Entretien

« Sarkozy et le pape ne sont plus sur la même longueur d'onde »

Auteur du livre « Sarkozy et Dieu, de l'usage politique des monothéismes », le sociologue Marc Andrault explique à Rue89 que, si le président français parle toujours de « laïcité positive », son discours sur le fait religieux a changé à l'occasion de la visite ce week-end de Benoît XVI en France.

Le sociologue Marc Andrault (DR)En soutenant de nouveau le concept de « laïcité positive », Nicolas Sarkozy se situe-t-il dans la même ligne que son polémique discours au palais de Latran, prononcé le 20 décembre à Rome ?

Pas du tout. Au Latran, il mettait derrière la notion de « laïcité positive » une laïcité qu'il faudrait modifier en faveur des religions, alors qu'à l'Elysée il reprend le concept de « laïcité positive » mais en disant qu'elle est positive pour toutes les familles spirituelles. Dès lors, il rejoint la définition de la laïcité tout court, qui est positive par nature. Mais il avait déjà apporté des corrections à son discours du Latran, par exemple le 8 janvier lors des voeux à la presse, où il avait dit que le courant de la Libre Pensée devrait avoir accès à la télévision le dimanche matin. Ou encore, deux jours plus tard, quand il avait reçu le Grand Orient de France.

Il a changé son discours à la suite des réactions qu'il a suscitées. Des réactions qui l'ont amené à penser qu'il n'avait plus intérêt à tenir le même discours. Mais avant son élection puis au Latran, c'est bien la neutralité de la République qu'il a remise en cause. Il avait fait valoir, d'une part, que les valeurs de la France sont essentiellement chrétiennes, et, d'autre part, que les grands monothéismes, qui fondent les valeurs sur dieu et qui font espérer une vie après la mort, sont les meilleurs garanties du civisme, donc il fallait les favoriser. En fait, il a dit tout et le contraire de tout.

Pourquoi s'évertue-t-il donc aujourd'hui à continuer d'utiliser l'expression de « laïcité positive », alors même qu'il lui donne désormais un sens différent ?

Nicolas Sarkozy a maintenu cette expression de « laïcité positive », vendredi à l'Elysée, pour faire croire à une continuité. Il a pourtant situé le christianisme parmi d'autres dans l'héritage de la France : il a cité notamment les Lumières et l'héritage gréco-romain, et il a annoncé que toutes les traditions philosophiques et religieuses participeraient au débat précédant la future révision de la loi sur la bioéthique de 2004.

Mais continuer à parler de « laïcité positive » reste une erreur, puisqu'elle est positive par nature, y compris pour les religions. Quand on ajoute un adjectif, on laisse entendre qu'elle n'est pas assez positive pour les religions. C'est ce que disait Nicolas Sarkozy et ce que continue à dire Benoît XVI : en réclamant une « laïcité positive », on veut favoriser les religions. Ajouter un adjectif, c'est vouloir que la laïcité aille plus loin, et en faveur des religions.

D'ailleurs cette erreur a été exploitée par le pape, qui a parlé de la « belle expression de “laïcité positive'”, en faisant croire que le Président demeurait dans la ligne du Latran. Il lui a dit aussi : “Vous avez rappelé à Rome que les racines de la France sont chrétiennes.” Il a donc complètement occulté ce qu'il venait d'entendre et ce dont, selon l'usage, il avait eu connaissance par écrit auparavant. Là, ils ne sont plus sur la même longueur d'onde.

'Sarkozy et Dieu, de l'usage politique des monothéismes' (DR)Pourtant, Benoït XVI n'est-il pas apparu plus clair que Nicolas Sarkozy, en déclarant que “la foi n'est pas politique et la politique n'est pas une religion” ?

Oui et non. La politique n'est pas une religion, il a raison. Mais la foi a forcément des implications politiques. Elle peut en avoir en intervenant sur l'immigration, les injustices sociales ou sur le respect de la vie. En ce qui concerne le respect de la vie, la foi est d'ailleurs politique de façon illégitime, car le catholicisme prétend imposer sa façon de voir, qui n'est pas le même que celui des protestants notamment, sauf sur l'euthanasie.

Ségolène Royal est aussi fréquemment accusée de ne pas être un modèle de laïcité, encore dernièrement lorsqu'elle a repris d'une chanson de Juliette Gréco le commandement biblique “aimez-vous les uns les autres”. Est-elle aussi ambiguë que Nicolas Sarkozy ?

Ce n'est pas le même degré. Les déclarations de Ségolène Royal sont gênantes, mais elle n'a pas cité directement l'évangile. C'est plus de la provocation, surtout à partir du moment où elle récidive. Il y a aussi sûrement chez elle la recherche d'un intérêt électoral, mais elle n'est jamais allée aussi loin que Nicolas Sarkozy. Elle n'a jamais déclaré que les religions devaient avoir davantage de droits que les autres groupes spirituels.

Que pensez-vous du monceau de commentaires, positifs ou négatifs, qui entourent la réception à l'Elysée de Benoît XVI ?

Le débat politique relancé ce week-end nous plonge de nouveau en pleine confusion. François Hollande a deux torts. L'un est ancien, c'est de faire comme si Nicolas Sarkozy, lorsqu'il tenait des propos contraires à la laïcité, exprimait des convictions personnelles, alors qu'il s'agissait d'un calcul politique : obtenir des voix et obtenir la paix sociale. Nicolas Sarkozy a dit clairement dans son livre de 2004 [“La République, les religions, l'espérance”, ndlr] que son catholicisme était “culturel, identitaire”, donc ce ne sont pas des convictions personnelles qu'il exprimait. L'autre tort est de faire aujourd'hui comme si le Président avait dit la même chose à l'Elysée qu'au Latran, alors qu'il a dit des choses différentes.

Concernant Frédéric Lefebvre [porte-parole de l'UMP, ndlr], quand il reproche à François Hollande d'avoir insulté les chrétiens de France, il confond les chrétiens et les catholiques, ce qui est tout de même assez curieux. Et Frédéric Lefebvre a aussi critiqué François Bayrou, alors qu'il ne s'était exprimé le jeudi que de façon nuancée en affirmant qu'il comprenait l'accueil de Benoît XVI sur le tarmac de l'aéroport mais que la réception à l'Elysée le gênait.

Justement, les commentaires se focalisent également sur une question qui découle de cette critique : est-il logique de recevoir Benoît XVI à l'Elysée et pas le dalaï lama ?

C'est une question de rapports de force politique. L'argument de l'Elysée était que le dalaï lama n'avait rien demandé, mais le dalaï lama était prêt à venir, d'après ce qu'il a dit quand il et venu en France. Le dalaï lama est pourtant comme le pape, à la fois chef d'Etat -même s'il n'a pas d'Etat- et chef religieux, il est clair que Nicolas Sarkozy a craint les réactions de la Chine. On entend parfois aussi un autre argument, mais pas de la part de Nicolas Sarkozy lui-même : il y a 600 000 bouddhistes et il y a quelques millions de catholiques, donc ce n'est pas la même échelle.

Sarkozy et Dieu, de l'usage politique des monothéismes - Marc Andrault - Février 2008 - Ed. Berg International - 188 pages - 19 euros.

5 commentaires sélectionnés

Portrait de el Chiquito

De el Chiquito

en promenade | 14H26 | 14/09/2008 | Permalien

Discours rassurant de la part de Marc Andrault, mais il reste que Sarkozy mèle toujours la religion et la politique. Dans quels buts ?
Dans les discours du chef de l'état il y a toujours cette croyance dans le rôle utile de la religion notamment pour faire aquerrir des règles morales. Pour lui une société sans religion est une société sans âme.

Portrait de Sylvain Reboul

De Sylvain Reboul

Professeur honoraire de philosophie | 14H37 | 14/09/2008 | Permalien

Si Nicolas Sarkozy retourne sa veste sans le dire, à la fois tant mieux pour la laïcité (toujours positive) et tant pis pour les partisans de la laïcité.

Tant mieux parce que cela prouve que les citoyens français dans leur majorité des Français , à moins d'un miracle, ne peut accepter le statut concordataire en vigueur en Alsace.

Tant pis car cela veut dire qu'il garde un fer au feu pour des temps meilleurs et que les partisans de la laïcité doivent sans cesse surveiller ses actions et décisions. S'ils viennent d'emporter une bataille, leur combat n'est pas définitivement gagné

Portrait de Sexus Empiricus

De Sexus Empiricus

15H17 | 14/09/2008 | Permalien

La remarque de Marc Andrault à propos des discours théologico-politiques du président en place, est cinglante, mais elle est imparable, car c'est du grand art que de ratisser aussi large : « En fait, il a dit tout et le contraire de tout. »
Comme sur beaucoup d'autres sujets, certes, et ce n'est pas largesse d'esprit, mais courte vue et étroitesse du champ de vision, qui font 90% de la realpolitik, en France, depuis de nombreuses années.

Est-ce une erreur, dans la bouche du président en place, que de parler de laïcité positive ?
L'idée de laïcité est forcément controversée puisque elle associe deux autres idées - une forme de neutralité (ni l'un ni l'autre) et d'impartialité (ni pour ni contre) - censées assurer l'indifférence souveraine de l'Etat aux affaires religieuses.
Comme ces affaires-là ont tendance depuis un siècle à échauffer les esprits, parler de laïcité positive est habile : positive, c'est presque un impératif. Or l'impératif rassure toujours les fidèles et les croyants…

Aussi le pape a eu beau jeu de reprendre la « belle expression » du président en exercice. Que l'un comme l'autre ne l'entendent pas de la même oreille, quoi de surprenant ? À ce jeu-là, on serait plutôt étonné que le pape boude une si belle occasion de rappeler, à ceux qui l'écoutent, que la France reste devant l'Eternel la fille aînée de l'Eglise.

Portrait de TizBee

De TizBee

15H49 | 14/09/2008 | Permalien

La « Laïcité positive » est pour moi la marque d'un mal plus profond, et beaucoup plus insidieux : celui qui nous obligera un jour, comme aux États-Unis, à prendre position dans une vision purement manichéenne du monde, dans un « Vous êtes avec nous, ou contre nous » dans la plus pure tradition démagogique.

A preuve la déclaration du député Frédéric Lefebvre, un des trois porte-parole de l'UMP donc, qui a répliqué en accusant François Hollande et le PS de faire preuve « d'intolérance », de « dénigrement » et « d'insulter tous les chrétiens de France ».
Au-delà de la bataille purement politicienne, défendre la laïcité reviendrait à insulter tous les croyants, et notamment les chrétiens, les dénigrer et faire preuve d'intolérance ?

- Depuis quand doit-on mettre en balance une notion fondamentale de la République qu'est l'égalité de perception et de traitement telle que la représente la laïcité, avec un courant religieux en particulier ?

- Depuis quand l'égalité de perception et de traitement telle que la représente la laïcité revient à insulter des croyants, à faire preuve de dénigrement et d'intolérance ?

Il est là pour moi le vrai risque : remettre en cause le modèle laïc et le discréditer pour entrer sciemment de plein pied dans un nouveau monde quasi-bipolaire, maintenu sous un couvercle de pensée unique par le biais d'une pseudo-posture religieuse.

Je l'ai déjà écrit dans un autre post, mais j'insiste : Les croyances sont une chose, la Religion en est une autre, et l'interprétation qu'en font les hommes et les actes qu'ils mènent en son nom encore une autre.
Ne (re)tombons pas dans l'extrémisme à tout crin, ou toute contestation serait assimilée à une preuve d'opposition, ou toute démarche d'analyse serait vue comme une tentative de manipulation téléguidée par l'ennemi, ou toute défense de valeurs d'égalité serait dénoncée comme une attaque directe d'une population ou d'une croyance en particulier, dans le plus pur style de la pensée unique.

C'est une brèche qu'est en train d'ouvrir Frédéric Lefebvre, et il n'y a besoin que de connaitre un peu d'histoire et d'observer un tant soit peu ce qui s'est passé et se passe encore aux États-Unis pour en voir tous les risques, en identifier tous les travers, en percevoir toutes les dérives.

Je rigolerais de ces déclarations ô combien empreintes de volonté manipulatrice si l'Histoire des Civilisations ne nous avait pas déjà maintes fois prouvé toute la nocivité qu'elles contiennent, et tout l'obscurantisme qu'elles annoncent.

Portrait de Jaycib

De Jaycib

Désagrégé de l'Université | 22H41 | 14/09/2008 | Permalien

Toutes les controverses apparentes au sujet de la laïcité, « positive » ou non, se dissiperaient vite si l'on tenait compte du fait que la France n'est pas un pays aussi laïc qu'elle croit l'être. Il subsiste à cet égard un malentendu qui suscite l'ironie de pas mal d'étrangers.

La laïcité de fait n'existe plus en matière d'éducation depuis belle lurette puisque c'est l'Etat français qui paye les salaires des profs de l'enseignement privé. Ceci n'est pas nécessairement dommageable en soi, mais il faut être clair ! Il y a comme une sorte de conflit de lois, entre : (1) la neutralité absolue requise de l'Etat en matière religieuse, (2) la nécessité dans laquelle est l'Etat de pourvoir à l'éducation de tous les citoyens… y compris par l'intermédiaire d'écoles privées confessionnelles. Il importe peu que les écoles privées aient traditionnellement été des écoles de « riches » ; elles le sont d'ailleurs de moins en moins !

S'il existait des écoles musulmanes -- mais non coraniques, la différence est de taille ! -- assurant la même éducation de base que les écoles publiques, avec les mêmes programmes que ceux imposés par l'Etat, celui-ci devrait, pour être logique et conforme à sa propre pratique, rétribuer les enseignants des écoles musulmanes. Seules la tradition fondamentalement catholique de la France et l'absence de moyens financiers suffisants des autres religions expliquent la différence de traitement des écoles dites chrétiennes, qui accueillent d'ailleurs en leur sein un nombre grandissant d'élèves musulmans issus de familles avant tout soucieuses de les voir recevoir un enseignement de qualité, moderne et protégé de l'indiscipline et du violent foutoir qu'on retrouve souvent dans les écoles publiques des « zones sensibles ». Il importe peu que ces élèves musulmans évoluent dans un milieu scolaire imprégné de la tradition chrétienne, d'autant plus que l'école catholique ne s'efforce pas de les convertir !

Il suffit de consulter les rapports d'inspection de l'Education Nationale sur les problèmes rencontrés par les profs dans les collèges publics des « zones sensibles », où les enfants de confession ou de tradition musulmane (beaucoup plus rarement de tradition juive traditionaliste), qui constituent souvent la MAJORITE des élèves du fait de la ghettoïsation de leurs quartiers de résidence, s'opposent violemment au contenu de l'enseignement qui leur est dispensé (refus de la théorie de l'évolution, de la présentation qui leur est faite de l'histoire des pays d'origine de leurs parents et de l'histoire de France tout court, de la pensée même de Mahomet et des philosophes arabes postérieurs PARCE QU'ELLE EST PRESENTEE PAR DES ENSEIGNANTS NON MUSULMANS, y compris lorsque les enseignants sont arabophones, ou parce qu'elle diffère de l'idéologie réactionnaire qui a pu les imprégner dès leur plus jeune âge, et ainsi de suite), pour mesurer la vanité du concept de stricte laïcité dans la réalité quotidienne que connaissent bon nombre de citoyens français.

Par conséquent, ce que Nicolas Sarkozy veut dire ou ne pas dire par « laïcité ouverte » n'a pas grande signification. D'ailleurs, le sait-il lui-même ? On est ici dans le domaine du symbole et de la communication politique, pas de la pratique de tous les jours.

En ce qui me concerne, et je suis un partisan convaincu de la laïcité, je ne vois pas quel est l'intérêt, pour des laïcs de « stricte observance », de préconiser une séparation vigoureusement réaffirmée des églises et de l'Etat alors que le danger ne vient pas d'une pollution sournoise de la tradition laïque par la ou les religions, mais bien de la déperdition de cette tradition dans certaines « communautés » dont les rejetons ne feront jamais de bons citoyens à cause de l'échec scolaire et d'une résistance active (le plus souvent) aux enseignements qui FONDENT LA LAÏCITE.

Je préfère avoir comme concitoyens des gens correctement formés (fût-ce par des écoles à caractère confessionnel) et capables de s'intégrer pleinement à la société que des personnes qui n'auront jamais PU ou su comprendre le contenu que veut leur dispenser l'enseignement public, et qui constitueront par conséquent demain les éléments les moins aptes à l'intégration et les plus aisément exclus de la société.

Vous allez voir que cette question va bientôt nous éclater en pleine figure tant le nombre des jeunes identifiés ci-dessus va en augmentant ! Je serais pour ma part tout à fait prêt à accepter des écoles musulmanes SI ET SEULEMENT SI leur enseignement obligatoire est identique à celui des écoles publiques (la non mixité me paraissant être une difficulté mineure), comme dans le cas des écoles catholiques actuelles. L'essentiel est que ces jeunes conservent toutes leurs chances de s'épanouir. Tout comme dans le cas des écoles chrétiennes, dont une minorité grandissante d'élèves ou d'anciens élèves n'est non seulement pas pratiquante mais penche même vers l'agnosticisme voire l'athéisme ( ! ), on peut s'attendre à ce que les élèves d'éventuelles écoles musulmanes soient avant tout libérés du carcan du fondamentalisme et surtout de l'ignorance.

Je voudrais bien que l'école publique soit en mesure de régler ce problème, mais, vu l'état de déshérence dans lequel elle se trouve, compliqué encore par la « réforme » de la carte scolaire, je ne pense pas que ce soit demain la veille.

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