
La faillite des deux géants du crédit hypothécaire américain, Fannie Mae et Freddie Mac était écrite et l'intervention du Trésor américain prévisible. Oncle Sam n'avait pas vraiment le choix, mais il avait plusieurs options. Il a choisi de faire payer le contribuable et de sauver les créanciers pour sauvegarder sa réputation financière mondiale. Explications.
Fannie et Freddie sont obligés d'émettre des obligations.
Au fur et à mesure que se développait depuis le début des années 2000 l'endettement des ménages américains pour l'achat de biens immobiliers, les bilans de Fannie et Freddie grossissaient de manière démesurée. Pour faire face à leurs besoins de financement devenus énormes, les deux géants du crédit hypothécaire ont émis des obligations pour des montants toujours plus grands.
Revenons sur le fonctionnement des obligations : quand un acteur s'endette en émettant des obligations, le rendement des ces obligations est fonction du niveau général des taux d'intérêt et du risque de crédit de l'émetteur (risque de défaut total ou partiel sur la dette ou les intérêts de la dette de la part de l'émetteur).
C'est assez simple : si je prête cent euros à Sophie, journaliste à Rue89, je vais exiger un rendement supérieur à celui du même prêt à Paul, haut fonctionnaire à la Cour des comptes, l'emploi de Paul étant non seulement mieux payé mais aussi plus sûr que celui de Sophie. Maintenant si pour des raisons que j'ignore, Sophie obtient la garantie formelle de l'Etat français sur sa dette, elle devient une meilleure débitrice que Paul.
L'Etat américain est, lui, obligé de financer son déficit à l'étranger.
Depuis maintenant de nombreuses années, le déficit commercial américain se creuse et les dollars partis vers l'Asie ou le Moyen-Orient pour l'achat de biens manufacturés ou de pétrole reviennent s'investir aux Etats-Unis, dans des actifs libellés en dollars. C'est le « privilège exorbitant » du dollar qui, comme monnaie d'échange et de réserve, revient à sa source financer les déficits et la consommation des ménages américain.
Les excédents en dollars de l'Asie et du Moyen-Orient n'ont cessé d'enfler et se sont retrouvés, notamment, dans les bilans des banques centrales de Chine, Corée du Sud, Taïwan, Singapour, Arabie Saoudite etc…
Du coup, l'Etat américain est obligé de couvrir Fannie et Freddie.
Ces acteurs, banques centrales et autres investisseurs, ont acheté des bons du Trésor américain (obligations du gouvernement américain qui ont un risque de crédit très limité) mais aussi, et de plus en plus massivement, des obligations émises par Fannie et Freddie.
Le statut bâtard de Fannie et Freddie, sociétés privatisées bénéficiant de la garantie implicite de l'Etat, faisait qu'ils s'endettaient facilement, du fait de la garantie implicite de l'Etat américain, tout en offrant un rendement un peu supérieur du fait de la garantie implicite mais non formelle.

Les Banques centrales étrangères obligent l'Etat américain à formaliser son engagement.
Pendant toute la durée de la crise et jusqu'à aujourd'hui, les besoins de financement de Fannie et Freddie ont continué de grossir. Les investisseurs, avec une certaine perversité, ont continué à apporter des fonds, tout en exigeant des rendements toujours supérieurs, tant que l'ambiguïté sur la nature de la garantie de l'Etat ne serait pas levée.
Le hic, c'est que le montant des engagements de Fannie et Freddie est devenu si gros et leur situation financière si fragile que les investisseurs, et particulièrement les banques centrales étrangères, ont prévenu le Trésor américain qu'ils allaient cesser d'acheter des titres Fannie et Freddie et précipiter leur faillite, à moins que les autorités américaines n'interviennent pour formaliser la garantie d'Etat.
Au premier trimestre 2008, les non-résidents détenaient 1540 milliards de dollars de dette Fannie et Freddie (soit 22% du total) dont 985 milliards de dollars aux mains d'investisseurs publics (banques centrales, fonds souverain).
L'Etat américain avait une autre solution.
Lors du sauvetage de Fannie et Freddie, les autorités américaines auraient pu choisir comme solution de transformer une partie de la dette en actions nouvellement émises de Fannie et Freddie, obligeant ainsi les créanciers à participer au renflouement.
Ce n'est pas la solution qui a été choisie : les anciens actionnaires privés sont ruinés, ce qui est juste, mais les créanciers sortent grands vainqueurs de cet épisode. Leurs créances, qui étaient menacées et décotées, retrouvent tout à coup toute leur valeur. Les banquiers de Wall Street remercient leur ami John Paulson, secrétaire d'Etat au Trésor, qui, comme ancien président de Goldman Sachs connaît bien leurs soucis, et les banquiers centraux continueront à accepter de la dette américaine.
L'honneur est sauf.
Ce qui était en jeu, bien plus que le salut du marché immobilier américain, c'est la crédibilité des Etats-Unis comme puissance financière et comme emprunteur fiable. Les investisseurs d'Asie et du Proche-Orient avaient le doigt sur la gâchette : si vous laissez filer la dette Fannie et Freddie, vous devrez trouver d'autres acheteurs pour la dette dollar.
Paulson a choisi une solution qui sauve la crédibilité américaine et sera financée par le contribuable. Le contribuable américain, qui arbore avec tant de fierté la bannière étoilée à sa fenêtre, devra payer au bas mot six cents dollars répartis sur plusieurs années pour que son pays garde la tête haute.
Pour autant, la crise immobilière n'est pas terminée.
A première vue, ce sauvetage était nécessaire pour éviter l'aggravation d'une situation catastrophique sur le marché immobilier américain. Certes, à court terme, la survie de Fannie et Freddie va éviter un durcissement supplémentaire des conditions de crédit hypothécaire. Mais il ne va pas empêcher le prix des maisons de tomber plus bas dans un marché marqué par une offre surabondante et un nombre record d'expropriations et de saisies.
Photos : quartier général de Fannie Mae à Washington (Jason Reed/Reuters). Maison à vendre à Stockton, Californie, en mai 2008 (Robert Galbraith/Reuters).


























5
De poloiou
Lycéen série ES | 17H45 | 14/09/2008 |
La solution est à mon avis la meilleur pour tous les partis :
- d'abord pour les créanciers qui voient leurs prêts sauvés. Leur consommation n'est pas déstabilisée, et donc l'économie Américaine n'est pas perturbée. Cela aurait été le cas, si on avait choisi, je cite « d'obliger les créanciers à participer au renflouement » car ces deux faillites concernaient un nombre très important d'américains.
- Ensuite, ces deux « maison de crédits », maintenant nationalisées, sont censées remonter la pente plus ou moins rapidement grâce à l'argent du contribuable, et à l'importance des enjeux de la bonne santé de ces deux « banques ». Une fois remises sur pieds, la re-privatisation de Fannie Mae et de Freddie Mac, devraient largement rembourser les injection d'argent faites par l'État américain, et même, leur apporter un bénéfice conséquent (comme on a pu le voir avec les nationalisations japonaises il a déjà quelques années).
- Cette « nouvelle » préoccupation pourrait être un argument financier pour se détacher de la guerre au moyen-orient et se focaliser sur le rééquilibre de la balance commerciale. Ceci améliorerait sans doute les chance d'éviter une nouvelle crise des subprimes.
*** Cependant cette nationalisation entrave de manière tres contestable, l'image de la liberté américaine. Les états-unis commenceraient à se détacher des valeurs anglo-saxonnes du libéralisme et de l'État minimum, pour se diriger vers le « welfare-state ».
Voila mon point de vue sur cette affaire. Pour compléter mes cours d'économie, et améliorer mes analyses, si quelqu'un de « spécialisé » par ce style sujet pouvait m'indiquer quelques erreur de jugement, des paramètres non pris en compte, des contre-sens … que j'aurais commis, je lui en serait très reconnaissant. (poloiou89@hotmail.fr pour éviter d'envahir le site)
Merci d'avance.
De Humain
00H00 | 15/09/2008 |
On nationalise les pertes la recette est classique.
« Fannie et Freddie sont donc sauvées par l'Etat car ils sont “ too big to fail ”, prouvant -une fois de plus- que la théorie suivant laquelle les marchés s'autorégulent est fausse »
Et l'indépendance de la BCE à mon sens devrait donner à réflechir à nos dirigeants tant qu'il n'est pas encore trop tard !
Les Anglais l'an dernier faisaient pareil !
Pour ces banques Américaines des esprits subtils vous diront qu'il ne s'agit que de mise sous tutelle !
La question est : Qui paye ?
De Scif
patatoïde | 18H33 | 14/09/2008 |
Telle que vous la présentez (fort bien, d'ailleurs), je trouve que la solution finalement adoptée assez équilibrée.
Elle est juste au niveau international, et ce pour deux raisons.
D'une part, car le « privilège du dollar », qui revient à ce que les investisseurs non-américains financent l'endettement de l'Etat et des ménages américains, s'en trouve limité. Les Etats-Unis ont du, et il doit certainement s'agir de la première fois, prendre un engagement financier considérable pour maintenir la crédibilité de celui-ci.
D'autre part, la solution revient à faire payer aux Américains le coût d'un problème du système financier strictement cantonné aux Etats-Unis, la crise des subprimes. Il aurait été paradoxal de faire payer indirectement à des populations non-américaines ayant un niveau de vie bien inférieur (Chine et autres pays asiatiques, notamment) la déficience de la régulation financière aux Etats-Unis, c'est-à-dire le pays le plus riche du monde.
Par contre d'un point de vue strictement interne aux Etats-Unis, la justice est plus nuancée.
L'Etat fédéral paye pour sauvegarder les créances, en abandonnant les actionnaires. Il faudrait alors savoir exactement qui était actionnaire, et qui était créancier ; je suppose qu'en raison de la garantie implicite de l'Etat fédéral aux titres émis, les fonds de pension devaient avoir un poids important ; ce sont donc les retraites de l'Américain moyen qui seraient préservées.
Il faut ensuite savoir qui paie : le financement provient du budget fédéral, donc indirectement des prélèvements obligatoires aux Etats-Unis, eux-mêmes assez favorables aux personnes aisées (mais après tout, la crise des subprimes a été provoquée par les crédits immobiliers accordés aux pauvres). Si Obama pouvait faire payer la note en augmentant les impôts des Américains les plus aisés, je crois que la justice sociale en serait on ne peut plus quitte.
De Claude PELLETIER
Retraité dans son jardin | 19H28 | 14/09/2008 |
C'est étonnant de découvrir que les USA tournent le dos au libéralisme dont la définition la plus ramassée est « il faut laisser-faire le marché, ne pas le contraindre et tout ira bien ! »
C'est le moment d'interviewer les chantres reconnus de ce courant de pensée …… Non ?
Un autre article intéressant sur le super État qui sauve le marché … ici :
http://alternatives-economiques.fr/blogs/raveaud/2008/09/08/etats-unis-u…
De -Candide-
Jardinateur | 20H59 | 14/09/2008 |
Toutes mes félicitations pour la qualité cette analyse, félicitations que vous partagerez sans-doute avec vos professeurs.
Un bémol sur la dégradation de l'image de la liberté et du libéralisme qui sont deux notions différentes
1) Les Etats-unis, très marqués par la crise de 1929 ont depuis développé une tradition d'interventionnisme dans les économies (new deal, plan Marshall, amérique latine) sans compter les ajustements incessants de la Fed.
Et dans l'ensemble des pays anglo-saxons, c'est certainement eux qui détiennent la palme de l'interventionnisme.
L'« Etat minimum » dont vous parlez n'est qu'un désengagement de la gestion et non des objectifs et de leur contrôle.
(c.f. La fameuse difficulté que l'on a en France à appréhender qu'une mission de service public puisse être géré par le privé)
Il peut être aussi utile de rappeler que Fannie & Freddie sont(étaient) des « Government sponsored enterprises » créés directement à l'initiative du congrès. A ce titre, ce ne sont pas des entreprises comme les autres.
Le prix Nobel d'économie 2002 (Vernon Smith) avait déjà indiqué fin 2007 que Fanny & Freddie étaient des « agences implicitement soutenues par le contribuable »
Peut-on dire alors que c'est un cadeau aux créanciers (en particulier aux banques américaines) ? Pas vraiment dans la mesure ou le soutien officieux du gouvernement procurait déjà des taux sur une base de confiance triple AAA (donc à faible rendement).
2) « un argument financier pour se détacher de la guerre au moyen-orient et se focaliser sur le rééquilibre de la balance commerciale ? »
Les pertes cumulées de F&F sont de 15Mds de dollars (soit environ 3 « kerviels » ou un petit « crédit lyonnais »). Ceci reste largement à la portée du gouvernement américain qui ,comme vous le dites, se refinancera rapidement par une reprivatisation.
On est très loin des 150 Mds de $ annuels que coûte la guerre en Irak
-> http://zfacts.com/p/447.html
Là encore il faut relativiser. La guerre en Irak représente entre 1 et 1,5% du GDP US
(contre 30% pendant la 2nde guerre mondiale, 10 à 14% pour la guerre de corée et 9% pour la guerre du vietnam)
Par ailleurs, la contribution au déficit du commerce extérieur y est minime. c'est même un dumping pour bon nombre d'entreprises exportatrices…