire à entrer dans ce récit, à découvrir cette histoire personnelle qui donne un visage à la mort lointaine de ces soldats, a été pris par la rédaction du journal qui a fait ce choix éditorial.

Juste après, et pour… quinze secondes au moins, une autre information est donnée par la présentatrice qui annonce laconique, et comme si de rien n'était, la mort de plus de soixante civils (le bilan est en fait aujourd'hui de plus de quatre-vingt-dix personnes), principalement des femmes et des enfants, suite à un bombardement occidental en Afghanistan.

Et puis rien d'autre, place aux jeux Olympiques et à la ritournelle des médailles françaises du jour…

Violence symbolique

Tout cela semble normal, à quoi bon s'y arrêter ? Le flux de l'information est ainsi fait. Les émotions sont sélectives, chacun compte ses morts, pourquoi s'en étonner ?

Il y a pourtant dans cette indifférence, largement acceptée et considérée au fond comme normale, un signe éloquent d'inhumanité et une très grande violence symbolique. En toute bonne conscience et avec la force d'une évidence, le journal d'une télévision du service public a fait disparaître de la réalité plus de 90 personnes civiles, femmes et enfants, bombardées par l'aviation américaine en Afghanistan. Ils ne comptent pour rien, n'entrent pas dans nos plans, ils sont donc écartés des écrans du journal de 20 heures.

La compassion est réservée à nos soldats, dont le métier, librement choisi, est celui des armes. Métier à risque où l'hypothèse d'un affrontement militaire peut entraîner la mort. Cérémonie aux Invalides, en présence de l'ensemble du gouvernement et du chef de l'Etat, impavide, qui les a envoyés là-bas et qui annonce, sans sourciller, que si c'était à refaire, il prendrait la même décision !

D'un autre côté rien, pas un mot de sympathie, pas une marque d'attention, pas un début de récit de ce qui s'est réellement passé pour ces civils tués, femmes et enfants. Ces gens d'Herat, « n'ont-ils pas une âme », pour reprendre la célèbre controverse à propos des Indiens d'Amérique du Sud ? N'ont-ils pas de corps et pas de visages, pas de parents qui souffrent d'une telle disparition ?

Pourquoi sommes-nous aussi insensibles à leur douleur et aussi aveugles devant la colère qui monte après de tels actes ? Imagine t-on la réaction en France après un bombardement sur des civils qui aurait tué plus de 90 personnes ? J'avais oublié, ces bombardements sont effectués au nom de la liberté, de la démocratie et de la lutte contre le terrorisme ! Dès lors, tout devient possible…

La « grande guerre pour la civilisation »

Nous voici en plein cœur de ce que Robert Fisk, grand reporter spécialiste du Moyen-Orient, a appelé la « grande guerre pour la civilisation », lui qui a d'ailleurs failli être lynché par des réfugiés afghans suite à un bombardement occidental à Kandahar, qui une fois encore avait tué de très nombreux civils.

Nous sommes partis en guerre en Afghanistan, aux côtés des Américains et d'autres Occidentaux, au nom de la liberté et contre le terrorisme, quel est le résultat ? Nous coalisons en fin de compte de plus en plus d'Afghans, victimes de nos attaques, contre nous.

Les discours officiels entendus, après la mort douloureuse de ces dix jeunes soldats français, sonnent faux, on entend des mots vides comme « soldats de la liberté » qui font écran à notre intelligence de la situation et qui devraient au moins nous rappeler un peu la vieille rhétorique des guerres coloniales.

S'il s'agissait vraiment d'aider l'Afghanistan, pourquoi ne pas l'avoir fait plus tôt ? Pourquoi avoir laissé tomber pendant des années le commandant Massoud, qui nous avait pourtant largement avertis, comme n'a pas cessé de nous le rappeler Christophe de Ponfilly dans ses films ?

Pourquoi cette guerre trompeuse en Irak, alors qu'il fallait alors concentrer les efforts pour stabiliser l'Afghanistan et le Pakistan ? Que vient faire l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord en plein cœur de l'Asie centrale ?

Quel est l'intérêt de la France de s'aligner sur la politique calamiteuse des Etats-Unis dans cette région du monde et de se fondre dans le camp occidental alors qu'elle avait une vraie carte à jouer comme puissance médiatrice, au lendemain de son opposition à la guerre en Irak ? Où est l'Union européenne dans tout cela ? N'a-t-elle pas une place singulière à prendre sur la scène internationale ou est-elle condamnée à jouer les supplétifs de la puissance américaine ?

La rupture annoncée par Nicolas Sarkozy a bien lieu, en politique internationale, et elle risque de se payer très cher en vies humaines si l'envoi de troupes en Afghanistan se poursuit.

Faire la guerre en aveugles, ne pas tenter de voir ce qui se passe sur le terrain, ne pas prendre la mesure des effets désastreux provoqués par les bombardements occidentaux en Afghanistan ne peut que nous entraîner dans une spirale destructrice. Il faut en sortir, au plus tôt !

Publié initialement sur
La pensée de midi
  • 3676 visites
  • 50 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • ducatel
    • Posté à 19h19 le 30/09/2008

    cher thierry fabre,
    vous dénoncez la différenciation faite entre les morts pour lesquels il est fait un grand cas, les soldats français, et les morts dans l'indifférence, les civils afghans.
    Soit, mais dans le même article, vous faites vous-mêmes une différenciation entre la mort des soldats, qui l'ont choisi en s'engageant (et ce n'est pas dit mais qui l'ont bien cherché d'après le sentiment général que je tire de l'article) et des civils dont la mort est plus tragique.
    Vous seriez plus persuasif en ne faisant pas vous-même cette différenciation.
    Cordialement

  • patrick du 14-
    • Posté à 19h25 le 30/09/2008

    pour les afghans bonne fête de l'aïd et demain on en reparle

  • compte supprimé 13
    • Posté à 19h28 le 30/09/2008

    Dans la première partie, pourquoi utiliser ce « nous » (« Pourquoi sommes-nous insensibles... “) qui tente de culpabiliser / impliquer les citoyens dans leur ensemble ?
    Ne faudrait-il pas pointer du doigt les faiseurs de titres de la presse (tous supports confondus) et leur hiérarchie de l'info ? Trop confortable pour eux de prétendre ensuite que c'est le public qui veut cela.
    La sémantique est la même quand la presse évoque les Palestiniens ou les Iraquiens.
    Combien d'articles (même sur Rue89) ont un traitement déséquilibré ?
    Nous n'avons pas en France de journaliste de la taille d'un Robert Fisk (que vous évoquez) ou d'un Seymour Hersh, pour ne citer que les plus connus.

    Les deux guerres ont été déclenchées (et se poursuivent) sur des mensonges. Il n'y a donc aucun doute qu'elles doivent cesser au plus vite, mais là encore si l'on se contente de la presse française il est difficile de comprendre pourquoi.

  • Jaycib
    • Posté à 19h45 le 30/09/2008

    Ce n'est pas comme si nous n'étions pas en mesure de dire aux Américains : « Ca suffit ! ». Ils n'ont pas de stratégie, mais ça ne veut pas dire qu'une stratégie n'est pas concevable en Afghanistan.

    Le nouveau commandant en chef va être Petraeus, et c'est une homme (relativement) ouvert. Il sait, entre autres choses, qu'on ne gagne pas une guerre contre l'avis de la population locale. C'est ce qu'il a appris et mis en oeuvre en Irak. [Le succès à long terme n'est jamais garanti dans ce genre d'entreprise, mais quand même ! Il est pourtant parti d'une situation analogue à celle de l'Afghanistan, avec des bombardements sanglants tous azimuts des troupes US, mais aujourd'hui des progrès très nets ont été faits.]

    Quant à la question posée initialement dans la Tribune, je suis incapable d'y répondre... Mais c'est un fait que, s'agissant des victimes, on voit toujours midi (sans jeu de mots) à sa porte. C'était pareil chez les Américains avec le 11 septembre, et chez les Français avec la guerre d'Algérie (à quelques exceptions près).

  • thierry reboud
    • Posté à 20h16 le 30/09/2008
    • Internaute

    Contrairement à d'autres ici (et même si je comprends et respecte ce que veulent dire ces autres), le nous du titre me convient au contraire très bien, notamment par sa brutalité.

    Après tout, en régime démocratique, les citoyens sont censés être responsables et si ce n'est pas le cas, c'est donc la manifestation de notre carence ou notre impuissance civiques. En régime démocratique, les dirigeants sont censés mener la politique voulue par les citoyens. Ce nous utilisé par Thierry Fabre, même s'il est effectivement abusif à strictement parler, nous renvoie à nos limites politiques.

    Et puis d'ailleurs, la souffrance des Afghans empêche-t-elle quiconque de dormir ? Je serais surpris que quelqu'un réponde oui ! Qui, d'entre nous qui nous disons sensibles à la souffrance des Afghans, a jamais cherché à connaître les noms de ces morts que nous apprenons, en effet, en vrac ? Qui a simplement appelé un jour, une fois un journal, une radio ou une chaîne de télévision pour réagir à cet anonymat de la mort réservé aux Afghans ?

    Quant à la réponse qu'appelle la question, je crains qu'elle ne soit guère plus satisfaisante : nous sommes insensibles à la douleur des Afghans parce que c'est nous qui les tuons en définitive. Nous, c'est-à-dire nos armées, nos impôts, nos dirigeants que nous avons librement choisis.

    On comprend, dans ces conditions, que nous préférions regarder ailleurs.