Sur le terrain

Au Cambodge, des ouvrières du textile chantent leur quotidien


(De Phnom Penh) Elles ne ressemblent en rien aux créatures omniprésentes sur les écrans de télévision au Cambodge. Aux robes aux couleurs acidulées et aux reprises de tubes occidentaux, les filles du Messenger Band préfèrent les jeans et le chant traditionnel a capella. Les cheveux sagement noués sur la nuque, le visage sans fard, elles avancent timidement sur la petite scène improvisée de la Meta House, un centre culturel et artistique de Phnom Penh.

« Mon patron m'oblige à travailler tout le temps, je ne m'arrête jamais, maman. Je travaille et je ne sais plus s'il fait jour, s'il fait nuit. Je fais attention à mon salaire chaque mois mais après avoir payé le loyer, l'électricité, l'eau et la nourriture, il ne reste pas grand-chose. Et je vous l'envoie, à vous, ma famille », entonnent-elles.

Les ouvrières de la confection textile qui forment le Messenger Band ouvrent ainsi le concert. « Cruel Karma » raconte les fins de mois difficiles de leurs pairs : quelques dizaines de dollars pour tout salaire à partager avec leurs familles, vivant en province.

Un répertoire qui se nourrit des préoccupations sociales

Avec des mots simples, ce groupe, crée en 2005 par une ONG de défense des droits des femmes, Womyn's Agenda for Change (WAC), entend porter la parole des sans-voix. Endettement, prostitution, sida, violences conjugales, précarité… Messenger Band calque ses préoccupations sur la foultitude de combats menés par la WAC. Leur démarche, essentiellement pédagogique et militante, transparaît dans les textes. Qui enseignent, dénoncent et supplient.

Vun Em, Sothany, Chivika, Sompose, Somneang, Leakna et Van Huon travaillent toutes dans les usines de confection textile de Phnom Penh. Ou y ont travaillé. Van Huon est d'ailleurs absente du concert de la Meta House. Pour la trouver, il faut se rendre devant l'usine Kings Land dont elle a été congédiée il y a quelques mois.

Cette petite brune de 24 ans consacre ses journées à poursuivre une grève reconduite depuis janvier dans son usine, suite au licenciement de 17 employés, tous syndiqués : « Le patron nous a reproché de privilégier notre activité syndicale à notre travail. »

Depuis, une guerre intestine entre les différents syndicats a envenimé un conflit qui s'éternise. Sans salaire depuis des mois, Van Huon ne se démonte pas :

« On était 600 au départ. Nous ne sommes plus que 13 grévistes aujourd'hui, mais on est déterminé. Faire partie de ce groupe m'encourage à continuer la lutte parce que je connais mes droits. »

Un succès encore confidentiel

Se produisent-elles dans les usines, entonne-t-on leurs airs durant les grèves ou leurs tours de chant ne se confinent-ils qu'à un public restreint comme ce samedi soir à la Meta House ? Leurs principaux concerts ont été donnés pour des événements comme la Journée de la Femme ou la Fête du Travail. Face à un public déjà acquis, puisque militant et informé.

A la WAC, on assure pourtant que le groupe est populaire, y compris dans le Cambodge rural et défavorisé. Van Huon dit chanter « parfois » des extraits de leurs chansons durant les grèves. Difficile pourtant de se faire connaître au Cambodge sans passer par la case télé… A Chom Chao, le quartier ouvrier de la capitale, personne ne semble connaître le groupe.

Raconter le quotidien des ouvrières à leurs parents

Le week-end, les filles sillonnent villes et campagnes pour donner des concerts et conduire des débats. Elles se nourrissent ainsi du quotidien des uns et des revendications des autres. Comme l'indique le nom du groupe, elles se veulent messagères des laissés-pour-compte. Dont elles reprennent les paroles pour écrire leurs textes.

Van Houn se souvient d'un week-end passé à Kompong Speu :

« On a distribué nos cassettes et nos posters. On a chanté quelques extraits. C'est ainsi qu'on montre à ces familles ce que sont les conditions de vie de leurs enfants à Phnom Penh. Certains pleurent. Tous découvrent cette réalité. On espère les faire réfléchir parce que ces sommes sont une lourde charge pour la plupart d'entre nous. »

Des parcours similaires

Engagées dans le groupe après une audition menée par la WAC dans les usines, les sept chanteuses présentent des parcours similaires. Issues de familles modestes et nombreuses, elles ont pris le chemin des quartiers ouvriers de la capitale vers 15-16 ans. Toutes ont sacrifié leurs études.

Sompose paraît avoir 18 ans. Elle en a 26. Débarquée à Phnom Penh il y a dix ans, elle a d'abord été recalée des usines où elle s'est présentée. Trop jeune, trop chétive. Elle a essayé de monter un petit commerce avec d'autres filles, a échoué, puis est rentrée dans son Prey Veng natal. Un an après, elle est revenue à Phnom Penh et a été engagée dans une usine. Deux ans de conditions de travail déplorables et un problème à l'estomac l'ont forcée à arrêter.

Aujourd'hui, elle travaille 8 heures par jour dans une usine de confection « moins dangereuse » et gagne 50 à 60 dollars par mois. Selon le volume de ses heures supplémentaires. Depuis 2000, elle envoie une petite rente mensuelle de 25 dollars à ses parents mais reconnaît se dispenser de le faire ces derniers mois :

« La vie est devenue trop chère. Je dois payer 23 dollars par mois pour mon loyer. On était quatre dans l'appartement, on n'est plus que deux. »

Toutes sont membres bénévoles du groupe à l'exception de Sokhary qui, en 2004, a arrêté de travailler. Elle est employée à la WAC. Pour les déplacements en province, l'ONG leur verse une indemnité équivalente à une journée de travail à l'usine (environ 2 dollars).

Un titre dédié aux habitants de Boeung Kak

Le groupe a récemment enregistré un titre avec Kong Nay, le « Ray Charles » cambodgien, l'un des joueurs de chapei - luth traditionnel – le plus célèbre du pays. « Land and Life » est diffusé sur YouTube (voir ci-dessus). Le clip a déjà enregistré quelques milliers de visites. Cette chanson phare du groupe est dédiée aux habitants du lac Boeung Kak, menacés d'expropriation :

« Nous, les Cambodgiens des villes et des campagnes, avons un héritage culturel ancestral reconnu, agréable, lumineux. De l'eau, des forêts, des terres où vivent en harmonie les hommes et leurs bêtes. Mais tout a changé, nos villageois ont des problèmes. Pour des dollars, nous perdons nos maisons et nos terres », déplore la chanson.

En dehors des heures de travail, ces petites mains de la confection répètent sur la péniche qui accueille les bureaux de la WAC. Deux disques ont déjà été produits et essentiellement distribués dans le milieu associatif et militant. Un troisième est en préparation.

Et si Preap Sovath - grande star de la chanson au Cambodge - leur proposait un duo ? Spontanément, elles protestent : « Non, si c'est une de ses chansons, cela ne nous intéresse pas. Messenger Band fait de la chanson réaliste. » Et un de leurs textes ? Elles rient - l'hypothèse est hautement fantaisiste - avant de répondre : « Oui, évidemment. On veut toucher le plus large public possible. »

Avec Ros Dina

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12 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de patrick du 14

De patrick du 14

toujours naze et qui cotises pas | 16H24 | 29/09/2008 | Permalien

ha les cambodgiennes si j'avais la forme j'irais on dit que çe sont des grandes romantik

Portrait de Bobland59

De Bobland59

cadre Cial retraité | 16H49 | 29/09/2008 | Permalien

Je dis BRAVO à ces jeunes filles d'avoir le courage de chanter et et faire connaitre leur misère .
C'est à mille lieues des clichés publicitaires pour touristes .
Mais c'est vrai que beaucoup de touristes ne vont pas ces pays pour la beauté du paysage . La WAC a bien du mérite ! ! ! !

Portrait de Jean-Benoît

à Bobland59 Portrait de Bobland59 De Jean-Benoît

pleuw89 | 10H26 | 30/09/2008 | Permalien

Détrompez-vous jeune gens, la misère est omniprésente ici, et tout monde la voie, surtout les touristes.

Portrait de Charles SABATIER

De Charles SABATIER

17H07 | 29/09/2008 | Permalien

RIEN de nouveau sous le soleil de Satan !
On chantait pareillement, déjà au19ème siécle et jusqu'à la guerre de 14, dans les conserveries de poisson bretonnes….

Portrait de Bobland59

à Charles SABATIER Portrait de Charles SABATIER De Bobland59

cadre Cial retraité | 20H29 | 29/09/2008 | Permalien

Sauf que là bas le régime politique n'est sans doute pas pareil ! ! ! Même si à la fin du 19eme et même au 20eme siècles les ouvriers européens étaient aussi abusés . Zola, Jaures et bien d'autres étaient là heureusement pour nous …..

Portrait de Lucien_de_Rubempré

De Lucien_de_Rubempré

Splendeur et misère des court-disan... | 20H22 | 29/09/2008 | Permalien

Super cette vidéo et ce chant, c'est magnifique !
Cela me fait penser aux champs africains qui mèlent une voix solo auquel répond un choeur de femmes.
A Dylan aussi et notamment à la chanson « With God on our side » que j'adore.

Bob Dylan - With God On Our Side
envoyé par moriganne

Portrait de Tita

De Tita

oiseau | 20H44 | 29/09/2008 | Permalien

Chansons contre capitalisme sauvage.

Quand il n'y a pas d'espoir, soit on fait de l'humour, soit on fait des chansons. Dans les deux cas, c'est souvent la marque d'une certaine impuissance.

En même temps, c'est aussi ce qui donne à ces chansons, toute leur beauté.

Portrait de Jean-Benoît

à Tita Portrait de Tita De Jean-Benoît

pleuw89 | 10H30 | 30/09/2008 | Permalien

Capitalisme sauvage … oui. Mais ici, on n'attend que ça, pour que Phnom Penh devienne comme Bangkok.

Devenir un pays développé, mon Dieu que c'est horrible.

Portrait de Courageux anonyme

De l´axe du bien

21H38 | 29/09/2008 | Permalien

pourquoi est-ce que les radios ne diffusent jamais ce genre de chose ? trop loin de notre culture - et pourtant j´arrive a l´apprécier -, message trop dur a avaler pour le gentil auditeur ?

Portrait de Teberli

De Teberli

Enseignant | 07H39 | 30/09/2008 | Permalien

Un coup de « blues » et ça repart, mais la colère gronde, et pas seulement au Cambodge.

Portrait de Erwan69100

De Erwan69100

08H09 | 30/09/2008 | Permalien

Très bon article, très intéressant. Et la dernière précision sur le lac de Boeung Kak apporte un éclairage particulier à ce texte.

Je ne sais pourquoi mais ces lignes m'ont fait penser à la chanson de L.Ferré « L'Oppression ».

Portrait de General Subverciòn

De General Subverciòn

kouign aman délocalisé | 20H39 | 30/09/2008 | Permalien

Merci pour cet article.Longue vie et courage aux petites sœurs de misère du Cambodge et de partout ailleurs ou ça va mal.

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