Vos questions

Souffrance au travail : appel aux questions à Marie Pezé

Un boucher au travail (Christina Hu/Reuters).

Un livre dont on ne sort pas indemne. Vendredi matin, Rue89 va interviewer, avec vos questions, Marie Pezé, psychologue dans la première consultation « Souffrance et travail » en France. Elle vient de publier « Ils ne mouraient pas mais tous étaient frappés ».

Un documentaire du même nom, sorti en salle en 2006, avait permis au public de jeter un œil dans cette consultation si particulière, où se lisent les maux de notre société. Là, accompagnés d'une professionnelle dotée d'une écriture précise, à la fois ultra sensible et médicale, on entre dans le psychisme d'Agathe, aide-soignante paranoïaque ; de Serge, qui cherche dans son travail à se « sentir vivant » ; de Solange, secrétaire martyrisée par un chef qui lui fait coller les timbres à 4 mm du bord ; de Fatima, femme de ménage illettrée devenue poète…

Au-delà de ces destins personnels, ce livre révèle à quel point « le travail nous confronte à nous-mêmes », « pour le meilleur, dans l'espoir d'élargir et d'enrichir notre savoir, nos compétences, notre contact au monde », mais « pour le pire quand le travail est vide de sens, quand il contraint nos corps, quand il verrouille notre fonctionnement mental ».

Voici brièvement les idées fortes du livre, qui vous permettront de lui poser des questions :

  • Le travail définit l'identité : « Travailler n'est pas seulement produire, mais se travailler soi-même. Le sujet qui affronte authentiquement le travail accepte de se faire habiter tout entier par lui. Chacun des patients présentés dans ce livre investissait son travail, avec énergie et endurance, dans une forte résonance symbolique. (…) La mise en échec au regard des exigences que nous avons de nous-même fait chavirer l'estime de soi. Alors, on s'accuse d'impuissance, on est habité par des sentiments de honte et d'indignité. L'idée du suicide comme seule délivrance peut ainsi se profiler ».

    Et pourtant, travailler engage bien plus que notre intellect. Pour l'ouvrier qui « danse » sur son échafaudage comme pour le chirurgien admirant le moiré du tendon qu'il suture, pour la caissière qui vous reconnaît et donc vous sourit vraiment, pour la psychanalyste qui perçoit l'angoisse de son patient avec tout son corps, travailler implique de convoquer corps organique et corps érotique. »

  • L'impossibilité de démissionner aggrave les cas : les salariés en souffrance sont dans l'impasse. Ils ne peuvent démissionner, sous peine de perdre tous leurs droits sociaux. Ainsi, il faut tenir coûte que coûte ; parce que le salaire tombe à la fin du mois. Seul l'arrêt maladie est capable d'alerter les médecins et l'entreprise elle-même sur le fait que quelque chose ne va pas. D'arrêt maladie en incapacité de travail, les plus en peine finissent pas être pris en charge par la Sécurité sociale, alors qu'une possibilité de s'octroyer une pause avant de craquer aurait pu éviter la chute.
  • La peur comme mode de management : une « idéologie manageriale » s'est propagée dans le monde de l'entreprise, note Marie Pezé. A force d'objectifs chiffrés, pas toujours compréhensibles par les salariés, d'injonctions paradoxales venant d'une hiérarchie autoritaire, les plus faibles plongent dans le stress, la dépression, et finissent par craquer.
  • La mise en cause de l'organisation du travail  : l'auteur cite l'exemple d'un boucher, dont le métier s'appuie sur des compétences dans la coupe, l'anatomie animale et le geste de travail. Or ce boucher employé dans une cuisine industrielle « a subi une modification de ses conditions de travail, une organisation rationalisée, taylorisée, chaque tâche est séquencée, morcelée (…)et le travail se résume à une simple manutention nécessitant aucune compétence particulière ».
  • La spécificité des femmes : beaucoup des patients de Marie Pezé sont des patientes, victimes de machisme, voire considérées comme des objets sexuels par leur hiérarchie. Pire encore est leur sort si elles sont divorcées avec des enfants à charge, noyées sous les contingences et la précarité.
  • Les ressources humaines sont en danger, crie Marie Pezé, en épilogue. « Certes les consultations Souffrance et Travail se sont multipliées (plus d'une quinzaine aujourd'hui). Mais sans financement, toujours grâce à des initiatives locales (…). A qui demander conseil ? Vers qui se tourner quand l'exécution du geste de travail devient difficile ? » La question reste largement sans réponse. Certes la justice entend maintenant le préjudice de harcèlement, et peut obliger les fautifs à réparer. « Mais quelle réparation possible pour un emploi perdu. Pour l'atteinte à la santé mentale et/ou physique ? pour la perte du sens du travail ? » et « quelle place pour la prévention ? » interroge l'auteur.

Ils ne mouraient pas mais tous étaient frappés par Marie Pezé - Editions Pearson - 17€.

Photo : un boucher au travail (Christina Hu/Reuters).

7 commentaires sélectionnés

Portrait de einna

De einna

19H34 | 24/09/2008 | Permalien

dans une même entreprise avec les mêmes conditions de travail, les mêmes « chefs » certains souffrent, d'autres pas. Il me semble que la souffrance au travail est aussi à prendre dans une dimension personnelle celle du rapport du sujet à l'autre, à la demande de l'autre, à son désir de faire (bien faire ou faire pour avoir un salaire et vivre ou …)
Le productivisme a accentué les pressions sur les salariés c'est évident et les conditions de travail se sont dégradées fortement ces dernières années mais celà ne fait pas tout. La société actuelle qui médique à tout va les états psychiques difficiles ne cherche pas à ce que les gens réfléchissent sur ce qui ne va pas, ce qui ne leur va pas et ce en quoi ils ne vont pas.
S'il est nécessaire de défendre les conditions de travail, il est aussi nécessaire que les personnes qui souffrent dans l'entreprise et/ou en dehors puissent élaborer quelque chose de cette souffrance pour pouvoir s'en extirper mais quand on constate qu'en france à l'université la psychologie clinique et la psychanalyse sont attaquées, on peut se demander ce que la société nous prépare pour l'avenir.

Portrait de dy

De dy

c'est probable mais fort impossible... | 23H35 | 24/09/2008 | Permalien

Puisqu'il faut poser des questions…

- qu'est-ce qu'un corps organique, qu'est-ce qu'un corps érotique ?

- Quel rapport entretiennent (ou n'entretiennent pas) ces corps avec l'intellect ?

- Quel rapport entre ces corps et « la spécificité des femmes » telle qu'elle est évoquée dans l'article de Sophie Verney-Caillat ?

- Les objectifs chiffrés, les injonctions paradoxales (par exemple…quoi ? ), sont-ils les seuls éléments qui définissent « la peur comme mode de management » ?

- Compte tenu des causes multiples du burn out professionnel, qui vont selon vous, de la dichotomie intellect-corps organo-érotique aux facteurs sociaux contingences-précarité, quel type de prévention préconisez-vous ?

PS : Une remarque : un boucher qui devient manutentionnaire, est un boucher de formation qui a changé de travail et en est arrivé à faire un job qui n'a pas forcément de lien avec sa formation initiale (ce qui ne signifie pas qu'être manutentionnaire est un job qui ne nécessite aucune formation ni compétence particulière ! )…

Questions : vous semblez savoir en quoi consiste le travail d'un boucher, mais savez-vous en quoi consiste le travail d'un manutentionnaire ? Quel rapport entre la taylorisation et un changement de job ?

Portrait de zbigniew

De zbigniew

09H13 | 25/09/2008 | Permalien

Question à Marie Pezé :
Ma question porte sur le « programme politique inconscient » de l'approche en terme de souffrance au travail, qui me semble très peu « révolutionnaire ». Dit autrement :
- un salarié confronté à une organisation du travail saine, à des supérieurs et des collègues de travail qui reconnaissent pleinement ce qu'il apporte au quotidien, à qui on laisse une certaine autonomie, etc… peut-il être un salarié heureux (ou plutôt « non-souffrant ») tant qu'il est payé au lance-pierres et qu'il a un contrat précaire ?
- ce qu'on appelle la souffrance au travail n'est-elle pas inévitable tant que subsiste ce que Marx appelait l'exploitation ou les rapports de production capitalistes - i.e. des chefs plus payés alors que leur salaire vient en grande partie du travail effectué par les salariés précaires de la base ?

Portrait de Seccotine

De Seccotine

10H31 | 25/09/2008 | Permalien

« A qui demander conseil ? Vers qui se tourner quand l'exécution du geste de travail devient difficile ? »
Il existe tout de même des structures dans certaines entreprises, je veux dire par là : des délégués du personnel, des membres du CHSCT dont c'est justement le rôle de défendre le personnel qui ne va pas bien pour une raison ou une autre.
Je suis pour ma part dans ces deux structures. Outre le fait de remplir l'engagement pour lequel j'ai été élue, cela m'a permis aussi de me soustraire psychologiquement à un harcèlement caractérisé de la part d'un petit chefaillon anti-syndicaliste primaire.
Ce que je pense, c'est que s'investir autrement permet aussi de ne pas se laisser enfermer. Evidemment ça n'est pas possible partout. De plus ça n'est pas non plus une question, simplement un retour d'expérience.

Portrait de Fantou

De Fantou

10H49 | 25/09/2008 | Permalien

Il me semble qu'il est en effet important de mettre en cause l'organisation du travail là où c'est l'individu « défaillant » qui est mis en cause. Les formes du management n'expliquent pas tout. Par exemple, dans l'éducation nationale où il y a pas mal de souffrance au travail, mais où le management est plus un mot qu'une réalité (même s'il existe des responsables zélés en la matière qui peuvent faire des dégâts), la question est surtout la faible capacité de riposte collectives des enseignants et leur difficulté à faire valoir leur expertise.
C'est aussi ce que montre un bouquin récent « La souffrance des enseignants. Une sociologie pragmatique du travail enseignant » (PUF).

J'aimerais avoir le point de vue de Marie Pezet à propos des difficultés particulières rencontrés par les salariés qui exercent des métiers de relation. L'évolution de leur travail et des conditions dans lesquelles ils l'exercent, au-delà du management, est -semble-t-il, source de souffrance.

Portrait de Brividi

De Brividi

Scribouillarde mais pas que | 10H50 | 25/09/2008 | Permalien

La souffrance au travail… Je l'ai rencontrée… Deux ans et demi de harcèlement moral par un de mes supérieurs hiérarchiques… Je me pensais fragile (et le suis par certains côtés) et me suis révélée à moi-même bien plus combative et résistante que ce sur je n'aurais jamais pensé. Ce qui est étonnant (effrayant quand on est dans cette valse sordide) c'est la façon dont le groupe cautionne souvent par son silence (ou même par des actes) ce qui se passe de douloureux : la tentative de mise à mort (certes pas physiquement, mais pouvant conduire au suicide par exemple) d'un individu dudit groupe… Tant que le « chef » tape sur quelqu'un, il fout la paix aux autres, tout en leur envoyant des signaux de ce qui pourrait leur arriver si d'aventure ils devaient se retrouver dans sa ligne de mire.

En revanche, je peux aussi témoigner que, pour employer une expression populaire, « la roue tourne » et, même s'il faut avoir la force de patienter longtemps, les plaques tectoniques humaines se déplacent et l'on assiste parfois à des situations qui laissent penser que rien n'est jamais figé.

Portrait de LJ

De LJ

Vache a lait | 12H55 | 25/09/2008 | Permalien

Souffrance au travail.

Ma premier question serait : ce phenomene est il largement rependu ? par type de travail, par position hierarchique, par branche d'industrie ou de service.

Que considere t'on comme souffrance au travail ? Comment est ce defini ?
N'y a t'il pas un risque qu'une personne trouvant que son travail est trop dur, complique, que son chef ne lui plait pas, dise que ces criteres sont une souffrance au travail alors qu'ils ne seraient que le quotidien pour ce type de travail ?

Le ressenti d'une situation selon les personnes est probablement tres different et certaines ressentiront souffrance alors que d'autres ne ressentiront rien de special (« Business as usual », la tres typique reponse de temps de gens). Cette difference est elle traite dans le livre ?

Le sujet m'interresse beaucoup car ne m'y reconnaissant pas du tout, j'ai hautement besoin d'eclairage !

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