polemique

Théâtre : Attali prend des libertés avec l'histoire du nazisme

Dans la pièce « Du cristal à la fumée », son interprétation d'une réunion nazie en 1938 indigne les historiens spécialistes de la Shoah.

Jacques Attali en janvier 2008 (Gonzalo Fuentes/Reuters).

Depuis sa création le 12 septembre, et jusqu'à la dernière ce dimanche, la « pièce » de Jacques Attali, « Du cristal à la fumée », éditée chez Fayard et présentée au Théâtre du Rond Point (Paris) aura affiché complet tous les soirs. Il faut dire que son auteur y promet rien moins qu'une révélation historique sur l'origine de la Shoah. Vaste programme, qui mérite qu'on s'y penche de près.

Jadis conseiller de Mitterrand, aujourd'hui expert économique pour Sarkozy, auteur d'une cinquantaine de livres en tous genres (dont une « Histoire du temps » qui l'a fait condamner pour plagiat), le très médiatique président de PlaNet Finance vient donc d'endosser un nouveau rôle : celui d'historien dramaturge.

Ainsi, sa pièce revient-elle sur une réunion nazie organisée deux jours après le pogrom antisémite de la Nuit de Cristal (novembre 1938). Sous l'égide de Goering, la rencontre avait pour objet d'éviter, malgré l'engagement des assurances, de rembourser les juifs victimes des incendies, destructions et pillages.

Tout au long de la discussion, les dirigeants du IIIe Reich ressassèrent l'idée que, trop riches, les juifs volés coûteraient trop cher à dédommager. D'où un décret les excluant de toute activité économique et de toute vie sociale.

« Au plus près de la réalité historique » ? Voire…

Or Jacques Attali ne fait pas que reprendre « à 95% » (comme il dit) le procès verbal de cette réunion. Il croit aussi pouvoir mettre au jour la vérité secrète de cette séance : « C'est d'elle qu'est sortie la décision de la solution finale », va-t-il jusqu'à affirmer dans sa préface, tout en assurant parler « au plus près de la réalité historique ».

Pourtant, quiconque se rend au Centre de documentation du judaïsme contemporain pour consulter l'archive peut constater qu'il y est question de spoliation, de ghettoïsation, d'expulsions, mais pas encore d'extermination. De fait, toute la communauté scientifique s'accorde à situer la décision du génocide à la fin de l'année 1941.

Voilà pourquoi la prétendue découverte d'Attali fait bondir les historiens. « C'est une contrevérité historique de plus qui circulera en toute impunité », s'indigne l'historienne de la shoah Annette Wieviorka.

En outre, laisser entendre que la décision d'exterminer les juifs découle d'une question d'assurance implique un « dangereux glissement », comme le souligne le meilleur spécialiste français de la période, Florent Brayard, chercheur au CNRS et auteur de « La Solution finale de la question juive » (Fayard, 2004) :

« C'est faire comme si le projet d'exterminer les juifs pouvait être le fruit d'une rationalité : un calcul rigoureux, en vue d'un bénéfice matériel tangible. Or la “'solution finale” est au contraire purement idéologique : Hitler avait décrété que la mort du “juif” était la condition de sa victoire. »

« Sur un tel sujet, il faut être soit un grand écrivain, soit un historien »

Sous couvert de vérité historique, la fiction d'Attali (qui n'a pas souhaité répondre à Rue89) s'avère donc plus que tendancieuse, comme le souligne également la philosophe Elisabeth de Fontenay, présidente de la commission Enseignement au Mémorial de la Shoah :

« Pour traiter un tel sujet, il faut être soit un grand écrivain, soit un historien. Attali n'est ni l'un ni l'autre, et le mélange qu'il propose ici est catastrophique : il ouvre la porte à toutes les dérives, et témoigne d'un grand manque de respect pour les morts. »

De ce malaise, la mise en scène témoigne à son tour, presque malgré elle. Daniel Mesguich, qui nous émerveille d'habitude par son grand sens des mots et des images, a bien senti que « théâtralement, un tel objet ne peut pas être abordé comme les autres », comme il l'explique dans un entretien.

C'est, pense-t-il, « parce qu'il s'agit d'une “situation réelle” ». Mais on a surtout l'impression que son spectacle ne s'assume pas, comme s'il avait conscience de la distorsion historique qui le traverse.

Les croix gammées arborées sur scène sont timidement barrées de ratures claires ; les acteurs, pourtant en costume très réaliste, gardent à la main le texte du rôle qu'ils interprètent ; et à la fin, ils ne viennent pas saluer.

Au moins l'homme de théâtre laisse-t-il ainsi entendre, à sa manière, que le spectacle ne saurait appeler des applaudissements.

Photo : Jacques Attali en janvier 2008 (Gonzalo Fuentes/Reuters).

4 commentaires sélectionnés

Portrait de Paul_Jorion

De Paul_Jorion

chercheur | 18H53 | 27/09/2008 | Permalien

« Guerre et paix » ne constitue pas un témoignage fiable sur les guerres napoléoniennes.

« Les mains sales » n'est pas un compte-rendu exact de l'assassinat de Trotski …

Faut-il continuer ?

Le rôle de l'intellectuel est de faire réfléchir. Il est vrai que les quarante dernières années nous l'ont fait oublier.

Portrait de zorbek

De zorbek

08H07 | 28/09/2008 | Permalien

Si le rôle de l'intellectuel est de faire réfléchir, j'ai du mal à comprendre la contribution d'Attali. Outre une liberté prise avec les fait historiques (la solution finale a été élaborée en Janvier 1942 à Wannsee), le propos porté par la pièce d'Attali est une porte ouverte – pour ne pas dire un boulevard – à tous ceux qui considèrent que le problème de l'antisémitisme et de ses conséquences se réduit à un contexte purement allemand : le lieu (l'Allemagne), l'époque (immédiatement postérieure à la nuit de Cristal) et les protagonistes (des nazis). Question d'enfoncer des portes ouvertes, on a ici affaire à un sommet du genre…

Quitte à se baser sur des faits historiques, il aurait été beaucoup plus éclairant à mes yeux, et beaucoup plus dérangeant, de mettre en valeur l'incroyable hypocrisie que fut la conférence d'Evian pendant l'été 1938.

L'Allemagne, représentée par un diplomate de haut rang (von Weizsäcker) avait accepté d'aborder le problème des réfugiés avec toutes les grandes démocraties de l'époque (http://www.sefarad.org/publication/lm/035/5.html).

La conférence s'ouvre le 8 juillet. Pendant une semaine, on entendra des dizaines de discours. Chaque délégation expose les raisons pour lesquelles le pays qu'elle représente ne peut déroger à sa législation nationale sur l'immigration, même devant l'urgence humanitaire. Une sous-commission consent à recevoir quarante délégués sionistes à qui on accorde trois minutes chacun. Lord Winterton leur répond : « On fait valoir dans certains milieux que le problème des réfugiés pourrait être résolu si seulement on ouvrait toutes grandes les portes de la Palestine aux immigrants juifs. Je tiens à déclarer très nettement que toute proposition de ce genre est inadmissible. » On sait que la Grande-Bretagne ira encore plus loin en publiant le 17 mai 1939, le « Livre Blanc » qui limitera l'immigration juive à 75000 visas sur cinq ans, dispositions qui seront strictement appliquées pendant toute la durée de la guerre.
La conférence clôt ses travaux le 16 juillet. La seule décision prise est la création d'un « Comité International pour les réfugiés » connu sous l'appellation « Comité d'Evian ». Le discours de clôture prononcé par Henri Bérenger souligne la portée des résultats obtenus : « La France est heureuse d'avoir pu montrer, dans le beau cadre harmonieux de la montagne et du lac, qu'elle était en mesure, par la fidélité de ses institutions républicaines et l'ordre public de sa démocratie, de recevoir toutes les nations du monde et de leur assurer, dans la plus parfaite tranquillité matérielle et morale, un asile pour les délibérations gouvernementales en vue de la paix de l'indépendance de toutes les patries, de la liberté de tous les citoyens du monde. » Et tout ce beau monde peut, la conscience tranquille et champagne à la main, assister aux réceptions offertes par la République Française à Leurs Majestés Britanniques.
Du côté allemand, on exulte. Un grand journal de Berlin titre : « PERSONNE N'EN VEUT ! » Le secrétaire d'Etat Weizsäcker résume ainsi les résultats obtenus : « Bien que beaucoup de pays produise des juifs, il semble qu'aucun ne soit disposé à en consommer ! » Deux mois plus tard, Hitler ironise, à Nuremberg, au cours d'un de ses fameux discours : « Ces démocraties jettent les hauts cris devant la cruauté sans bornes avec laquelle l'Allemagne tente de se débarrasser des juifs. Tous ces grands pays démocratiques n'ont que quelques habitants au kilomètre carré, alors que l'Allemagne en a plus de cent quarante. L'Allemagne n'a cessé, des dizaines d'années durant, d'accueillir des centaines de milliers de ces juifs. Mais aujourd'hui que le mécontentement populaire s'amplifie et que la nation allemande n'est guère disposée à se laisser exploiter plus longtemps par ces parasites, on gémit à l'étranger. Oui, on gémit. Mais cela ne veut pas dire que ces pays aient l'intention de résoudre par une action efficace le problème qu'ils posent avec hypocrisie. Bien au contraire, ils affirment le plus froidement du monde qu'il n'y a pas de place chez eux. . Bref, de l'aide - non ; des leçons de morale - ça, oui !  »

Des leçons de morale devant l'imminence du désastre, c'est tout ce que nos aïeux ont été capables de faire…

Pour être complet, je rappellerai que par la suite, la France de Pétain ne s'est pas arrêtée aux leçons de morale : dans un souci de mieux faire suite à une déconfiture aussi complète qu'inattendue, on a resserré les boulons de l'identité nationale et c'est bien l'administration française et des policiers français qui ont arrêté 80% des Juifs vers leur déportation…

Portrait de chinchilla1967

De chinchilla1967

plate | 10H28 | 28/09/2008 | Permalien

Tiens, encore Attali en première page ! Ca faisait un bail.

Portrait de Mon-Al

De Mon-Al

roturière :-) | 14H18 | 28/09/2008 | Permalien

Je n'ai pas vu cette pièce et me référerai donc à l'article de Judith Sibony.

C'est du 1°septembre 1939 que date d'ordonnance d'Hitler qui constitua le fondement du programme d'euthanasie du 3° Reich.

Puis, déclenchée, comme il semble, par une (autre) ordonnance secrête d'Hitler datant de l'été 1941, cette monstrueuse entreprise d'extermination des Juifs ne fut pas le fait de criminels de nature qui eussent accompli des actes criminels, mais un forfait monstrueux et sans précédent, dans l'accomplissement duquel des principes se déchaînèrent et allèrent jusqu'au bout d'eux-même. Dans ce cas, les résultats de l'examen de la pratique anticipaient ceux de l'analyse de la doctrine.

Aussi, la « découverte » de Jacques Attali me semble, pour le moins, plus que discutable ainsi que les dérives qui en découlent.

(Avec l'aide de Monsieur Mon-Al)

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