
« Je tremble », le retour. Le second volet du diptyque orchestré par l'auteur et metteur en scène Joël Pommerat est attendu au Théâtre des Bouffes du Nord comme d'autres guettent la sortie en salle de l'ultime épisode d'une trilogie culte.
« Je tremble I », « Je tremble II » : un procédé de titrage qui relève plus du blockbuster de cinéma que des attendus du champ théâtral. L'analogie n'est pas gratuite. Elle est même amusante lorsqu'on sait à quel point l'univers de Pommerat est hanté par les procédés cinématographiques et que son œuvre a comme point névralgique la mise en tension du spectaculaire.
Une fresque fantasmatique aux allures de manège abandonné
Que l'effet ait été travaillé ou non, un titre comme « Je tremble II » connecte d'emblée l'imaginaire du spectateur au cinéma. Comme si l'artiste, qui s'est d'ailleurs risqué à quelques courts métrages, trahissait, par le choix du format et du titre, quelque chose de ses préoccupations.
Les spectateurs les plus diligents ont pu découvrir la « suite » de cette fresque fantasmatique au Théâtre Municipal d'Avignon cet été, à l'aube de la création. Les autres patienteront jusqu'au 23 septembre pour assister à la totalité du diptyque.
Difficile d'ailleurs de parler de suite tant le récit est fragmenté. Suite ? Contrepoint ? Réécriture du premier « Je tremble » ? Nul scénario alambiqué, nul dispositif qui donnerait à relire le premier épisode. Plus humblement, « Je tremble II » prolonge, selon le même principe dramaturgique de saynètes successives, « Je tremble I » -ce qui ne signifie pas qu'il n'en soit qu'une pâle redite. C'est d'ailleurs comme si cet univers obscur ne se déployait réellement que sur la durée des deux épisodes. Comme si la proposition gagnait en puissance à être étirée sur la longueur.
C'est dans l'antre mythique des Bouffes du Nord, théâtre auquel la compagnie Louis Brouillard est associée pour trois ans, que l'artiste transpose son cabaret fantomatique aux allures de manège abandonné. On nous avait promis du rêve.
Tout l'attirail était pourtant là dans le premier épisode : de la couleur sucrée des gigantesques rideaux à paillettes, à la boule à facette tournoyant au rythme des beats des night-clubs. On n'était pas exactement à l'endroit du rêve pré-formaté version Une de magasine. Plutôt dans les profondeurs insondables du monde moderne et des monstres de solitude qu'il a engendrés.
Entre théâtre et cinéma, l'artiste opère en orfèvre
Même boîte noire cubique, pour le deuxième épisode. Même scène radicalement cadrée, comme si le spectateur l'observait derrière l'objectif d'une caméra. Dans cet espace béant, que la surabondance de rideaux colorés ne parvient pas à réchauffer, les figures apparaissent et disparaissent au leitmotiv de fondus au noir. Les résonances avec l'art audiovisuel sont si puissantes qu'on est tenté de parler de montage : flash-back, ellipses, raccords ou procédés en flirt avec les effets spéciaux, l'artiste s'empare de la palette des techniques cinématographiques.
La lumière -qui est dans le théâtre de Pommerat un vecteur dramaturgique à part entière- s'essaie à des effets de courtes profondeurs de champ, isolant ainsi un élément net par rapport à une somme d'éléments flous situés à la face ou au lointain.
De tels procédés auraient pu sombrer dans un esthétisme insistant ou un maniérisme creux si Pommerat ne se tenait hors de portée du factice. Car, sur le vaste terrain des expériences transgéniques entre théâtre et cinéma, l'artiste opère en orfèvre. C'est le lien entre image et écoute, la nature du regard spectateur qui motive l'usage de ces procédés.
Un spectateur qui, au quotidien, est spectateur de tout, et qui, dans « Je tremble », ne reçoit qu'une place indécise, « tremblée », qu'il est bien contraint de questionner. Ce questionnement, cette sollicitation du spectateur s'effectue -et c'est peut-être là toute sa finesse- aux antipodes d'une participation de pacotille… mais avec des paillettes, puisque c'est avec elles qu'il convient visiblement de composer.
Le grand ordonnateur de la fable -le même qui avait intrigué tant de spectateurs en raison de sa curieuse ressemblance avec le prestidigitateur de « Mulholand Drive » de David Lynch- nous rassure au début de « Je tremble II ». Il avoue. Il nous dit avoir conscience que la joie annoncée au début du premier épisode n'avait peut-être pas été à la mesure des attentes. Il nous a assuré que cette fois, on allait rêver.
► Je tremble I et II Texte et musique Joël Pommerat - Théâtre des Bouffes du Nord - du 23 septembre au 1er novembre - Tél. : 01 46 07 34 50.



















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De luis_jagnel
Enseignant | 10H45 | 20/09/2008 |
Inquiet d'être moins bouleversé la deuxième fois, j'hésitais à retourner voir Je tremble. Me voilà convaincu de la nécessité de le faire. Apportant un éclairage pertinent et original, cet article donne l'envie d'éprouver, après le premier tremblement, les secousses de sa réplique.
De PAULA17
13H41 | 20/09/2008 |
@ Eve,
Dans votre titre : dyptique, ne serait-ce pas diptyque comme vous le reprenez dans votre article ?
Merci pour votre article.
Cordialement
De Winston Montag
scribe | 17H37 | 20/09/2008 |
« ce sont des mots, je n'ai que ça, et encore, ils se font rares, la voix s'altère, à la bonne heure, je connais ça, je dois connaître ça, ce sera le silence, faute de mots, plein de murmures, de cris lointains, celui prévu, celui de l'écoute, celui de l'attente, l'attente de la voix, les cris s'apaisent, comme tous les cris, c'est-à-dire qu'ils se taisent, les murmures cessent, ils abandonnent, la voix reprend, elle se reprend à essayer, il ne faut pas attendre qu'il n'y en ait plus, plus de voix, qu'il n'en reste plus que le noyau de murmures, de cris lointains, il faut vite essayer, avec les mots qui restent, essayer quoi, je ne sais plus, ça ne fait rien, je ne l'ai jamais su, essayer qu'ils me portent dans mon histoire, les mots qui restent, ma vieille histoire, que j'ai oubliée, loin d'ici, à travers le bruit, à travers la porte, dans le silence, ça doit être ça, c'est trop tard, c'est peut-être trop tard, c'est peut-être déjà fait, comment le savoir, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, c'est peut-être la porte, je suis peut-être devant la porte, ça m'étonnerait, c'est peut-être moi, ça a été moi, quelque part ça a été moi, je veux partir, tout ce temps j'ai voyagé, sans le savoir, c'est moi devant la porte, quelle porte, ce n'est plus un autre, que vient faire une porte ici, ce sont les derniers mots, les vrais derniers, ou ce sont les murmures, ça va être les murmures, je connais ça, même pas, on parle de murmures, de cris lointains, tant qu'on peut parler, on en parle avant, on en parle après, ce sont des mensonges, ce sera le silence, mais qui ne dure pas, où l'on écoute, où l'on attend, qu'il se rompe, que la voix le rompe, c'est peut-être le seul, je ne sais pas, il ne vaut rien, c'est tout ce que je sais, ce n'est pas moi, c'est tout ce que je sais, ce n'est pas le mien, c'est le seul que j'ai eu, ce n'est pas vrai, j'ai dû avoir l'autre, celui qui dure, mais il n'a pas duré, je ne comprends pas, c'est-à-dire que si, il dure toujours, j'y suis toujours, je m'y suis laissé, je m'y attends, non, on n'y attend pas, on n'y écoute pas, je ne sais pas, c'est un rêve, c'est peut-être un rêve, ça m'étonnerait, je vais me réveiller, dans le silence, ne plus m'endormir, ce sera moi, ou rêver encore, rêver un silence, un silence de rêve, plein de murmures, je ne sais pas, ce sont des mots, ne jamais me réveiller, ce sont des mots, il n'y a que ça, il faut continuer, c'est tout ce que je sais, ils vont s'arrêter, je connais ça, je les sens qui me lâchent, ce sera le silence, un petit moment, un bon moment, ou ce sera le mien, celui qui dure, qui n'a pas duré, qui dure toujours, ce sera moi, il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu'il y en a, il faut les dire, jusqu'à ce qu'ils me trouvent, jusqu'à ce qu'ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c'est peut-être déjà fait, ils m'ont peut-être déjà dit, ils m'ont peut-être porté jusqu'au seuil de mon histoire, devant la porte qui s'ouvre sur mon histoire, ça m'étonnerait, si elle s'ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »
http://lesilencequiparle.unblog.fr
De matrasov
18H18 | 24/09/2008 |
Après « Lagarce » notre Tchékhov …avec une tartine d'une page dans un « grand quotidien du soir » voilà Pommerat david Lynch même combat. Au moins le comique français se porte bien ! ouaaaaah ! ! ! !