Sur le terrain 14/09/2008 à 12h53

31 ans après la mort de Biko, le défi de la mémoire sud-africaine

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


la tombe de Steve Biko (P.Haski/Rue89).

(De King William's Town, Afrique du Sud) Un vent glacial balaye le modeste cimetière coincé entre la route et le township en bordure de King William's Town, dans l'est de la province du Cap. Il y a trente et un ans, j'assistais ici à un moment de ferveur et de mobilisation exceptionnels qui a marqué la lutte anti-apartheid : les funérailles de Steve Biko, le « père » de la Conscience noire, le mouvement qui, dans les années 70, a remis en route une histoire qui débouchera bien plus tard sur la fin de l'apartheid et la libération de Nelson Mandela.

Trois décennies après sa mort brutale entre les mains de policiers blancs, le crâne fracassé puis laissé sans soins jusqu'à son décès, la mémoire de Bantu Stephen Biko pèse encore sur l'Afrique du Sud post-apartheid. Et certains Sud-Africains, trop jeunes pour l'avoir connu, s'emparent de ses idées comme une hypothétique antidote à certaines des dérives de la société actuelle.

A King William's Town, le cimetière où repose Steve Biko a été rebaptisé « jardin du souvenir », et place en exergue une citation attribuée au leader de la Conscience noire :

« Il vaut mieux mourir pour une idée qui survivra, plutôt que de vivre pour une idée qui finira par mourir. »



la maison de Steve Biko (P.Haski/Rue89)

Et la maison familiale des Biko, dans le modeste township de Ginsberg, a été transformée en musée, avec un buste du jeune homme inauguré par nul autre que Nelson Mandela lorsqu'il était président, en hommage à un héros qui n'appartient pourtant pas à l'histoire du Congrès national africain (ANC) au pouvoir.

La mort de Steve Biko, le 12 septembre 1977, avait provoqué un choc considérable au sein de la population noire. Le jeune homme, brillant, charismatique, déterminé, avait acquis un statut exceptionnel au sein de la jeunesse noire à laquelle il avait insufflé fierté et rébellion. Plus de 20 000 personnes avaient convergé sur cette petite ville rurale le jour de ses funérailles, et des milliers d'autres en avaient été empêchées par les barrages de police.

Lorsque le cercueil de Steve Biko apparut dans le stade où se déroulait la cérémonie, porté par six militants de la Conscience noire, l'émotion traversa la foule, le poing levé, chantant « Nkosi Sikelele Afrika », « Que Dieu bénisse l'Afrique », devenu depuis l'hymne national sud-africain. L'évêque Desmond Tutu, plus tard Prix Nobel de la paix, présidait cette cérémonie, marquée par une colère profonde contre ce régime qui venait de priver la majorité noire d'un leader de grand talent.



Jongi Hoza, de la Fondation Biko (P.Haski/Rue89)

Dans une maison de King William's Town, Jongi Hoza travaille à la Fondation Biko, qui tente de faire vivre la mémoire du dirigeant assassiné. Poète à ses heures, Jongi Hoza n'avait que quatre ans quand Steve Biko est mort. Mais lorsqu'il a découvert ses écrits des années plus tard, il trouvé que ses idées conservaient une grande pertinence dans l'Afrique du Sud de l'après apartheid.

« La Conscience noire est encore plus pertinente aujourd'hui, car elle porte sur la solidarité, sur le rejet de l'égoisme et de la corruption. Elle nous oblige à nous définir nous mêmes plutôt que de laisser les autres nous définir. À croire en nous-mêmes ».

Pour Jongi Hoza, Steve Biko a dû se « retourner dans sa tombe » lorsque se sont déroulées les violences xénophobes contre les immigrants étrangers en Afrique du Sud au printemps dernier.

« Dans la vision de Steve Biko, se libérer n'était que le début d'un processus. Aujourd'hui, nous avons la liberté, mais qu'en avons nous fait ? Les défis pour les jeunes d'aujourd'hui ne sont pas les mêmes que ceux des années 70, ce sont ceux du chômage, du VIH, de la criminalité. Mais on peut toujours utiliser la Conscience noire comme une arme. »

Les héritiers de Steve Biko sont pourtant largement absents de la scène politique. Plusieurs groupuscules se réclament de la Conscience noire et ne pèsent pas lourd. L'ANC, hégémonique au pouvoir après avoir repris la tête de la lutte anti-apartheid dans les années 80, a habilement su récupérer les principaux camarades de Steve Biko, comme Barney Pityana, aujourd'hui président de l'immense université par correspondance Unisa.

Mais l'influence intellectuelle de la Conscience noire reste non négligeable, surtout à un moment où beaucoup de Sud-Africains considèrent que l'ANC a perdu son âme dans la gestion depuis quatorze ans, et se complait dans des luttes intestines pour le pouvoir -et pour l'argent du pouvoir.

Un observateur de la vie politique sud-africaine à Johannesburg confie :

« Il y a eu beaucoup de discussions entre anciens de la Conscience noire ces derniers temps, qui pensent qu'il y a une opportunité pour relancer leurs idées. Mais certains pensent qu'il vaut mieux peser en tant que force intellectuelle et culturelle, alors que d'autres rêvent de lancer un nouveau parti qui reprendrait le flambeau de Steve Biko. »

Vu de King William's Town, il y a déjà fort à faire à garder intacte la mémoire de l'homme, de ce qu'il a représenté dans l'histoire de la libération du pays. Si l'évocation de son nom suscite une grande émotion, et même la larme à l'œil auprès de Sud-Africains en âge d'avoir connu l'époque –pas si lointaine- de la lutte, tout ceci ressemble fort à des histoires d'anciens combattants pour une bonne partie de la jeunesse confrontée aux difficultés, et aux désillusions, de l'après-apartheid.

La Fondation Steve Biko a justement été fondée il y a une décennie pour maintenir en vie cette mémoire, et la communiquer aux plus jeunes. Elle a mis sur pied un « Steve Biko Memorial Tour » à King William's Town, pour les visiteurs et en particulier ceux des écoles. Un circuit qui va de sa maison à sa tombe en passant par le bureau qu'il a occupé un temps près d'une église.

Dans la maison familiale numéro 698, des photos de famille émouvantes de sa femme et ses enfants -dont l'un fut prénommé Samora, en hommage à Samora Machel, premier président du Mozambique indépendant en 1975, un épisode qui redonna espoir aux Noirs d'Afrique du Sud.


On peut voir également la « une » du Daily Dispatch, le quotidien libéral blanc anglophone d'East London, la grande ville la plus proche. « Nous saluons un héros de la nation », écrit le journal blanc.

Un titre qui peut surprendre et mérite explication : le rédacteur en chef de ce journal, Donald Woods, libéral au sens politique du terme, avait rencontré Steve Biko et avait été frappé par la vision du jeune homme. A sa mort, Donald Woods entra en croisade contre le pouvoir afrikaner pour obtenir la vérité et la justice. Il n'obtint que des menaces, notamment l'envoi de T-shirts imprégnés d'acide destinés à ses enfants, ce qui le décida à partir en exil.

Cette semaine, à l'occasion du trente-et-unième anniversaire de la mort de Steve Biko, Jimmy Matuya, chroniqueur noir du Daily Dispatch, écrit :

« J'ai le cœur brisé quand je vois comment ces martyrs de notre cause semblent oubliés, et comment les organisations qu'ils ont aidé à bâtir se déchirent. »

Même regret chez Jongi Hoza, le jeune disciple posthume du leader assassiné :

« L'héritage de Nelson Mandela est en train d'être dilapidé. Steve Biko aurait aurait pu être un bon héritier de Mandela. A 30 ans, il était déjà reconnu internationalement, alors que la plupart des gens, à cet âge-là, ne sont même pas connus de l'autre côté de la rivière. Mais ses idées survivent. »

Il reste à voir si de tels propos sont des illusions dans l'Afrique du Sud des années 2000, ou si la désillusion avec le parti au pouvoir fera ressurgir un espoir assassiné il y a trois décennies.

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  • said sellali
    • Posté à 13h55 le 14/09/2008

    Steve Biko est devenu une légende en Afrique et au delà du fait de son combat qui s'est terminé de façon tragique à un âge quasi christique (30 ans).
    Son exécution sommaire par la bande à Kruger, ministre de la justice raciste de l'Aque du Sud de l'apartheid, entre autre responsable également du massacre des écoliers de Soweto, a représenté un moment charnière du combat contre l'apartheid car cela a été considéré par de nombreux pays de par le monde comme la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Il s'en est suivi les premières décisions de sanctions à l'onu contre le régime sud-africain (embargo sur les armes)et cela a permis alors que le régime raciste était à son apogée, de rétablir un peu d'espoir dans le coeur et dans l'esprit de millions de sud-africains.

  • Phil2922
    Phil2922
    Retraite invalidité
    • Posté à 14h58 le 14/09/2008
    • Internaute
      Retraite invalidité

    Merci Rue89 de reparler de Biko. Je vais réécouter la magnifique chanson de Peter Gabriel, conçue à sa mémoire...

    Lien

  • nemo3637
    nemo3637
    Déchoukeur
    • Posté à 15h13 le 14/09/2008
    • Internaute
      Déchoukeur

    Steve Biko nous a montré à tous le chemin de l'honneur. Il est entré au panthéon des lions africains comme Patrice Lumumba ou Amilcar Cabral. Une pensée à tous ceux, nombreux et méconnus, qui luttent pour la liberté et l'égalité sociale en Afrique, le plus souvent au risque de leur vie.Et merci à Pierre Areski de ne pas avoir oublié un héros.

    • kk
      kk répond à nemo3637
      au vert
      • Posté à 16h16 le 14/09/2008
      • Internaute
        au vert

      Pierre Areski, il ne faut jamais dire « Fontaine ... »

      Pierre Haski, merci pour cet article

  • Alex Engwete
    • Posté à 16h23 le 14/09/2008
  • Alex Engwete
    • Posté à 16h31 le 14/09/2008

    On oublie ici que Steve Biko et son mouvement représentaient la réplique raciste noire au racisme de l'Apartheid. On ne peut donc absolument pas le comparer à Nelson Mandela.

    • Pierre Haski
      Pierre Haski répond à Alex Engwete
      Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
      • Posté à 18h49 le 14/09/2008
        éditeur
      • Journaliste
        Cofondateur

      Je crois que c'est très réducteur de présenter la Conscience noire comme la réplique raciste noire au racisme de l'apartheid. C'est plus proche du « Black is beautiful » des Noirs Américains d'autrefois, une tentative de redonner fierté et dignité à des gens que le système humilie. Biko n'était assurément pas raciste, le témoignage de Blancs qui l'ont bien connu comme Donald Woods ou le père Stubbs le montre bien.

  • Annie
    • Posté à 17h53 le 14/09/2008

    Sa rencontre avec Donald Woods a inspiré le film de R. Attenborough, Cry Freedom. La lutte de Steve Biko n'est pas la réplique raciste à l'apartheid, elle était simplement définie par l'apartheid. Heureusement qu'il existe quelques êtres humains comme Biko, qui en dépit de leurs défauts et leurs faiblesses bien humaines, parviennent à capter l'imagination des meilleurs d'entre nous.

  • amilcar
    • Posté à 03h30 le 15/09/2008

    steve biko est pour moi le plus grand militant anti-raciste de l'afrique et peut-être du monde, un précurseur d'une intelligence géniale, un très grand bonhomme de l'afrique et un exemple qu'il ne faut pas oublier, et une mémoire qu'il faut préserver, ses discours ont toujours aujourd'hui un grand poids intellectuel, écoutez aussi le tribute to steve biko de tappa zukie, à mon sens le plus grand reggae man de tous les temps, steve biko et tappa zukie, deux très grands qui malheureusement n'attirent pas la foule des lecteurs et des commenteurs, le monde est davantage pris dans les agitations et autres effervescences éphémères cherchant toujours la profondeur en surface. merci pour cet article pierre, encore une fois le courage et la qualité paieront, de la meilleure façon, le monde se fatiguera de l'écume bruyante avant que la vérité change de camp.

  • indlulamithi
    indlulamithi
    d'ici et d'ailleurs
    • Posté à 14h04 le 15/09/2008
    • Internaute
      d'ici et d'ailleurs

    Merci pour cet article,

    il est très intéressant de voir que des espoirs existent en politique quant à une diversification de propositions. Cela permettrait aux Sud-Africains de complexifier leurs choix politiques et s'ouvrir à des revendications plus poussées (impliquant une réflexion sur leur propre parcours et ce qu'ils souhaitent de l'avenir, donc une certaine inscription en tant qu'acteur « empowered » de leur société,que l'histoire a bien su nier).
    Cela relancerait également une certaine necessité politique à devoir proposer une prise en compte sociale, ce qui pourrait en conséquence forcer l'ANC à se renouveler.
    Les « Anciens de la Conscience Noire », selon la ligne qui semble esquissée ici, représentent un espoir fort à mon sens pour la démocratisation politique. Avec toujours, à long terme, l'idée qu'elle s'ouvre à une « conscience sud-africaine » et, pourquoi pas, qu'elle participe au projet de Renaissance Africaine.
    Il semble qu'une forme de demande existe si l'on considère, année après année, l'essoufflement des votes aux élections.
    Cela demande beaucoup de courage, dans un parcours sans doute semé d'embuches, mais cela semble très constructif