« C'est dur d'être aimé par des cons » : un mauvais film

La liberté d'expression ne se négocie pas. Elle peut pourtant être défendue avec un poil de subtilité, ce que le documentariste Daniel Leconte ne sait pas faire.

Ce qu'il y a d'assez ennuyeux avec « C'est dur d'être aimé par des cons », documentaire que Daniel Leconte consacre au volet français de l'affaire des caricatures du prophète Mohammed, c'est qu'il s'agit d'un mauvais film. Oui, d'un mauvais film. Manifestement convaincu de ne s'adresser qu'à des gens qui, comme moi, ont soutenu Charlie Hebdo dans son combat pour la liberté de blasphémer, le réalisateur promène sa caméra du palais de justice à la rédaction du journal avec la balourdise d'un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Une ode à Saint-Georges terrassant bravement le dragon de l'obscurantisme

Ok, nous sommes d'accord, il était du devoir des contributeurs d'un magazine satirique et irrévérencieux tel que Charlie de prendre fait et cause pour leurs homologues scandinaves. La liberté d'expression ne se négocie pas et il serait terrible de ne pas pouvoir faire subir aux fanatiques en djellaba les outrages quotidiennement infligés à leurs cousins en soutane.

Mais ne pouvait-on trouver d'autres moyens de rendre compte du procès ayant opposé Philippe Val au CFCM (Conseil français du culte musulman) ? Je veux dire, des moyens plus subtils que cette espèce d'ode à Saint-Georges terrassant bravement le dragon de l'obscurantisme ?

Leconte réussit le tour de force de me mettre, deux heures durant, mal à l'aise dans mon soutien jusqu'alors inconditionnel à un journal que je respecte et à un éditorialiste que j'apprécie.

Et il faut vraiment qu'apparaisse Abdelwahab Meddeb trente secondes à l'écran pour saisir ce qu'aurait pu être -mieux, ce qu'aurait dû être- un retour serein sur un débat complexe. Témoin à décharge, l'intellectuel tunisien ne peut en effet s'empêcher d'évoquer son trouble devant quelques uns des fameux dessins du Jyllands Posten -prophète à turban explosif en vedette.

Pousser la réflexion sur la responsabilité d'un dessinateur satirique

Je relis d'ailleurs à peine ce que j'avais écrit à l'époque de leur reprise dans Charlie : sans en renier une virgule, je regrette vivement de ne pas être allé plus avant dans la réflexion sur, non pas la liberté d'expression per se, mais plutôt les motivations et la responsabilité d'un dessinateur satirique.

Francis Szpiner, avocat du CFCM, avec ses manières patelines de ténor du barreau, insiste justement, dans le film, sur la nature clairement raciste des lettres d'insultes qui lui ont été adressées pendant l'instruction, rappelant à Val qu'il n'aurait certainement pas apprécié de tels appuis. Et l'on se doute bien de l'allure des appuis en question…

Encore une fois, qu'il faille se battre pour la liberté d'expression est une évidence. Mais l'on peut bien dessiner toutes les caricatures que l'on voudra sans pour autant faire l'impasse sur ce qu'elles représentent effectivement comme sur la façon dont elles seront reçues une fois dans les kiosques.

A Charlie, l'équipe s'était immédiatement mobilisée autour de l'idée que les dessins danois n'étaient pas racistes mais simplement anticons, anti-intégristes, antiposeurs de bombes. Et sans doute l'étaient-ils essentiellement. Mais ils étaient aussi autre chose et peut-être était-il maladroit de donner le sentiment d'adhérer sans réserve à un sous-texte raciste. De l'épouser sans distance.

Plus aucun doute sur les connotations antisémites de l'affaire Siné…

Il serait d'ailleurs difficile de ne pas faire un parallèle avec « l'affaire Siné » de cet été, puisqu'elle concerne le même hebdomadaire. Ainsi, je n'ai moi-même plus aucun doute sur les connotations antisémites de la petite phrase sur la « conversion » du fiston Sarkozy : l'amalgame juif-pouvoir-argent par un type doté d'un passif pareil est sans ambigüité et rien n'est moins convaincant que le remplacement du mot juif par protestant ou bouddhiste pour démontrer le contraire. Que je sache, ni les protestants ni les bouddhistes n'ont été massacrés par millions il y a soixante ans au nom de ces amalgames.

Mais parce que je ne me suis pas élevé contre le droit de Siné à exprimer ses préjugés, mais bien en faveur du droit pour un patron de presse de ne pas les diffuser, je me rends désormais bien mieux compte du décalage qui existe entre la défense générale d'un principe et la défense de celui qui en fait un usage gênant (au minimum). Rétrospectivement, j'aurais donc préféré voir Philippe Val reproduire les dessins au lieu de les publier.

Et il me semble que c'est sur cette énorme nuance que le débat aurait pu se situer dans un prétoire et dans un film. Les barbus seraient restés en colère, auraient brulé le même nombre d'églises et de drapeaux danois, mais Abdelwahab Meddeb n'aurait peut-être pas été troublé exactement de la même manière. Daniel Leconte, à presque deux ans d'intervalle et autant de temps pour la réflexion, ne pouvait-il pas s'en rendre compte en montant son film ?

En tout cas, quittant la salle de projection et jetant un dernier coup d'œil à l'affiche de Cabu, je me suis demandé si certains spectateurs n'en viendraient pas, agacés, à se dire qu'il est parfois presque aussi dur d'aimer des cons que d'être aimé par eux… Oh, mais je dois caricaturer un peu, là.

2 commentaires sélectionnés

Portrait de irenedelse

De irenedelse

22H10 | 19/09/2008 | Permalien

« Il serait d'ailleurs difficile de ne pas faire un parallèle avec “ l'affaire Siné ” de cet été, puisqu'elle concerne le même hebdomadaire. Ainsi, je n'ai moi-même plus aucun doute sur les connotations antisémites de la petite phrase sur la “ conversion ” du fiston Sarkozy : l'amalgame juif-pouvoir-argent par un type doté d'un passif pareil est sans ambigüité »

Hugues, vous ne citez pas la phrase où vous dites voir ce fameux amalgame. Or on peut aussi bien l'interpréter comme un sarcasme sur l'ambition qui rend prêt à tout, même à changer de religion pour épouser une riche héritière.

Il est d'ailleurs intéressant de noter que la rumeur de conversion de Jean Sarkozy provient d'une phrase de M. Patrick Gaubert, président de la Licra : dans « Libération » du 23 juin, il dit que « le fils de Nicolas Sarkozy, Jean », vient « de se fiancer avec une juive, héritière des fondateurs de Darty, et envisagerait de se convertir au judaïsme pour l'épouser ».

Il s'avançait un peu (Jean Sarkozy a depuis démenti la conversion) mais sans penser à mal, on l'imagine !

Siné ne fait rien, dans son article, que reprendre ces mots en ajoutant : « Il ira loin ce petit. » Or Jean Sarkozy, fils de son père, est déjà, à 21 ans, président du groupe UMP au conseil général des Hauts-de-Seine, et tout le monde sait qu'il a l'ambition d'aller plus loin.

Dans ces conditions, il n'est pas besoin d'aller chercher un « amalgame » antisémite pour comprendre la phrase de Siné.

Voir l'article de Jean-Yves Halimi là-dessus dans Rue89 :
http://www.rue89.com/2008/09/06/en-droit-on-voit-mal-comment-sine-pourra…

Portrait de Béatrice1

De Béatrice1

| 23H58 | 19/09/2008 | Permalien

Moi c'est votre billet qui me met mal à l'aise : quelle étrange accumulation de contradictions ! Vos idées ont l'air aussi brouillées que votre texte. Vous prétendez ne pas « renier une virgule » de votre défense de Val, alors que vous ne cessez de la faire. Vous prétendez que la liberté d'expression n'est pas négociable, mais voilà que vous vous interrogez sur les « motivations » et la « responsabilité » d'un dessinateur satirique ? Vous considérez comme une « évidence » qu'il faille se battre pour elle, mais voilà qu'il faudrait s'interroger sur la façon dont des caricatures seront reçues dans les kiosques ? (En bref, vous reprenez mot pour mot l'argumentation du CFCM…) Les caricatures danoises n'étaient pas racistes, mais le « sous-texte » l'était ? On peut prendre « la défense générale d'un principe » et en même temps, considérer que quelqu'un en fait « un usage gênant » ? Comment peut-on faire un « usage gênant » d'un principe ? ? ? Et le plus beau : Val aurait dû « reproduire » les caricatures SANS les « publier » ? ? ?

Vous avez été élevé chez les jésuites ? ? ? Vous confondez racisme et blasphème ? ? ? Vous ne voyez pas la différence entre l'affaire des caricatures et l'affaire Siné ? ? ? Vos principes sont tellement chancelants que vous n'êtes sûr de rien ?

En réalité, les choses sont TRES simples : la loi de notre chère République garantit la liberté d'expression qui permet d'attaquer toutes les IDEOLOGIES, y compris les religions. En revanche elle interdit d'attaquer des PERSONNES en raison de leurs origines ou de leurs croyances, car c'est du racisme.

Les caricatures danoises n'étaient PAS racistes : elles attaquaient une idéologie politique, qui plus est meurtrière. Car c'est bien au nom d'Allah que des islamistes se font sauter dans les transports, ou bien je me trompe ? Quand le Canard Enchaîné publie une caricature de je ne sais plus qui avec pour titre : « Le chef de la secte catholique appelle au suicide collectif », montrant le pape sur son balcon qui clame : « Pas de capote ! », ce n'est PAS raciste non plus.

Je suis effarée de devoir rappeler cette évidence : une caricature est par définition outrancière - cad, si je puis me permettre, CARICATURALE. Ce n'est pas un traité sur la nuance. Alors soit vous exigez qu'on interdise toutes les caricatures, soit vous êtes attaché au droit à la satire, mais vous ne venez pas demander qu'on réfléchisse à la manière dont elle va être « reçue dans les kiosques » ! Quand on caricature Sarkozy, on « offense » les sarkozistes. Quand on dessine Jésus en érection sur sa croix, on « offense » un tas de gens aussi. Mais justement, dans une démocratie on en a le DROIT.

Quand Siné éructe son envie de « donner de violents coups de pieds au cul des musulmanes », traite leurs enfants de « crétins congénitaux », c'est du racisme, car il s'en prend à des personnes. Quand il fait l'amalgame juifs / pouvoir / argent, c'est du racisme aussi, il ne s'en prend pas à une idéologie mais à des PERSONNES. Et il fait indubitablement cet amalgame, ceux qui affirment le contraire sont d'une insigne mauvaise foi et/ou incultes. Et cet amalgame a effectivement fait des millions de morts dans un passé tout récent chez nous, en Europe. On s'émeut beaucoup moins du racisme anti-chinois au Japon parce que c'est très loin de nous, et qu'on n'a qu'une connaissance abstraite des atrocités et des massacres que les Japonais ont commis en Chine.

Je suis bien d'accord avec vous : Siné est doté d'un lourd passif - pour ceux qui font semblant de ne pas comprendre, je rappelle qu'il a DEJA été condamné pour « incitation à la haine raciale » et qu'il l'avait fortement mérité ! Et je vous fiche mon billet qu'il va être de nouveau condamné, tout simplement parce que ce qu'il a écrit EST condamnable.

L'affaire Siné n'a RIEN à voir avec les caricatures danoises, le racisme n'a RIEN à voir avec le « blasphème ».

Je voudrais vous rappeler que le procès n'a PAS opposé Philippe Val au CFCM, mais le CFCM à Charlie Hebdo - ce qui est différent : c'est eux qui ont porté plainte - et que si Spiner a reçu des lettres d'insultes racistes, Val a été menacé de MORT, et vit depuis sous protection policière.

Enfin, je n'ai pas encore vu le film, mais à part votre billet je n'en ai lu que d'excellentes critiques, et le fait qu'il s'adresse aux gens qui comme vous ( ? ) ont soutenu Charlie Hebdo dans son combat pour la liberté de blasphémer, ne me le rend que plus sympathique à priori.

Vous soutenez la liberté de blasphémer comme la corde soutient le pendu…

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