Tribune 22/09/2008 à 14h13

Faut-il davantage réglementer les marchés financiers ? Pas sûr…

Cyril Hédoin | Chercheur et blogueur sur Rationalitelimitee.wordpress.com

Nationalisation de fait des institutions de crédit hypothécaire Fannie Mae et Freddie Mac, faillite de la banque d’affaire Lehmann Brothers, rachat de la compagnie d’assurance AIG, les pouvoirs publics américains multiplient depuis deux semaines les tentatives pour envoyer des signaux à la fois rassurants et fermes aux divers acteurs des marchés financiers. Dernier épisode en date, l’interdiction par la Securities and Exchange Commision (SEC, l’équivalent de l’Agence des Marchés Financiers en France) de la vente à découvert des valeurs financières.

Toutes ces mesures relèvent de l’urgence. Une fois la tempête passée, il se posera inévitablement la question des précautions à prendre pour que de tels événements ne se reproduisent pas. Dans cette optique, il semble naturel de se tourner vers le réflexe réglementaire : s’il y a crise financière, c’est que d’une manière ou d’une autre la réglementation publique est insuffisante et que les comportements sur les marchés financiers doivent être plus strictement encadrés. Bonne idée ? Pas forcément.

Histoire de verre d’eau dans le désert

Pour le comprendre, un rapide détour peut être utile. Imaginons que vous êtes dans le désert, sans eau à l’horizon. Un autochtone vous croise par chance et vous propose un verre d’eau pour cinq euros. Bien entendu vous acceptez. Idem pour le deuxième et le troisième. Au quatrième, vous sentez que votre soif commence à être épanchée, vous hésitez, mais vous l’acceptez. En revanche, vous refusez le cinquième.

Qu’est ce que cela veut dire ? Que, pour vous, le cinquième verre d’eau a moins de valeur que les autres et surtout ne vaut pas les cinq euros qu’on vous en demande. Le raisonnement est peu ou prou le même pour la réglementation financière, à une exception près : contrairement au verre d’eau, son coût va en s’accroissant.

Les limites de la réglementation

Personne n’envisage des marchés financiers totalement laissés à eux-mêmes. A bien des égards, un minimum de réglementation publique est nécessaire. Pour l’économie et la société dans son ensemble, la réglementation des marchés financiers est donc très utile. En son absence, les acteurs pourraient être tentés de prendre des risques inconsidérés, voir même de se comporter de manière frauduleuse.

Cependant, comme pour nos verres d’eau, il arrive un moment où l’utilité (l’efficacité) d’une couche supplémentaire de réglementation diminue. Pourquoi ? Pour un ensemble de raisons liées à la nature des activités financières. La principale d’entre elles est que le vœu d’une plus grande transparence a de fortes chances de rester pieux.

Si une réglementation basique est utile pour prohiber des comportements manifestement nuisibles, un encadrement plus restrictif nécessite pour les pouvoirs publics la possibilité d’accéder et de traiter la quantité considérable d’informations qui circulent sur le marché.

Comment croire que les pouvoirs publics puissent atteindre cet objectif, alors même que les agences de notation financière, dont c’est le métier, ont échoué. Le manque de transparence est même la raison d’être de nombre d’acteurs financiers. Par conséquent, plus les règles cherchent à être strictes et précises, moins elles seront efficaces.

Une réglementation coûteuse

Un autre aspect est encore plus décisif : plus la réglementation est dense et stricte, plus elle est coûteuse tant dans sa mise en œuvre que dans ses conséquences. Qui dit réglementation dit agences et institutions publiques pour la faire appliquer. Clairement, une réglementation plus stricte nécessite de mobiliser des ressources plus importantes… ce qui a un coût pour le contribuable. Surtout, une réglementation trop stricte est susceptible d’avoir des effets pervers impossible à anticiper.

L’économiste britannique John Kay souligne ainsi l’impossibilité pour tous les agents, à commencer par les pouvoirs publics, d’anticiper les conséquences induites par une nouvelle réglementation. Ici encore, plus la réglementation se veut précise et stricte, plus elle a de chance d’avoir des conséquences catastrophiques en incitant les acteurs à adopter des stratégies de contournement qui, soit dit en passant, ne font que renforcer la complexité des marchés financiers, dont il est de plus en plus difficile de comprendre ce qui s’y passe.

A la recherche du juste équilibre

L’expérience actuelle nous offre déjà les exemples des effets pervers de la réglementation. Ainsi, les normes issues des accords de Bâle II ont, comme le dit l’économiste Charles Wyplosz, abouti à une « usine à gaz » dont même les acteurs ont du mal à saisir la complexité.

Ces normes, pourtant a priori sensées (par exemple l’obligation faite aux banques de posséder une certaine proportion de fonds propres par rapport aux prêts accordés – le ratio McDonough), ont ainsi constitué une charge que les établissements financiers ont à tout prix essayé de contourner. Sans compter que de telles normes tendent à aggraver la phase de dépression qui succède à la crise.

La réglementation publique est indispensable. Cependant, il convient de ne pas en rajouter une couche supplémentaire dès lors que le coût escompté de celle-ci est supérieur à son efficacité. Est-ce le cas aujourd’hui ? Difficile à dire. On notera juste avec Charles Wyplosz que la profession bancaire est déjà l’une des plus réglementées. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la réglementation publique ne s’est guère montrée efficace. Objectivement, il n’y a aucune raison de croire que cela puisse changer.

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  • BrunoC
    BrunoC
    ( ° ) ( ° )
    • Posté à 14h58 le 22/09/2008
    • Internaute 49016
      ( ° ) ( ° )

    « Comment croire que les pouvoirs publics puissent atteindre cet objectif, alors même que les agences de notation financière, dont c’est le métier, ont échoué. »

    Peut-être parce que structurellement, une agence privée n’a pas un intérêt flagrant à bien faire son travail... Ce ne sont pas les agences de notations qui ont signé le chèque de 700 milliards de dollars.

    Ceci étant, j’apprécie le courage d’annoncer après un désastre pareil, que le système de régulation est à son point optimum. Des trillions de dollars publics à la rescousse d’un système bancaire, et des millions de gens dans la panade immobilière, mais on ne pourrait pas faire mieux avec une meilleure régulation, c’est une opinion qu’il va être dur de défendre.

  • Jaycib
    Jaycib
    Désagrégé de l'Université
    • Posté à 16h29 le 22/09/2008
    • Internaute 37053
      Désagrégé de l'Université

    Je trouve le raisonnement de l’article étonnant en général, et, pour tout dire, assez spécieux dans ses aspects particuliers.

    C’est ainsi qu’il impute aux normes Basle II la responsabilité d’avoir fait peser de lourdes charges sur les institutions financières tout en leur reconnaissant le mérite d’avoir exigé l’adossement des transactions à des fonds propres (dans des proportions somme toute minimes).

    Mais c’est méconnaître le fait que Basle II et les nouvelles normes comptables qui en découlent (IAS) ont été conçus pour réorganiser totalement la tenue des comptes autour des transactions de produits dérivés et d’autres nouveaux produits qu’on ne pouvait aisément quantifier, et qui précisément ont entraîné la crise actuelle ! La complexité de Basle II ne doit pas être attribuée à un excès de réglementation, mais au contraire à l’irrationalité grandissante des pratiques que Basle II autorisait. L’usine à gaz, c’était celle-là !

    Si l’on revenait au statu quo ante, un assainissement déjà considérable serait obtenu en limitant (autant que faire se peut) la création de valeurs bidon et la complexité des contrats à terme. L’ancienne « valeur marchande » (au sens des GAAP américaines ou des normes françaises) était sensiblement plus rigoureuse que celle qu’on a connue par la suite, de même que la définition de l’« exposition au risque ».

    Jacques Chirac ne s’y était d’ailleurs pas trompé en manifestant au départ, il y a déjà pas mal d’années, son opposition à la dérive potentielle que recélaient les normes Basle II. S’il a été contraint de changer d’avis par la suite, la responsabilité en revient aux banques et à une Autorité des Marchés Financiers déjà complètement dépassée, avec l’appui de la Commission européenne. Si vous voulez un exemple de lobby néfaste, le voilà !

    De toute manière, on a dépassé le stade d’un énième rafistolage. Il va d’abord falloir donner la preuve que le système financier international peut être sauvé.

  • Mr Greed
    Mr Greed
    Trader
    • Posté à 16h52 le 22/09/2008
    • Internaute 52110
      Trader

    aie aie aie c’est une thèse difficile à soutenir par les temps qui courent.

    -l’argument qui consiste à dire que les règles sont inutiles car elles seront de toutes façons détournées est évidemment un renversement fallacieux. Les anciens dirigeants de Fannie et Freddie ont été poursuivis et condamnés pour falsification de bilan ce qui leur avait permis de se voter des bonus colossaux. mais pourquoi les ennuyer avec des normes comptables fastidieuses ?

    -« Comment croire que les pouvoirs publics puissent atteindre cet objectif, alors même que les agences de notation financière, dont c’est le métier, ont échoué. »
    les agences de notation ont mal fait leur métier car elles n’ont aucun intérêt à le faire correctement. Elles sont payés par les émetteurs/arrangeurs des titres qu’elles notent. conflit d’intérêt même Wyplosz le sait.

    -les banques US ne sont pas signataires des « accords » Bâle 2 et elles appelles maintenant au secours les pouvoirs publics. Les banques européennes ont allègrement détourné les normes de Bâle 2 en extirpant de leur bilan tout un tas d’engagements (titrisation, produits dérivés)

    -le paradigme du caractère contre productif d’une régulation trop contraignante ne semble pas s’appliquer à l’univers de la finance contemporaine (c’est un euphémisme)

    -enfin la dérégulation suppose que les intérêts des acteurs sont convergents et/ou que ces acteurs sont vertueux.

  • ducatel
    • Posté à 19h22 le 22/09/2008
    • Internaute 7941

    concernant bales II, le ratio McDonough n’aurait pas permis de contrôler la crise actuelle. En effeet, il s’intéresse aux risques de crédit, opérationel et de marché. Or, c’est une crise de liquidité auxquelles les banques doivent faire face.
    Par ailleurs, l’élément déclencheur de cette crise c’est le fait que des prêts ont été accordés à des personnes insolvables. Ceci est déjà prévu dans les réglementations et procédures actuelles. Dans ce cas, le problème est que les procédures existantes (et le bon sens) n’ont pas été suivies car c’était plus rentable à cours terme